La Science.
Quelle soirée délicieuse! Que j'aime à me promener dans ces bosquets! Le
ciel est tranquille; les Zéphyrs accourent, en folâtrant, au-devant de
moi; ils me caressent voluptueusement, & volent ensuite vers l'entrée de
ce bosquet pour m'inviter à m'y reposer. En se jouant à travers le
feuillage, ils entremêlent de mille manieres différentes les ombres de
la nuit, & la lumiere blanchâtre de la lune. Le ruisseau ne gazouille
plus comme auparavant sur un lit de cailloux; les pluies abondantes
l'ont rempli jusqu'à ses bords; il coule doucement entre deux bandes
épaisses de gazon fleuri. Son cours tranquille ressemble aux pensées
d'une ame innocente que les vains désirs n'agitent point. Tout-à-coup le
rossignol perce le silence de la nuit. Que sa voix est touchante! ses
accens attendrissent mon cœur. Il chante son bonheur. Hélas! pourquoi
l'homme ne chante-t-il pas le sien? Que fait le rossignol pour être
heureux? il suit les penchans de la nature, il se livre avec ardeur aux
plaisirs de l'amour, il travaille assidument au bonheur de sa compagne &
de sa couvée; & pendant la nuit, il exprime par ses chants la volupté
qui enivre son cœur.
O homme, suis cet exemple, sois simple comme la nature, & tu seras
heureux! Elle offre des biens plus précieux! & plus abondans que ceux
qu'elle donne aux autres animaux. Il ne tiendroit qu'à toi d'en jouir,
tu t'en éloignes pour courir après des chimeres. L'oiseau ne quitte
point son nid pour aller porter un œil curieux dans l'antre de l'ours,
il n'examine pas la forme de ses pattes & de sa queue. Il se réjouit à
la vue du ciel azuré, sans songer à compter les globes innombrables qui
le décorent. Un instinct aveugle, me dis-tu, l'entraîne dans ses
actions? Qu'il est heureux d'être entraîné vers le bonheur! Tu le serois
encore plus, si la raison te dictoit ce que lui prescrit la nature.
L'homme inquiet foule à ses pieds le plaisir, pour égarer son ame au
milieu d'un monde d'illusions qui le séduisent. Il néglige de connoître
ce qui lui est utile, & poursuit une infinité de prétendues
connoissances qui le tourmentent.
Que suis-je? Comment me trouve-je dans cet univers? D'où vient tout ce
qui m'environne? Je sens que j'existe: je pense; ma pensée s'étend à
mesure que mes sensations s'exercent. Mais par quels ressorts cachés,
cette pensée, qui ne tombe point sous mes sens, peut-elle être produite?
Tantôt elle s'éleve jusques dans l'espace immense des cieux, tantôt elle
descend dans les profondeurs de la terre. Plus prompte que les vents,
elle parcourt en un instant toutes les parties de ce vaste univers. Elle
veut connoître tout, & elle ne sauroit se connoître elle-même. Je
promene mes regards étonnés sur tout ce qui m'environne: l'astre
brillant du jour s'éleve majestueusement au-dessus de ma tête, il semble
ensuite se précipiter dans l'abyme des mers, & abandonner jusqu'à son
retour, l'empire des cieux à une infinité de globes lumineux qui le
partagent avec la lumiere inconstante de la lune. Quelle est la nature
de tous ces corps brillans? quelle est la force qui les fait mouvoir
dans un ordre si merveilleux & si beau? Homme foible & ignorant! regarde
le grain de poussiere que tu foules sous tes pieds, dis-moi ce qu'il
est! Tu n'y vois que des couleurs qui varient au gré de la lumiere qui
le couvre, & des objets qui l'environnent; tu n'y apperçois que des
formes dont le toucher & la vue réunis peuvent à peine te donner une
idée distincte. Mais de la lumiere & des formes ne sont pas de la
matiere. Tu la divises en vain en mille & mille parties; elle ne t'offre
toujours que des illusions & des apparences. Toujours plus impénétrable
à proportion des efforts que tu fais pour la pénétrer, elle se joue de
ta curiosité, & lorsque tu crois la saisir, elle disparoît à tes yeux.
Cherche après cela à connoître les ressorts de l'univers.
Il est des hommes qui ont consacré leur vie à la recherche de la vérité.
Je parcours avec avidité les monumens immenses qui nous ont transmis
leurs prétendues découvertes. Je vois des erreurs accréditées pendant de
longues suites de siecles, asservir la terre sous leur empire
tyrannique: accablées enfin sous leur propre poids, elles s'écroulent
d'elles-mêmes, & font place à d'autres erreurs qui doivent éprouver un
jour le même sort. Les siecles instruits du naufrage des siecles qui les
ont précédés, voguent avec confiance sur une mer couverte encore de
leurs tristes débris, & viennent, par des routes différentes, se briser
contre les mêmes écueils, sans que les siecles suivans apprennent à
profiter de leur malheur.
Je vois l'air, l'eau, la terre, le feu produire tour-à-tour l'univers;
puis trop foibles chacun en particulier, ils se réunissent pour former
la source infinie des êtres. Ici ce sont les atomes, là ce sont les
nombres qui président à la naissance du monde. Tantôt la matiere existe
de toute éternité; tantôt elle est produite par un Être immuable qui,
après avoir resté pendant une éternité sans la créer, la crée enfin pour
quelque temps, dans le dessein de la laisser bientôt retomber dans le
néant d'où il l'a tirée. Hier le soleil tournoit autour de notre globe
pour y répandre sa lumiere; aujourd'hui c'est notre globe qui tourne
autour de cet astre lumineux, jusqu'à ce qu'un autre systême vienne nous
donner de nouvelles erreurs.
Quels rôles ridicules l'imagination de l'homme ne fait-elle pas jouer à
la Divinité? Il la place dans les astres, dans la terre, dans son
semblable, dans les animaux, dans la pierre, dans le bois, & jusques
dans les plantes dont il se nourrit. Tantôt je vois des milliers de
Dieux se quereller, se battre, s'appaiser & donner à la terre des
exemples continuels de folie & d'extravagance. Tantôt un seul Dieu trop
foible pour gouverner le monde, charge de ce soin des milliers de
ministres qui obéissent à sa voix. Et on se bat pour ces extravagances!
& des empires sont détruits, des peuples égorgés, pour défendre ces
opinions ridicules!
Je parcours avec avidité l'histoire des hommes. J'y vois le crime loué
par la bassesse & la flatterie, la vertu calomniée par la haine &
l'envie; j'y vois des empires s'établir par la force & le brigandage, se
maintenir par la tyrannie, & disparoître tout-à-coup pour faire place à
d'autres empires fondés sur les mêmes principes, & qui doivent éprouver
le même sort. Par-tout on érige des monumens à la force; elle se promene
en triomphe sur les ruines des empires, & l'innocence enchaînée jette
des fleurs sur son passage. Fatigué de ce spectacle toujours renaissant
de cruauté & de barbarie, je détourne les yeux pour ne pas voir ces
scenes dégoûtantes.
Qu'est-ce donc que cette raison dont l'homme fait tant de bruit? Quels
avantages lui donne-t-elle sur les autres animaux? elle lui enseigne à
sortir des bornes de la nature, elle présente à son ame mille apparences
bizarres qui l'occupent inutilement & lui font négliger les vrais biens
qui naissent sous ses pas. Ce qui nous égare peut-il venir de la nature?
Non, non, cette tendre mere ne veut que notre bonheur. L'homme sorti de
ses mains seroit conduit de sensations en sensations au petit nombre de
vérités qui lui sont utiles. Ses besoins, en le tirant du repos, lui
apprennent qu'il est né pour le travail; la fatigue, en le conduissant
au repos, lui rend cette vérité plus sensible. Ses plaisirs lui font
connoître l'existence d'un Dieu. La satisfaction qu'il éprouve en
faisant le bien, les remords qui le rongent, lorsqu'il a fait le mal,
gravent ses devoirs dans son cœur, & lui en font une heureuse habitude.
Telles sont les bornes de la raison naturelle.
Pourquoi les avons-nous passées? Les hommes les respectoient encore
lorsque, n'ayant pas encore inventé cette multitude de sons articulés
qu'on appelle des langues, ils ne connoissoient que le langage naturel
de la physionomie & des gestes; ils en sortirent, dès qu'ils
substituerent des sons à des choses. Bientôt on crut désigner ce qu'on
ne connoissoit pas; on désigna mal ce qu'on connoissoit; les idées
furent affoiblies par leurs symboles; & les mots, en offrant à la raison
une multitude de matériaux dont elle forma tant d'édifices fragiles &
bizarres, détournerent notre ame des objets réels, en affoiblirent en
elle le sentiment, & la transporterent dans la vaste région des
chimeres.
Quels devoient être l'expression de la tendresse filiale & paternelle,
les transports de l'amitié & de l'amour, lorsque le cœur ne pourvoit
parler qu'aux yeux? Ce langage que nous ne connoissons que
très-foiblement; étoit alors bien plus sensible, bien plus éloquent,
bien plus expressif que ces mots, qui, en divisant la pensée en une
infinité de parties, ne la transmettent que successivement & froidement
à l'ame.
Je vois des bergers heureux s'occuper paisiblement du soin de leurs
troupeaux. La nature sourit à leurs travaux, elle leur prodigue les
plaisirs. Un d'entre eux regarde avec attention les astres; il en
examine la forme, la distance, les révolutions; il leur donne des noms;
il en trace des figures sur le table. Bientôt il leur suppose des
influences; flatté de ses découvertes, il s'y livre avec ardeur. Mais
son troupeau est négligé, ses brebis languissantes demandent un pasteur
qui les conduise dans les pâturages; ses arbres ne sont point taillés,
les branches mortes tombent au milieu des branches mourantes qui ne
portent plus que quelques fruits dégénérés. Il connoît le ciel, & il ne
sait plus profiter des biens de la terre. Il se croit au-dessus de ses
semblables, & bientôt il est obligé de solliciter de leur pitié une
nourriture qu'il ne peut plus se procurer par son travail.
Bergers heureux! craignez de suivre cet exemple. Le bonheur vaut mieux
que la science, & la science ne donne pas le bonheur. Ecoutez plutôt ces
sons agréables qui font retentir pour la premiere fois le vallon étonné.
C'est Tityre: en suivant son troupeau sur le bord d'un marais, il
songeoit aux moyens de rendre sensible la bergere qu'il aime; un roseau
se trouve sous ses pas, il le ramasse sans dessein, il le porte par
hasard à sa bouche, il en tire un son. Transporté de joie, il examine
avec attention, il le compare avec plusieurs autres roseaux; il trouve
enfin la cause de sa découverte. Bientôt il joint ensemble plusieurs
morceaux de différentes longueurs, & sa bouche aidée de cet instrument
mélodieux, imite le chant du rossignol.
Le roi du Printemps frappé de ces accens s'approche de Tytire, il se
perche sur le peuplier voisin, il descend de branche en branche
jusqu'auprés de son nouveau rival, il passe sa petite tête hors du
feuillage pour le mieux écouter; il la tourne pour le mieux voir. Enfin
il essaye de le surpasser. Il chante; son gosier s'enfle, ses ailes
s'agitent: tantôt ses longs accens remplissent toute l'étendue du
vallon, tantôt ses sons cadencés semblent le succéder rapidément dans
toutes les cavités du rocher. Il cesse pour écoutes son rival; il
recommence pour le surpasser. Enfin épuisé de fatigue, le désespoir lui
fait faire un dernier effort. Effort inutile & funeste! les forces lui
manquent, il expire, & tombe à travers le feuillage aux pieds de son
vainqueur.
Voyez comme les bergers & les bergeres écoutent Tytire; ils se sont
assemblés au son de son chalumeau, ils forment un cercle autour de lui.
Tantôt leurs yeux sont tendres & languissans, tantôt ils sont vif &
gais, selon les accens qu'ils entendent. Tytire s'est rendu maître de
leurs ames, il a inventé un nouveau langage pour exprimer le sentiment.
Amarille, la plus jeune des bergeres, la tête appuyée sur l'épaule d'une
de ses compagnes, fixe tendrement Tytire. Heureux berger! Amarille étoit
insensible à ton ardeur. Tu viens de faire éclorre le sentiment dans son
cœur. Tu vas goûter la récompense de ton art, tu vas jouir des délices
de l'amour.
Amarille a, comme son amant, la gloire d'avoir inventé un nouvel art.
Elle se promenoit un jour dans le verger qui est auprès de sa cabane.
Elle apperçoit son pere couché auprès d'un arbre. Il dormoit
profondément. La bergere le regarde un moment d'un air attendri; puis
des larmes coulent de ses yeux. O mon pere, dit-elle enfin d'une voix
entrecoupée de sanglots, comme tu es pâle! comme tes joues sont
décharnées! La mort va bientôt me priver de ta présence, je ne pourrai
plus baiser ces mains qui m'ont nourries, je n'aurai plus rien qui me
retrace ton image. En racontant aux jeunes bergeres les bonnes actions
de ta vie, je ne pourrai pas leur donner une idée de ce sourire
vénérable qui répandoit la joie autour de toi: je ne pourrai plus leur
peindre ta physionomie respectable & touchante. Elle parloit encore,
lorsque le vieillard se réveille; il sourit en voyant Amarille. La
bergere passe sa main sous son épaule pour l'aider à le lever. O ma
fille, dit-il en soupirant, je sens que mes forces m'abandonnent, mon
corps penche vers la terre; bientôt je vais lui rendre cette poussiere
que j'en ai reçue. Laisse-moi voir encore une fois le coucher du soleil.
Laisse-moi remercier l'Auteur de la nature des biens dont il m'a fait
jouir. Peut-être qu'il m'éclaire pour la derniere fois, ce soleil
bienfaisant. Alors le vieillard resta quelque temps debout, regardant le
ciel, dans une espece d'extase. Ses derniers mots avoient redoublé
l'attendrissement d'Amarille. Elle considéroit l'ombre du vieillard, qui
donnoit sur l'écorce de l'arbre. Ah! disoit-elle en elle-même, si je
pouvois du moins conserver cette ombre de mon pere! si je pouvois la
fixer sur cette écorce! En même temps, elle prend une pierre blanche &
la passe sur toutes les extrémités de l'ombre. Amarille remene le
vieillard à sa cabane; mais impatiente de voir l'effet de son invention,
elle retourne vers l'arbre; elle y voit l'image de son pere. Transportée
de joie, elle appelle ses sœurs, & leur montre son ouvrage. Elles sont
frappées d'étonnement & d'admiration. Une d'elles prend la pointe d'une
pierre dure & aiguë, & grave dans l'écorce ce contour précieux; puis
elles forment des danses autour de l'arbre. Le viellard vient lui-même
voir ce nouveau prodige, il jouit des transports de ses enfans. O mes
enfans! leur dit-il, en les pressant contre son sein, que le ciel
récompense votre piété! qu'il vous rende un jour les plaisirs que vous
donnez aujourd'hui à ma vieillesse!
Arts divins, que vous êtes préférables à ces sciences stériles qui ne
disent rien au cœur! Vous peignez le sentiment, vous le faites naître,
vous l'embellissez, vous l'augmentez; vous versez le doux plaisir sur
les devoirs de l'homme. Ah! restez à jamais sur la terre! mais, hélas!
ne prêtez jamais vos charmes au vice; c'est la vertu qui vous fit
naître.
Quelle foule d'erreurs environne ce globe malheureux! L'homme marche
avec assurance au milieu des ténebres, il s'y enfonce de plus en plus.
Au lieu de retourner sur ses pas, pour retrouver cette lumiere divine
qu'il a laissée bien loin derriere lui; au lieu de chasser de son esprit
toutes les idées étrangeres qui étouffent les sentimens de la nature, il
cherche à en acquérir de nouvelles, & il réussie pour son malheur.
La vérité est sur la terre, elle est au milieu de nous, mais sa beauté
nous est cachée par un amas de vêtemens bizarres dont les siecles l'ont
surchargée. Seroit-ce donc un crime de déchirer ces lambeaux qui la
défigurent?
Un homme s'écarte de la foule. C'est Socrate: il fixe constamment la
Déesse, il s'avance vers elle, il écarte courageusement tout ce qui la
cache à les yeux, il la voit telle qu'elle est; plein de respect &
d'amour, il l'embrasse avec transport, & meurt pour la défendre.
O Socrate, philosophe divin! ton génie a disparu avec toi de dessus la
terre. C'est en vain que tu t'efforças de détruire ces édifices fragiles
que la raison orgueilleuse avoit élevés; ils renaissent chaque jour du
milieu de leurs ruines: c'est en vain que tu enseignas aux hommes la
vanité de leurs sciences; ils ont oublié tes préceptes sacrés; & la
morale, cette science sublime, la vraie & unique science qui puisse les
rendre heureux, est la seule qu'ils négligent de cultiver.