TROISIEME NUIT.

L'Homme.

Quel ordre merveilleux regne dans ce vaste univers! Toutes ses parties

liées par des rapports admirables, concourent mutuellement à leur

beauté, à leur perfection, à leur bonheur réciproques. L'espece la plus

vile en apparence tient au systême général de la nature, & forme un des

anneaux nécessaires de cette chaîne infinie. Ainsi le soleil répand le

mouvement & la vie dans la multitude immense des mondes qui

l'environnent; des fleuves de feu s'échappant de toute part de son

disque enflammé, roulent par-tout la fertilité & le bonheur; &

distribuant à chaque être le degré précis de chaleur qui convient à sa

nature, multiplient d'une maniere prodigieuse & admirable les bienfaits

de cet astre merveilleux. L'arbre fécondé par ses rayons bienfaisans,

devient lui-même une source de biens pour tout ce qui l'environne. Son

feuillage offre en même temps & la nourriture à mille insectes divers, &

la fraîcheur à l'homme fatigué, & une retraite sûre aux familles

innocentes des oiseaux; ses fleurs, brillante parure du printemps,

offrent à l'abeille le suc délicieux dont elle prépare le miel, & ses

fruits vermeils attirent les hommes par l'attrait séduisant du plaisir.

O soleil! tu ne prodigues point tes biens à des ingrats! jouis toi-même

des merveilles que tu operes. Vois le spectacle pompeux des richesses

immenses que tu répands sur la terre! Vois tous les êtres heureux par

tes bienfaits, tressaillir à ton aspect, & se réjouir de ta présence!

Les oiseaux célebrent par leurs concerts le retour de ta lumiere; les

fleurs empressées à te plaire, brillent à ton lever de la parure

éclatante dont l'aurore a pris soin de les orner. Elles offrent à tes

premiers rayons les brillantes perles de rosée quelles en ont reçues.

Sensible à leur hommage, tu daignes recevoir leur humble présent, & tu

réponds par de nouveaux bienfaits aux transports que tu leur inspires.

La nature offre par-tout le tableau riant du bonheur. A ce spectacle

ravissant, mon cœur s'épanouit. Mais, hélas! bientôt il se resserre. Je

vois l'homme en proie aux malheurs, & la tristesse fait couler mes

larmes.

Étoit-ce donc pour le malheur qu'un Dieu bon a formé tant de créatures

humaines? L'enfant qui voit pour la premiere fois la lumiere, annonce

par ses cris son arrivée dans le monde. La nature qui a opéré par tant

de moyens admirables l'œuvre merveilleux de sa production, ne se

plairoit-elle à le former que pour le livrer, ensuite à l'empire

tyrannique de la peine & de la douleur? Loin de moi cette pensée

blasphématoire! En paroissant lui causer des peines, cette tendre mere

lui prépare des plaisirs. O toi! qui commences à voir la lumiere, la

douleur environne ton berceau, tes cris seuls annoncent que tu respires,

tu parois destiné à la peine, tu sens le vif aiguillon de la douleur &

du besoin; ne murmures point, attends avant que d'accuser la nature.

Déjà ta tendre mere accourt avec inquiétude; elle paroît, & tes larmes

sont essuyées, & tes besoins sont satisfaits. Délivré de tes peines; tu

leves tes regards attendris sur l'être bienfaisant qui vient de les

soulager, tu lui souris amoureusement, tu tressailles de joie, & tes

petits bras semblent lui porter l'hommage de la reconnoissance dont tout

ton être est pénétré. Voilà les premieres leçons de sensibilité que la

nature donne à l'homme, voilà la route de son bonheur qui lui est

indiquée. Momens délicieux, sources précieuses de tous nos plaisirs,

vous ne pouviez être achetés que par des besoins, des peines & de la

douleur; & l'homme pourroit s'en plaindre!

Heureux enfant, jouis de ces instans rapides de félicité! voilà

peut-être les plus pures jouissances de ta vie. La nature vient de te

faire éprouver des plaisirs; bientôt l'homme va te livrer à la douleur.

Une mere cruelle & barbare abandonnera peut-être à une main étrangere le

soin de te nourrir; tu prodigues à une mercenaire les tendres caresses

destinées à être la délicieuse récompense des soins maternels; ton cœur

s'attache par les liens de l'amour & de la reconnoissance à celle qui

prend soin de ta vie; mais bientôt détrompé par l'expérience, tu connois

que tu as été le jouet de ta sensibilité; une nouvelle mere se présente:

elle exige une tendresse qu'elle n'a pas su mériter; on te force à

rompre les premiers liens de la nature, on t'apprend à trahir des

engagemens sacrés. Peut-être que serré dans des bandes, tu seras la

victime d'un usage barbare: enfermé dans cette prison étroite, tu feras

de vains efforts pour exercer tes membres inquiets. Tes cris frapperont

en vain les oreilles de ta nourrice insensible, ils ne serviront qu'à

augmenter ta douleur, à te faire sentir plus vivement ton esclavage: &

si ces entraves ne te donnent pas la mort, elles affoibliront du moins

tes organes naissans, elles s'opposeront à leur développement & te

donneront les premieres leçons de colere & d'impatience.

Tu n'éprouves encore que le commencement du malheur que tes semblables

te destinent. Tes membres se développent, ta raison commence à se

former, tu sens naître de nouveaux besoins. Tu jettes les yeux sur tout

ce qui t'environne; tu découvres une foule d'objets propres à les

satisfaire. Tu remercies avec transport l'Auteur de tous ces biens. Les

premiers sentimens de la religion naissoient dans ton cœur. Mais l'homme

étouffe bientôt ces germes naissans. Tu portes avec confiance la main

sur ces biens; arrête! ils ne sont pas faits pour toi. Ta naissance, ta

foiblesse, ton âge, rien ne te donne le droit d'en jouir. Veux-tu savoir

quelle part tu dois y avoir un jour? regarde autour de toi, vois quel

est l'état & la condition de ceux à qui tu dois le jour. Sont-ils riches

ou pauvres, tyrans ou esclaves? leur sort sera le tien. Es-tu né dans

ces pays barbares où l'homme, tel que la bête de somme, est vendu par

son semblable? rassure-toi si tu es du nombre de ces esclaves: tu

appartiens à un maître; ton travail, ton attachement & ton zele

t'assurent une subsistance: il te consolera dans tes peines, il te

soulagera dans tes maladies, il craindra de te perdre. Mais si tu as vu

le jour dans ces pays plus barbares encore où le malheureux n'a d'autres

biens que l'air qu'il respire; si tes parens sont condamnés à cultiver

pour les autres cette terre qui ne produit pour eux que le travail & la

douleur; frémis d'être né homme! Destiné à consacrer tous les momens de

ta vie au riche qui te méprise, à peine te jette-t-il dédaigneusement de

quoi t'empêcher de mourir; tu seras obligé de mendier à ses pieds le

bonheur d'en être opprimé, & la fatale liberté qu'il te laisse, ne sert

qu'à t'ôter le droit de tirer de lui une subsistance suffisante, qu'à ce

détacher entiérement de tout ce qui pourroit soulager tes besoins, qu'à

isoler cruellement au milieu de tes semblables. Et lorsque tu auras

consumé tes forces à le servir, lorsque tes membres affoiblis ne se

prêteront plus au travail, il te traînera dans ces prisons infectes,

décorées du beau nom d'hôpitaux, gouffres affreux où l'ingratitude de la

société plonge les victimes qu'elle n'ose égorger publiquement; il te

jettera sur un tas de morts & de mourans, & retournera faire éprouver à

tes enfans les maux, dont tu viens d'être la victime.

Mais ce n'est pas assez que l'homme né pauvre soit obligé de donner

presque sans récompense le fruit de ses travaux au riche qui le

tyrannise, son ame même n'échappera point aux fers que lui préparent

d'autres tyrans. Le fantôme affreux de la superstition s'avance, conduit

par ses ministres, il veut prévenir la raison son ennemie, un voile

sombre couvre ses membres livides; sur ce voile hideux sont peints des

chiffres, des constellations & des monstres. Elle saisit l'enfant

épouvanté, le force à plier le genou devant les hiéroglyphes, & souffle

dans son ame innocente l'effroi, le mensonge & l'erreur.

Erre maintenant sur la surface de ce globe, infortuné mortel! traîne

après toi les fers dont on a chargé ton enfance. Les penchans les plus

innocens de la nature seront des crimes aux yeux de tes tyrans; ils te

tireront par tes chaînes toutes les fois que tu voudras t'y livrer; ils

te secoueront à chaque instant avec violence. En vain la nature voudra

t'arracher à leurs mains barbares; ils te poursuivront jusqu'au tombeau;

ils ouvriront devant toi les portes de l'éternité, ils offriront à tes

yeux les tourmens que leur fureur t'y prépare.

Heureux animaux, vous ne connoissez point ces distinctions humiliantes

qui font gémir l'homme sous le joug de l'homme! Dès que vous respirez,

la terre fournit à vos besoins. Un rossignol n'a pas dit aux rossignols

de la contrée: Tous les arbres de la forêt sont à moi, tous les oiseaux

qui les habitent seront forcés à m'obéir. Le ver respire indépendant

sous l'herbe qui l'a vu naître, l'homme seul ne trouve pas sur ce globe

une place qui soit libre. La pierre sur laquelle il appuie sa tête,

appartient à des maîtres. Si le hasard n'a pas accumulé l'or autour de

son berceau, cette terre où le ciel l'a fait naître est étrangere pour

lui; il n'ose porter la main sur la moindre de ses productions.

Né pour la douceur, l'homme prend dans l'injustice de ses semblables la

premiere idée de la cruauté. La nature crie à son cœur qu'il a droit à

une portion de cette terre qui n'appartient qu'à Dieu. Cruellement privé

de ce droit, il jette sur ses semblables des regards d'envie; la haine

entre dans son cœur, elle le dégrade, & le met au-dessous des autres

animaux. O toi, le plus malheureux de tous les êtres! si tu veux jouir

de la portion de nourriture, à laquelle ta naissance te donne des droits

incontestables, rampe sous ton semblable orgueilleux, baise la poussiere

de ses pieds, dégrade-toi pour obtenir de ton tyran la grace de lui

consacrer tes sueurs & de recevoir en échange la plus vile partie des

biens que sa méchanceté t'a enlevés.

Et vous demandez encore pourquoi l'homme est le plus cruel de tous les

animaux qui respirent sur la terre! pourquoi il est le plus malheureux!

Hélas! c'est qu'il est le plus injuste. Les besoins du malheureux qui

naît sans fortune, l'agitent sans cesse, il fait des efforts pour les

satisfaire; des obstacles insurmontables s'y opposent de toutes parts, &

ces obstacles sont les hommes. Il voit un ennemi dans chacun de ses

semblables. Le sentiment de son indépendance remplit son cœur; contraint

d'y renoncer pour se soumettre à ses tyrans, sa haine augmente. Il les

voit se livrer à tous ces plaisirs qui naissent de leurs besoins

factices: cachés sous des charmes séduisans qui en dérobent les

amertumes, ces plaisirs excitent de nouvelles passions dans le cœur du

malheureux; sa haine augmente encore: elle devient rage, elle devient

fureur; il déchireroit celui qui paroît plus heureux que lui, s'il

n'étoit arrêté par la crainte: il le déchirera toutes les fois que les

circonstances lui promettront l'impunité. C'est ainsi que l'être le plus

doux, devient le plus cruel & le plus barbare.

Propriété, source odieuse des maux qui désolent le genre humain, c'est

toi qui fais rugir l'homme à l'aspect de son semblable! c'est toi qui

mets entre ses mains le fer & le poison! c'est toi qui le rends plus

cruel que les bêtes féroces! Le pauvre déteste les hommes, parce qu'il

les voit regorger des biens qui lui manquent, des biens de premiere

nécessité. Le riche, placé entre le malheureux qu'il méprise & le

puissant qu'il envie, est rongé par les passions que lui inspirent les

besoins chimériques qui naissent en foule de ses vices. Il déteste ceux

qui sont au-dessus de lui, il voudroit que tous les hommes fussent ses

esclaves, & ils le seroient, s'il étoit le plus fort; ils le sont dès

qu'il est parvenu à l'être. Ainsi cette échelle funeste de haine s'étend

jusqu'aux souverains. Ils franchissent les barrieres qu'ils ont mises à

la méchanceté de leurs sujets, ils ne connoissent de loi que la force,

ils sont dans le monde ce que dans un pays seroient des hommes dont les

passions ne connoîtroient aucun frein. Jaloux qu'un de leurs voisins ait

un plus grand nombre d'esclaves, ils portent dans son pays le fer & le

feu. La passion insatiable n'examine point la justice, elle calcule les

forces; & les destructeurs du genre humain sont mis au nombre des Dieux.

Remontons à la source de tous les maux. Il falloit à l'homme des fruits,

du lait & de l'eau, & la terre cultivée lui offroit avec profusion ces

premiers biens de l'innocence. Cette nourriture simple qui se présente

sous sa main, auroit conservé les vertus dans son cœur. Mais il s'est

nourri de la chair & du sang des animaux, il a caché son corps sous un

amas d'étoffes bigarrées, il s'est chargé d'or & de diamans; il a dit

avec orgueil: Cette terre m'appartient; j'en chasserai celui qui n'aura

pas assez de force ou de férocité pour se défendre; je le chargerai de

fers, je le forcerai à travailler pour mes plaisirs: ce n'est qu'à ce

prix qu'il obtiendra les fruits de la terre & la chair des animaux.

Ma pensée m'éleve au-dessus de ce globe; il tourne sous mes yeux, tous

les peuples de la terre s'offrent successivement à mes regards

attentifs. Quelles scenes déplorables! Quelques centaines de tyrans qui

se sont partagé l'espece humaine, font gémir sous le joug les troupes

d'esclaves que le hasard ou la force a mises en leur puissance. Ici on

égorge des hommes pour le seul plaisir d'un homme barbare. Là, on force

des peuples à marcher les uns contre les autres & à se déchirer comme

des bêtes féroces, pour venger les injures imaginaires d'un homme qu'ils

ne connoissent souvent que par le mal qu'ils en ont reçu; ou bien on les

force à piller, à ravager, à prendre des provinces, sans que ces

conquêtes, qui font la gloire de leurs chefs, apportent le moindre

adoucissement à leur esclavage. Ailleurs une troupe de guerriers

déchirent les membres palpitans de leurs ennemis, se repaissent de leur

chair & de leur sang; &, faisant une fête de cet acte de férocité,

dansent sur les restes odieux de ce festin exécrable. Plus loin, un

vieillard courbé sous le poids des années, expire au milieu de sa

famille sous le couteau de ses propres enfans. Bientôt ses membres sont

déchirés avec des cérémonies religieuses, son corps est dévoré par ceux

qui lui doivent le jour. Ce parricide est dicté par les apparences

trompeuses d'une fausse pitié. Mais vous, cruels parens! vous qui

précipitez vos enfans dans ces tombeaux qu'on appelle des cloîtres; vous

qui chargez des fers odieux de la superstition leurs membres à peine

formés, quel sentiment peut vous inspirer cette barbarie!

Quel nouveau spectacle vient s'offrir à ma vue? Une fumée noire s'éleve

jusqu'au ciel; des hommes se précipitent an milieu des flammes, on

célebre les funérailles d'un souverain. Ses femmes, ses serviteurs, ses

esclaves sont consumés avec lui dans le même bûcher. Trois mille

créatures humaines doivent être dévorées par les flammes, parce que la

mort a frappé un seul homme. Cruels tyrans, n'est-ce donc pas assez que

votre vie ait été le malheur des hommes: faut-il que votre mort devienne

encore le signal du carnage? J'apperçois un pays délicieux; un ciel pur,

des campagnes fertiles semblent devoir adoucir la férocité du genre

humain. Un espoir flatteur sourit à mon cœur attendri. Trouverai-je

enfin des hommes? Un fleuve majestueux promene ses eaux dans des

contrées charmantes; c'est le Tibre, il forme des îles; une d'elles

m'offre une inscription; je lis: O crime! ô comble de la barbarie! C'est

ici qu'un des peuples les plus célebres de la terre abandonnoit les

esclaves accablés d'années ou d'infirmités, pour y être livrés à toutes

les horreurs de la faim. Cruauté inouie bien digne des vainqueurs de la

terre!

Une autre génération a remplacé dans ces contrées cette génération

barbare. Plus féroce que la premiere, elle imagine une nouvelle

tyrannie, elle asservit les ames, elle veut soumettre les cœurs; &

cachant sous les apparences d'une douceur trompeuse la noire ambition

qui la dévore, elle enchaîne les mortels crédules, elle les précipite à

son gré dans les flammes, elle étend son sceptre de fer sur toute la

surface du globe, & fait trembler jusqu'aux tyrans qui font trembler la

terre.

Je détourne les yeux de ces scenes horribles que m'offre par-tout la

nature humaine. Je cherche sur la terre un endroit où je puisse respirer

un instant l'air de l'innocence, je n'en trouve point. Le crime couvre

la terre. En est-il encore de ces hommes doux, sensibles, humains, qui

ne connoissent ni le mensonge, ni la cruauté, ni l'esclavage? S'il en

existe quelques-uns, il faut les chercher dans les cavernes

inaccessibles des montagnes & des rochers, dans le fond de ces forêts

épaisses où la barbarie des hommes policés a oublié de se frayer un

passage.

Que sont-ils tous ces êtres qui se tourmentent, s'égorgent, se

déchirent, se dévorent? des atomes, des insectes qui se remuent un

instant dans la fange de ce globe, & finissent bientôt par faire partie

de cette fange. Leurs tourbillons insensés se rassemblent, se

poursuivent, se choquent, se fuient, se dispersent, s'exterminent; leur

orgueil bourdonne un instant dans un point de l'espace immense; ils

élevent quelques monceaux de pierre qu'ils regardent avec admiration,

ils se couvrent d'une matiere jaune qui les éblouit, ils se traînent

avec orgueil sur la terre; ils croient que l'univers est formé pour eux,

comme la fourmi croît que l'arbre dont le pied protege sa fourmilliere,

a été planté pour elle. Cependant le temps s'avance d'un air menaçant,

il étend ses filets sur les troupes ridicules de ces insectes

orgueilleux; rois, princes, tyrans, esclaves, villes, empires, tout est

confondu, tout est entraîné, tout disparoît; il ne reste de l'homme que

l'exemple des crimes qu'il a transmis à sa postérité.

Infortunés mortels; ne vous reste-t-il donc aucune ressource contre la

méchanceté de vos semblables? La vertu... que dis-je, la vertu?.... Non,

non; la mort est le seul asile des malheureux. O Lucile, ton malheur m'a

convaincu de cette triste vérité. Je t'ai vue, supportant toutes les

horreurs de la misere, soutenir les foibles jours de ton malheureux

pere; je t'ai vue essuyer les larmes qui couloient le long de ses joues,

presser contre ton sein sa tête blanchie, le consoler de la perte de sa

fortune, & charmer ainsi les derniers instans de sa vie. Il mourut dans

tes bras. Le vallon retentit des cris de ta douleur. Des créanciers

barbares vinrent t'enlever les lambeaux dont il se couvroit, ils

s'emparerent de la chaumiere où ton pere venoit d'expirer, ils

t'arracherent la paille où reposoit son cadavre. A peine daigna-t-on

couvrir son corps d'un peu de terre; la religion vend les devoirs de la

charité, la sépulture est à prix d'argent. Tes larmes furent les seuls

honneurs qui le suivirent au tombeau. Tu te jetas sur sa fosse en

invoquant la mort. La mort, la mort même fut sourde à tes prieres.

Abandonnée de tout l'univers, privée d'asyle & de nourriture; sans

parens, sans secours, sans consolation, sans appui, tu allas te jetter

aux pieds du ministre de ta religion. Tu imploras un appui propre à te

procurer des secours. Il osa mettre un prix honteux à ses services. Tu

reculas d'horreur, & l'indignation fut ta seule réponse. Alors la rage

s'empara de son cœur, il se vengea en prêtre. Il te restoit un seul

bien, un bien sur lequel tu fondois quelque espoir, l'honneur. Sa

méchanceté sut te le ravir; il vomit sur tes jours innocens le noir

poison de la calomnie. Ton sort alloit changer, une ame sensible à tes

malheurs te préparoit des secours. Sa main perfide sut les détourner. En

vain tu pris le ciel à témoin de ton innocence. On ne croit point les

malheureux. Le monstre recueillit tout le fruit de son crime, &

l'innocence fut livrée au désespoir.

Un cœur déchiré, l'horreur du besoin, le mépris de ses semblables, des

charmes, de l'innocence, de la vertu! Quel assemblage bizarre! Ah!

Lucile, tu restes immobile, accablée de douleur & de désespoir; tes

beaux yeux sont fixés sur la terre, ta tête penchée tombe sans force sur

une de tes épaules. Les oiseaux font retentir le vallon des accens de la

joie, leurs ramages innocens augmentent le sentiment de ta douleur. Ils

sont heureux. Les Zéphyrs accourent autour de toi, ils folâtrent dans ta

longue chevelure, ils te caressent d'un air attendri, ils t'invitent au

doux plaisir. Toute la nature te sourit & t'offre le bonheur. L'homme

cruel a enchaîné ce bonheur, il t'a défendu d'en jouir, & le plus bel

ouvrage de la nature est en proie aux horreurs du désespoir. Que

vois-je? tu promenes de tous côtés ta vue égarée; un profond soupir sort

de ta poitrine; tu cours, les cheveux épars, les mains levées vers le

ciel. Trois fois tu fixes tes regards farouches sur les vagues du fleuve

qui mugit au bas du rocher, trois fois tu recules d'horreur. Bientôt

l'idée de tes malheurs revient avec plus de force, elle assiege ton ame,

des larmes plus abondantes coulent de tes yeux. Tu jettes des regards

furieux autour de toi, un cri perçant se fait entendre, le dernier cri

du désespoir; tu disparois, tu te précipites dans le fleuve, & les flots

mugissans portent aux échos effrayés le bruit de ta chûte. Hommes

barbares! voilà votre ouvrage. Le plus grand malheur sur la terre, c'est

d'être né parmi vous.

Disparoissez, préjugés funestes, usages barbares qui étouffez le

sentiment de l'humanité. Le germe de ce sentiment précieux existe dans

le cœur de tous les hommes. Tel que ces graines fécondes que l'on jette

dans la terre, il ne lui manque pour éclorre que des saisons favorables.

Au milieu d'un peuple sauvage de guerriers farouches, Orphée paroît

comme un Dieu descendu du ciel pour le bonheur des hommes. Il s'avance

dans ces contrées où les Aquilons furieux semblent donner aux hommes

l'exemple de la guerre. Sa démarche est noble & majestueuse, un feu

divin brille dans ses regards; il tient entre ses mains une lyre d'or,

il en tire des sons enchanteurs. Que vois-je! les fiers sauvages

accourent étonnés du milieu des forêts; leurs regards s'adoucissent, les

armes leur tombent des mains. Les échos qui n'avoient retenti

jusqu'alors que du bruit affreux des armes & des cris aigus des

combattans, répetent pour la premiere fois des sons doux & touchans; ils

semblent les répéter avec complaisance. Les vents devenus plus doux se

transmettent, en folâtrant, ces sons divins, ils les portent jusques

dans les antres profonds qui servent de retraite aux bêtes féroces. A

ces nouveaux accens, le lion & le tigre sortent en rugissant de leurs

cavernes; bientôt ils ne rugissent plus: un charme secret les entraîne,

ils oublient leur fureur & leur proie; ils accourent, ils se couchent

aux pieds d'Orphée. Cependant le poëte divin accompagne de sa voix les

sons mélodieux de sa lyre; il chante les beautés de la nature, les

douceurs de la vie champêtre & les avantages de l'agriculture; il peint

l'Amour enchaînant de ses mains enfantines les lions sauvages & les

hommes plus sauvages encore. Il éleve jusqu'au ciel la tendresse

conjugale, l'union fraternelle, la piété filiale & paternelle; le feu

qui l'anime, échauffe tout ce qui l'environne. L'Hebre sensible pour la

premiere fois, suspend ses flots appaisés, forme mille détours & semble

quitter à regret ces lieux charmans; la douceur pénetre le cœur des

tigres & des lions; & les Thraces, ces guerriers féroces, deviennent des

hommes doux & paisibles.

Tel est le pouvoir des beaux-arts. Ils réveillent l'innocence endormie,

ils vont chercher jusqu'au fond de nos cœurs les étincelles du feu

divin; ils les raniment, & remplissent l'ame de l'enthousiasme délicieux

de la vertu.

Mais ces arts bienfaisans cachés dans le palais du riche, vendent leurs

faveurs au vice effréné. Le peuple privé de leurs bienfaits est livré à

l'imposteur qui le trompe & aux riches tyrans qui l'accablent. Jamais le

doux sentiment ne sourit à son cœur, jamais des sons touchans ne font

passer la volupté dans son ame attendrie, jamais les Muses ne lui

retracent ces actions divines que la bienfaisance, la générosité,

l'héroïsme & les autres vertus inspirent à leurs favoris.

O vous, filles du ciel! Muses charmantes, venez dans nos campagnes,

adoucissez les mœurs de ces hommes qui gémissent depuis si long-temps

sous le joug de l'insensibilité. Qu'Euterpe assise au bord d'un ruisseau

fleuri, charme, sur le déclin d'un beau jour, leur ame attentive;

qu'elle dispose leur cœur à toutes les vertus; qu'elle leur présente les

préceptes utiles de la morale, sous les attraits puissans de l'harmonie:

Que Thalie couronnée de fleurs leur peigne les douceurs de la vertu, &

les suites funestes du vice: Que la Peinture leur retrace les actions

qui honorent l'humanité. Ils reviendront dans leurs cabanes attendris,

pénétrés; ils sentiront les charmes de l'innocence; la cruauté sera

bannie de leur ame; & les souverains justes n'auront plus que des sujets

sensibles & reconnoissans.

Les nuits champêtres · 第 4 / 12 题