»J'ai écrit aux Longman pour tâter le terrain, car je ne crois pas que
Galignani soit l'homme qu'il vous faut. La seule chose qu'il puisse
faire est ce que nous pouvons faire sans lui,--c'est à savoir, employer
un libraire anglais. Paris, sans doute, pourrait être convenable pour
tous les ouvrages réfugiés qui sont signalés dans _l'index
expurgatorius_ de Londres, et si vous avez quelques diatribes politiques
à lancer, c'est votre ville. Mais, je vous en prie, que ces diatribes ne
soient que politiques. La hardiesse, avec un peu de licence, en
politique, fait du bien,--un bien réel, présent; mais en religion, elle
n'est utile ni dans l'instant présent ni dans l'avenir, et pour moi,
j'ai une telle horreur des extrêmes sur ce point, que je ne sais lequel
je hais le plus, du bigot qui damne hardiment son prochain, ou de
l'incrédule qui hardiment réduit tout au néant.» _Furiosa res est in
tenebris impetus_[180]»--et comme grande est l'obscurité, même pour les
plus sages d'entre nous, sur ce sujet un peu de modestie, dans
l'incrédulité comme dans la foi, est ce qui nous convient le mieux. Vous
devinerez aisément qu'en ceci, je ne songe pas tant à vous-même qu'à un
ami aujourd'hui votre compagnon, vous connaissant comme je vous connais,
et sachant ce que lady Byron aurait dû trouver, c'est-à-dire, que vous
êtes la personne la plus traitable pour ceux avec qui vous vivez;
j'avoue que je crains et conjure vivement l'influence de cet ami sur
votre esprit[181].
[Note 180: C'est chose folle que de courir tête baisée dans les
ténèbres.]
[Note 181: Ce passage ayant été montré par Lord Byron à M. Shelley,
celui-ci écrivit, en conséquence, à un de mes amis intimes une lettre,
dont je vais donner un extrait. Le zèle ardent et ouvertement déclaré
avec lequel Shelley professa toujours son incrédulité, détruit tous les
scrupules qui autrement pourraient s'opposer à une pareille publication.
En outre, le témoignage d'un observateur si sagace et si près placé sur
l'état de l'esprit de Lord Byron par rapport aux idées religieuses, est
d'une trop grande importance pour être supprimé par un excès ridicule de
dédain. «Lord Byron m'a lu une ou deux lettres de Moore, lettres où
Moore parle de moi avec une grande bienveillance, et, sans contredit, je
ne puis qu'être infiniment flatté de l'approbation d'un homme dont je
suis fier de me reconnaître l'inférieur. Entre autres choses, pourtant,
Moore, après avoir donné de fort bons avis à Lord Byron sur l'opinion
publique, etc., paraît conjurer mon influence sur l'esprit du noble
poète par rapport à la religion, et attribuer à mes suggestions le ton
qui règne dans _Caïn_. Moore le garantit contre toute influence sur ce
sujet avec le zèle le plus amical, et son motif naît évidemment du désir
de rendre service à Lord Byron sans m'humilier. Je crois que vous
connaissez Moore. Assurez-lui, je vous prie, que je n'ai pas la plus
légère influence sur Lord Byron par rapport à ce sujet;--si je l'avais,
je l'emploierais certainement à déraciner de sa grande ame les erreurs
du christianisme, qui, en dépit de sa raison, semblent renaître
perpétuellement, et restent en embuscade pour les heures de malaise et
de tristesse. _Caïn_ fut conçu par Lord Byron il y a plusieurs années,
et commencé à Ravenne avant que je ne le visse. Quel bonheur n'aurais-je
pas à m'attribuer la part la plus indirecte dans cette oeuvre
immortelle.»]
»Relativement à notre polémique religieuse, je dois tenter de me faire
comprendre sur un ou deux points. En premier lieu, je ne vous identifie
pas plus avec les blasphèmes de Caïn que je ne m'identifie moi-même avec
les impiétés de mon Mokanna;--tout ce que je désire et implore, c'est
que vous qui êtes un si puissant artisan de ces foudres, vous ne
choisissiez pas les sujets qui vous mettent dans la nécessité de les
lancer. En second lieu, fussiez-vous décidément athée, je ne pourrais
vous blâmer,--si ce n'est peut-être pour le ton décidé qui n'est pas
toujours sage; je ne pourrais qu'avoir pitié de vous,--sachant par
expérience quels doutes affreux obscurcissent parfois l'avenir brillant
et poétique que je suis disposé à donner au genre humain et à ses
destinées. Je regarde l'ouvrage de Cuvier comme un des livres les plus
désespérans par les conclusions auxquelles il peut conduire certains
esprits. Mais les hommes jeunes, les hommes simples,--tous ceux dont on
aimerait à conserver les coeurs dans toute leur pureté, ne se troublent
guère la tête à propos de Cuvier. Et vous, vous avez incorporé Cuvier
dans une poésie que tout le monde lit; et comme le vent, frappant où
vous avez envie, vous portez cette froidure mortelle, mêlée avec vos
suaves parfums, dans ces coeurs qui ne devraient être visités que par
ces parfums seuls. C'est ce que je regrette, et ce dont je conjurerais
la répétition par toute mon influence. Maintenant, me comprenez-vous!
»Quant à votre solennelle péroraison», la vérité est, mon cher Moore,
etc., etc. qui ne signifie rien sinon que je donne dans la tartuferie du
monde, elle prouve une triste vérité, c'est que vous et moi sommes
séparés par des centaines de lieues. Si vous pouviez m'entendre exprimer
mes opinions au lieu de les lire sur un froid papier, je me flatte
qu'il y a encore assez d'honnêteté et de franchise dans ma physionomie
pour vous rappeler que votre ami Tom Moore;--quoi qu'il puisse être
d'ailleurs--n'est pas un tartufe.