19 février 1822.

»J'ai écrit aux Longman pour tâter le terrain, car je ne crois pas que

Galignani soit l'homme qu'il vous faut. La seule chose qu'il puisse

faire est ce que nous pouvons faire sans lui,--c'est à savoir, employer

un libraire anglais. Paris, sans doute, pourrait être convenable pour

tous les ouvrages réfugiés qui sont signalés dans _l'index

expurgatorius_ de Londres, et si vous avez quelques diatribes politiques

à lancer, c'est votre ville. Mais, je vous en prie, que ces diatribes ne

soient que politiques. La hardiesse, avec un peu de licence, en

politique, fait du bien,--un bien réel, présent; mais en religion, elle

n'est utile ni dans l'instant présent ni dans l'avenir, et pour moi,

j'ai une telle horreur des extrêmes sur ce point, que je ne sais lequel

je hais le plus, du bigot qui damne hardiment son prochain, ou de

l'incrédule qui hardiment réduit tout au néant.» _Furiosa res est in

tenebris impetus_[180]»--et comme grande est l'obscurité, même pour les

plus sages d'entre nous, sur ce sujet un peu de modestie, dans

l'incrédulité comme dans la foi, est ce qui nous convient le mieux. Vous

devinerez aisément qu'en ceci, je ne songe pas tant à vous-même qu'à un

ami aujourd'hui votre compagnon, vous connaissant comme je vous connais,

et sachant ce que lady Byron aurait dû trouver, c'est-à-dire, que vous

êtes la personne la plus traitable pour ceux avec qui vous vivez;

j'avoue que je crains et conjure vivement l'influence de cet ami sur

votre esprit[181].

[Note 180: C'est chose folle que de courir tête baisée dans les

ténèbres.]

[Note 181: Ce passage ayant été montré par Lord Byron à M. Shelley,

celui-ci écrivit, en conséquence, à un de mes amis intimes une lettre,

dont je vais donner un extrait. Le zèle ardent et ouvertement déclaré

avec lequel Shelley professa toujours son incrédulité, détruit tous les

scrupules qui autrement pourraient s'opposer à une pareille publication.

En outre, le témoignage d'un observateur si sagace et si près placé sur

l'état de l'esprit de Lord Byron par rapport aux idées religieuses, est

d'une trop grande importance pour être supprimé par un excès ridicule de

dédain. «Lord Byron m'a lu une ou deux lettres de Moore, lettres où

Moore parle de moi avec une grande bienveillance, et, sans contredit, je

ne puis qu'être infiniment flatté de l'approbation d'un homme dont je

suis fier de me reconnaître l'inférieur. Entre autres choses, pourtant,

Moore, après avoir donné de fort bons avis à Lord Byron sur l'opinion

publique, etc., paraît conjurer mon influence sur l'esprit du noble

poète par rapport à la religion, et attribuer à mes suggestions le ton

qui règne dans _Caïn_. Moore le garantit contre toute influence sur ce

sujet avec le zèle le plus amical, et son motif naît évidemment du désir

de rendre service à Lord Byron sans m'humilier. Je crois que vous

connaissez Moore. Assurez-lui, je vous prie, que je n'ai pas la plus

légère influence sur Lord Byron par rapport à ce sujet;--si je l'avais,

je l'emploierais certainement à déraciner de sa grande ame les erreurs

du christianisme, qui, en dépit de sa raison, semblent renaître

perpétuellement, et restent en embuscade pour les heures de malaise et

de tristesse. _Caïn_ fut conçu par Lord Byron il y a plusieurs années,

et commencé à Ravenne avant que je ne le visse. Quel bonheur n'aurais-je

pas à m'attribuer la part la plus indirecte dans cette oeuvre

immortelle.»]

»Relativement à notre polémique religieuse, je dois tenter de me faire

comprendre sur un ou deux points. En premier lieu, je ne vous identifie

pas plus avec les blasphèmes de Caïn que je ne m'identifie moi-même avec

les impiétés de mon Mokanna;--tout ce que je désire et implore, c'est

que vous qui êtes un si puissant artisan de ces foudres, vous ne

choisissiez pas les sujets qui vous mettent dans la nécessité de les

lancer. En second lieu, fussiez-vous décidément athée, je ne pourrais

vous blâmer,--si ce n'est peut-être pour le ton décidé qui n'est pas

toujours sage; je ne pourrais qu'avoir pitié de vous,--sachant par

expérience quels doutes affreux obscurcissent parfois l'avenir brillant

et poétique que je suis disposé à donner au genre humain et à ses

destinées. Je regarde l'ouvrage de Cuvier comme un des livres les plus

désespérans par les conclusions auxquelles il peut conduire certains

esprits. Mais les hommes jeunes, les hommes simples,--tous ceux dont on

aimerait à conserver les coeurs dans toute leur pureté, ne se troublent

guère la tête à propos de Cuvier. Et vous, vous avez incorporé Cuvier

dans une poésie que tout le monde lit; et comme le vent, frappant où

vous avez envie, vous portez cette froidure mortelle, mêlée avec vos

suaves parfums, dans ces coeurs qui ne devraient être visités que par

ces parfums seuls. C'est ce que je regrette, et ce dont je conjurerais

la répétition par toute mon influence. Maintenant, me comprenez-vous!

»Quant à votre solennelle péroraison», la vérité est, mon cher Moore,

etc., etc. qui ne signifie rien sinon que je donne dans la tartuferie du

monde, elle prouve une triste vérité, c'est que vous et moi sommes

séparés par des centaines de lieues. Si vous pouviez m'entendre exprimer

mes opinions au lieu de les lire sur un froid papier, je me flatte

qu'il y a encore assez d'honnêteté et de franchise dans ma physionomie

pour vous rappeler que votre ami Tom Moore;--quoi qu'il puisse être

d'ailleurs--n'est pas un tartufe.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 12 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 365 / 366 题