À M. MOORE.

Pise, 6 mars 1822.

«La lettre de Murray que je vous envoie ci-incluse, m'a attendri,

quoique je pense qu'il est contraire à son intérêt de désirer que je

continue mes relations avec lui. Vous pouvez donc lui faire passer le

paquet de _Werner_; ce qui vous épargnera toute peine ultérieure. Et

puis, me pardonnez-vous l'ennui et la dépense dont je vous ai déjà

accablé? Au moins, dites-le;--car je suis tout honteux de vous avoir

tant troublé pour une telle absurdité.

»Le fait est que je ne puis garder mes ressentimens, quoique assez

violens dès l'abord. D'ailleurs, maintenant que tout le monde s'attaque

à Murray à cause de moi, je ne peux ni ne dois l'abandonner, à moins

qu'il ne vaille mieux pour lui que je le fasse, comme je l'ai cru

réellement.

»Je n'ai point eu d'autres nouvelles d'Angleterre, excepté une lettre du

poète Barry Cornwall, mon ancien camarade d'école. Quoique je vous aie

importuné de lettres dernièrement, croyez-moi.

»Votre, etc.

»_P. S._ Dans votre dernière lettre, vous dites, en parlant de Shelley,

que vous préféreriez presque «le bigot qui damne son prochain, à

l'incrédule qui réduit tout au néant[176].» Shelley croit cependant à

l'immortalité.--Mais, par parenthèse, vous rappelez-vous la réponse du

grand Frédéric à la plainte des villageois dont le curé prêchait contre

l'éternité des tourmens de l'enfer? La voici:--«Si mes fidèles sujets de

Schrausenhaussen aiment mieux être éternellement damnés, libre à eux de

l'être.»

[Note 176: On verra tout-à-l'heure, d'après la citation même du

passage auquel Byron fait allusion, qu'il s'était complètement mépris

sur ma pensée. (_Note de Moore_.) ]

»S'il fallait choisir, je jugerais un long sommeil meilleur qu'une

veille d'agonie. Mais les hommes, tout misérables qu'ils sont,

s'attachent tellement à tout ce qui ressemble à la vie, qu'ils

préféreraient probablement la damnation au repos. D'ailleurs, ils se

croient si importans dans la création, que rien de moins ne peut

satisfaire leur vanité;--les insectes!

»C'est, je crois, le docteur Clarke, qui raconte dans ses voyages les

exercices équestres d'un Tartare qu'il vit caracoler sur un cheval jeune

et fougueux, dans un endroit presque entièrement environné par un

précipice escarpé, et qui décrit la témérité folâtre avec laquelle le

cavalier, semblant se complaire au péril, courait quelquefois bride

abattue vers le bord taillé à pic. Un sentiment analogue à

l'appréhension qui suspendait la respiration du voyageur témoin de cette

scène, affecta tous ceux qui suivaient de l'oeil la course indomptée et

hardie du génie de Byron,--ils étaient au même instant frappés

d'admiration et d'épouvante, et surtout ceux qui aimaient le poète

étaient excités par une sorte d'impulsion instinctive à se précipiter au

devant de lui et à le sauver de sa propre impétuosité. Mais quoiqu'il

fût bien naturel à ses amis de céder à ce sentiment, une courte

réflexion sur son caractère désormais changé, les aurait avertis qu'une

telle intervention devait être aussi inutile pour lui que périlleuse

pour eux, et ce n'est pas sans surprise que je réfléchis à présent sur

la témérité présomptueuse avec laquelle je supposai que Byron lancé sans

frein, dans l'orgueil et la pleine conscience de sa force, vers ces

vastes régions de la pensée dont l'horizon s'ouvrait devant lui, les

représentations de l'amitié auraient le pouvoir de l'arrêter. Toutefois,

comme les motifs qui m'engageaient à lui adresser mes remontrances,

peuvent se justifier d'eux-mêmes, je ne m'appesantirai pas plus

long-tems sur ce point, et me contenterai de mettre sous les yeux du

lecteur quelques extraits[177] des lettres que j'écrivis à cette époque,

vu qu'ils serviront à expliquer quelques allusions de Lord Byron.

[Note 177: C'est M. Hobhouse qui a eu la bonté de me rendre toutes

les lettres. (_Note de Moore_.) ]

»En m'écrivant sous la date du 24 janvier, on se rappelle qu'il

dit:--«Soyez assuré que la coalition que vous appréhendez n'existe pas».

Les extraits suivans de mes lettres postérieures, expliqueront ce que

cette phrase signifie:--«J'ai appris il y a quelques jours que Leigh

Hunt était en route avec toute sa famille pour se rendre près de vous,

et l'on conjecture que vous, Shelley et lui, allez _conspirer_ ensemble

dans l'_Examiner_. Je ne puis croire cela,--et m'élève de tout mon

pouvoir contre un pareil projet. _Seul_ vous pouvez faire tout ce qu'il

vous plaira; mais les associations de réputation, comme celles de

commerce, rendent le plus fort responsable des fautes ou des délits des

autres, et je tremble même pour vous en vous voyant avec de tels

banqueroutiers.--Ce sont deux hommes habiles, et Shelley même est à mon

sens un homme de génie, mais je dois vous redire que vous ne pouvez

procurer à vos ennemis (les ***s _et hoc genus omne_) un plus grand

triomphe qu'en formant une alliance si inégale et si peu sainte. Vous

êtes, avec vos seuls bras, capable de lutter contre le monde,--ce qui

est beaucoup dire, le monde étant comme Briarée, un géant à cent

bras,--mais pour demeurer tel, vous devez être seul. Rappelez-vous que

les méchans édifices qui entourent la basilique de Saint-Pierre,

paraissent s'élever au-dessus d'elle.»

»Voici, relativement à _Caïn_, les passages de mes lettres dans l'ordre

des dates.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 12 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 362 / 366 题