[160]Au mois d'août, Mme Guiccioli avait rejoint son père à Pise, et
elle présidait alors aux préparatifs que l'on faisait dans la _casa
Lanfranchi_,--un des plus anciens et des plus spacieux palais de cette
ville,--pour la réception de son noble amant. «Il était parti de
Ravenne, dit-elle, avec un grand regret, et avec le pressentiment que
son départ serait pour nous la cause de mille maux. Dans toutes les
lettres qu'il m'écrivait alors, il m'exprimait le déplaisir qu'il
éprouvait à quitter Ravenne.--Si votre père est rappelé d'exil
(m'écrivait-il), je retourne à l'instant même à Ravenne; et s'il est
rappelé avant mon départ, je ne pars pas.» Dans cette espérance, il
différa de plusieurs mois de partir; mais enfin, ne pouvant plus espérer
que nous revinssions prochainement, il m'écrivait:--«Je pars fort à
contre-coeur, prévoyant des malheurs très-grands pour vous tous, et
surtout pour vous: je n'en dis pas davantage; mais vous verrez.--Et dans
une autre lettre:--Je laisse Ravenne de si mauvais gré, et dans une
telle persuasion que mon départ ne peut que nous conduire de malheurs en
malheurs de plus en plus grands, que je n'ai pas le courage d'écrire un
mot de plus sur ce sujet.--Il m'écrivait alors en italien, et je
transcris ses propres paroles;--mais comme ses pressentimens se sont
depuis vérifiés[161]!!!
[Note 160: La lettre 465 a été supprimée.]
[Note 161: Egli era partito con molto riverescimento da Ravenna, et
col pressentimento che la sua partenza da Ravenna ci sarebbe cagione di
molti mali. In ogni lettera che egli mi scriveva allora, egli mi
esprimeva il suo dispiacere di lasciare Ravenna.--«Se papa è richiamato
(mi scriveva egli), io torno in quel istante a Ravenna, e se è
richiamato prima della mia partenza, io non parto.--» In questa speranza
egli differi varii mesi a partire. Ma, finalmente, non potendo più
sperare il nostro ritorno prossimo, egli mi scriveva:--Io parto molto
mal volentieri prevedendo dei mali assai grandi per voi altri e massime
per voi; altro non dico--lo vedrete.»--E in un altra lettera: «Io lascio
Ravenna così mal volentieri, e cosi persuaso che la mia partenza non può
che condurre da un male ad un altro più grande, che non ho cuore di
scrivere altro in questo punto.» Egli mi scriveva allora sempre in
italiano e trascrivo le sue precise parole,--ma come quei suoi
pressentimenti si verificarono poi in appresso!»]
Après avoir décrit le genre de vie de Byron durant son séjour à Ravenne,
la noble dame procède ainsi:
«Telle fut la vie simple qu'il mena jusqu'au jour fatal de son départ
pour la Grèce; et les déviations peu nombreuses qu'il se permit peuvent
être uniquement attribuées au plus ou moins grand nombre d'occasions
qu'il eut de faire le bien, et aux actions généreuses qu'il faisait
continuellement. Plusieurs familles, surtout à Ravenne, lui durent le
peu de jours prospères dont elles aient jamais joui. Son arrivée dans
cette ville fut regardée comme un bienfait public de la fortune, et son
départ comme une calamité publique; et c'est là cette vie qu'on a essayé
de diffamer comme celle d'un libertin. Mais le monde doit enfin
apprendre comment, avec un coeur si bon et si généreux, Lord Byron,
capable, à la vérité, des passions les plus fortes, mais en même tems
des plus sublimes et des plus pures, comment, dis-je, payant tribut dans
ses actes à toutes les vertus, il a pu fournir matière d'accusation à la
malice et à la calomnie. Les circonstances, et probablement aussi des
inclinations excentriques (qui néanmoins avaient leur origine dans un
sentiment vertueux, dans une horreur excessive pour l'hypocrisie et
l'affectation) contribuèrent peut-être à obscurcir l'éclat du caractère
exalté de Byron dans l'opinion du grand nombre. Mais vous saurez bien
analyser ces contradictions d'une manière digne de votre noble ami et de
vous-même, et vous montrerez que la bonté de son coeur n'était pas
inférieure à la grandeur de son génie[162].»
À Bologne, suivant le rendez-vous convenu entre eux, Lord Byron et M.
Rogers se rencontrèrent, et celui-ci a même consigné cette entrevue dans
son poème sur l'Italie[163].
Sur la route de Bologne, Byron avait rencontré son ancien et tendre ami
lord Clare; et dans ses _Pensées détachées_, il décrit ainsi cette
courte entrevue.
[Note 162: Moore regrette beaucoup d'avoir égaré le texte original
de cet extrait. (_Note du Trad._) ]
[Note 163: Moore donne les vers de Rogers relatifs à cette entrevue,
la traduction en eût été peu intéressante pour nos lecteurs. (_Note du
Trad._)]
Pise, 5 novembre 1821.
«Il y a d'étranges coïncidences quelquefois dans les petits événemens de
ce monde, Sancho,» dit Sterne dans une lettre (si je ne me trompe), et
j'ai souvent vérifié cette remarque.
»Page 128, article 91 de ce recueil, j'ai parlé de mon ami lord Clare
dans les termes que mes sentimens m'inspiraient. Une semaine ou deux
après, je le rencontrai sur la route entre Imola et Bologne, pour la
première fois depuis sept ou huit ans. Il était hors d'Angleterre en
1814, et revint à l'époque même de mon départ en 1816.
»Cette rencontre anéantit pour un instant toutes les années d'intervalle
entre le moment actuel et les jours de Harrow-on-the-hill. Ce fut pour
moi un sentiment nouveau et inexplicable, comme sorti de la tombe. Clare
aussi fut très-ému,--beaucoup plus en apparence que je ne fus moi-même;
car je sentis son coeur battre jusque dans le bout de ses doigts, à
moins cependant que ce ne fût mon propre pouls qui me causât cette
impression.
Il me dit que je trouverais un mot de lui à Bologne, ce que je trouvai
en effet. Nous fûmes obligés de nous séparer pour gagner chacun le but
de notre voyage, lui Rome, et moi Pise, mais avec la promesse de nous
revoir au printems. Nous ne fûmes ensemble que cinq minutes, et sur la
grand'route; mais je me rappelle à peine, dans toute mon existence, une
heure équivalente à ces minutes. Il avait appris que je venais à
Bologne, et y avait laissé une lettre pour moi, parce que les personnes
avec qui il voyageait ne pouvaient attendre plus long-tems.
»De tous ceux que j'ai jamais connus, il a sous tous les rapports le
moins dévié des excellentes qualités et des tendres affections qui
m'attachèrent si fortement à lui à l'école. J'aurais à peine cru
possible que la société (ou le monde, comme on dit) pût laisser un être
si peu souillé du levain des mauvaises passions.
»Je ne parle pas que d'après mon expérience personnelle, mais d'après
tout ce que j'ai entendu dire de lui par les autres, en son absence et
loin de lui.»
Après être resté un jour à Bologne, Lord Byron traversa les Apennins
avec M. Rogers, et je trouve la note suivante concernant la visite que
les deux poètes firent ensemble à la galerie de Florence.
«J'ai de nouveau visité la galerie de Florence, etc. Mes premières
impressions se sont confirmées; mais il y avait là trop de visiteurs
pour permettre à personne de rien sentir réellement. Comme nous étions
(environ trente ou quarante) tous entassés dans le cabinet des pierres
précieuses et des colifichets, dans un coin d'une des galeries, je dis à
Rogers que «nous étions comme dans un corps-de-garde.» Je le laissai
rendre ses devoirs à quelques unes de ses connaissances, et me mis à
rôder tout seul--les quatre minutes que je pus saisir pour mieux sentir
les ouvrages qui m'entouraient. Je ne prétends pas appliquer ceci à un
examen fait en tête-à-tête avec Rogers, qui a un goût excellent et un
profond sentiment des arts (deux qualités qu'il possède à un plus haut
degré que moi; car, pour le goût surtout, j'en ai peu); mais à la foule
des admirateurs ébaubis qui nous coudoyaient et des bavards qui
circulaient autour de nous.
»J'entendis un hardi Breton dire à une femme à qui il donnait le bras,
en regardant la Vénus du Titien «Bien; c'est réellement
très-beau,»--observation qui, comme celle de l'hôte «sur la certitude de
la mort,» était (comme l'observa la femme de l'hôte) «extrêmement
vraie.»
»Dans le palais Pitti, je n'ai pas omis la prescription de Goldsmith
pour un connaisseur, c'est à savoir «que les peintures auraient été
meilleures si le peintre avait pris plus de peine, et qu'il faut louer
les oeuvres de Pietro Perugino.»