«J'ai considéré quelle peut être la raison pourquoi je m'éveille
toujours à une certaine heure de la matinée, et toujours dans un état
d'abattement, et je puis dire dans le découragement et dans le
désespoir, sous tous les rapports,--même sous le rapport de ce qui me
plaisait la soirée précédente. En une heure ou deux environ, cet état se
passe, et je me calme assez pour dormir encore, ou du moins pour
reposer. En Angleterre, il y a cinq ans, j'eus la même espèce
d'hypocondrie, mais accompagnée d'une soif si vive, que je bus près de
quinze bouteilles de soda-water en une nuit, après m'être couché, sans
cesser néanmoins d'être altéré;--il faut toutefois tenir compte de la
perte due à l'explosion, à l'effervescence et au débordement du liquide,
lorsque je débouchais les bouteilles ou que j'en cassais le goulot dans
mon impatiente envie de boire. À présent, je n'ai pas cette soif, mais
l'abattement de mes esprits n'est pas moins fort.
»Je lis dans les _Mémoires_ d'Edgeworth quelque chose de semblable
(hormis que la soif s'assouvissait sur la petite bière), dans le cas de
sir F. B. Delaval;--mais celui-ci était alors plus vieux que moi d'au
moins vingt ans. Qu'est-ce?--le foie? En Angleterre, Le Man
(l'apothicaire) me guérit en trois jours de cette soif, qui m'avait
duré tant d'années. Je présume que tout cela n'est que de l'hypocondrie.
»Ce que je sens de plus en plus prendre empire sur moi, c'est la
paresse, et un dégoût beaucoup plus fort que l'indifférence. Si je
m'irrite, c'est jusqu'à la fureur. Je présume que je finirai (si je ne
meurs pas plus tôt, par accident ou quelque autre terminaison semblable)
comme Swift,--en mourant comblé de vie. J'avoue que je ne contemple pas
cette fin avec autant d'horreur que Swift paraît l'avoir fait quelques
années avant qu'elle ne survînt; mais Swift avait à peine commencé la
vie à l'âge même (de trente-trois ans) où je me sens tout-à-fait vieux
de sentimens.
»Oh! il y a un orgue qui joue dans la rue;--c'est une valse: il faut que
j'écoute. L'on joue une valse que j'ai entendue dix mille fois dans les
bals à Londres, de 1812 à 1815. La musique est une étrange chose.»