«Lu, dans la traduction italienne de Guido Sorelli, l'allemand
Grillparzer,--diable de nom, sans doute, pour la postérité; mais il
faudra qu'elle apprenne à le prononcer. Si l'on tient compte de
l'infériorité nécessaire d'une traduction, et surtout d'une traduction
italienne (car les Italiens sont les plus mauvais traducteurs du monde,
excepté pour les classiques,--Annibal Caro, par exemple,--et dans ce cas
ils sont servis par la bâtardise même de leur idiome, vu que, pour avoir
un air de légitimité, ils singent la langue de leurs pères);--si donc on
tient compte, dis-je, d'un tel désavantage, la tragédie de _Sappho_ est
superbe et sublime. On ne peut le nier: L'auteur a fait une belle oeuvre
en écrivant ce drame. Et qui est-il? je ne le sais pas; mais les siècles
le sauront. C'est une haute intelligence.
»Je dois toutefois avertir que je n'ai rien lu d'Adolphe Müller, et pas
autant que je désirerais de Goëthe, Schiller et Wieland. Je ne les
connais que par l'intermédiaire des traductions anglaises, françaises
et italiennes. Leur langue réelle m'est absolument inconnue,--excepté
des jurons appris de la bouche de postillons et d'officiers en querelle.
Je peux jurer en allemand:--_sacranient_,--_verfluchter_,--_hundsfott_,
etc., mais je n'entends guère la conversation moins énergique des
Allemands.
»J'aime leurs femmes (j'aimai jadis en désespéré une Allemande nommée
Constance), et tout ce que j'ai lu de leurs écrits dans les traductions,
et tout ce que j'ai vu de pays et de peuple sur le Rhin,--tout, excepté
les Autrichiens que j'abhorre, que j'exècre, que--je ne puis trouver
assez de mots pour exprimer la haine que je leur porte, et je serais
fâché de leur faire du mal en proportion de ma haine; car j'abhorre la
cruauté encore plus que les Autrichiens, sauf un instant de passion, et
alors je suis barbare,--mais non pas de propos délibéré.
»Grillparzer est grand,--antique,--non aussi simple que les anciens,
mais très-simple pour un moderne;--il est trop madame de Staël-_iste_
par-ci par-là; mais c'est un grand et bon écrivain.
Samedi 13 janvier 1821.
»Esquissé le plan et les _Dramatis Personæ_ d'une tragédie de
_Sardanapale_, à laquelle j'ai songé pendant quelque tems. Pris les noms
dans Diodore de Sicile (je sais l'histoire de Sardanapale depuis l'âge
de douze ans), et lu un passage du neuvième volume, édition in-8°, dans
la _Grèce_ de Mitford où l'auteur réhabilite la mémoire de ce dernier
roi des Assyriens.
»Dîné,--nouvelles politiques,--les puissances veulent faire la guerre
aux peuples. L'avis semble positif,--Ainsi soit-il,--elles seront enfin
battues. Les tems monarchiques sont près de finir. Il y aura des fleuves
de sang, et des brouillards de larmes, mais les peuples triompheront à
la fin. Je ne vivrai pas assez pour le voir, mais je le prévois.
»J'ai apporté à Teresa la traduction italienne de la _Sappho_ de
Grillparzer, elle m'a promis de la lire. Elle s'est disputée avec moi,
parce que j'ai dit que l'amour n'était pas le plus élevé des sujets pour
la vraie tragédie; et comme elle avait l'avantage de parler dans sa
langue maternelle, et avec l'éloquence naturelle aux femmes, elle a
écrasé le petit nombre de mes argumens. Je crois qu'elle avait raison.
Je mettrai dans _Sardanapale_ plus d'amour que je n'avais projeté,--si
toutefois les circonstances me laissent du loisir. Ce _si_ ne sera
qu'avec grande peine pacificateur.