6 janvier 1821.

«Brouillard,--dégel,--boue,--pluie. Point de promenade à cheval. Lu les

anecdotes de Spence. Pope est un habile homme,--je l'ai toujours pensé.

Corrigé les erreurs de neuf apophthegmes de Bacon,--toutes erreurs

historiques,--et lu la _Grèce_ de Mitford. Composé une épigramme.

Cherché un passage dans Ginguené,--même dans le _Lope de Vega_ de lord

Holland. Écrit une note pour Don Juan.

»A huit heures, sorti pour visite. Entendu un peu de musique. Parlé

avec le comte Pietro Gamba de l'acteur italien Vestris, qui est

maintenant à Rome;--je l'ai vu souvent jouer à Venise,--bon

comédien,--très-bon. Un peu maniéré, mais excellent dans la grande

comédie, comme dans les sentimens pathétiques. Il m'a fait souvent rire

et pleurer, et ce n'est pas chose fort aisée,--du moins à un comédien,

de produire sur moi l'un ou l'autre effet.

»Réfléchi à l'état des femmes dans l'ancienne Grèce,--état assez

convenable. L'état présent, reste de la barbarie des siècles de

chevalerie et de féodalité,--artificiel et contre nature. Elles doivent

veiller à la maison,--être bien nourries et bien habillées,--mais non

pas mêlées à la société;--recevoir aussi une bonne éducation religieuse,--mais

ne lire ni poésie ni politique,--rien que des livres de piété et de

cuisine. Musique,--dessin,--danse;--plus, un peu de jardinage et de

labourage par-ci par-là. Je les ai vu, en Épire, réparer les chemins

avec succès. Pourquoi pas, ainsi que la coupe des foins et le trait du

lait?

»Rentré chez moi, lu de nouveau Mitford, et joué avec mon mâtin,--je lui

ai donné son souper. Fait une autre leçon de l'épigramme; mais avec le

même tour. Le soir au théâtre; il y avait un prince sur son trône à la

dernière scène de la comédie,--l'auditoire a ri, et lui a demandé une

constitution. Cela explique l'état de l'esprit public en ce pays, ainsi

que les assassinats. Il faut une république universelle,--et elle doit

être. La corneille est boiteuse,--je m'étonne d'un tel accident,--quelque

sot, je présume, lui a marché sur la patte. Le faucon est tout

guilleret,--les chats gras et bruyans.--Je n'ai pas regardé les singes

depuis le froid. Il fait toujours très-humide,--un hiver italien est une

triste chose, mais les autres saisons sont délicieuses.

»Quelle est la raison pour laquelle j'ai été, durant toute ma vie, plus

ou moins ennuyé? et pourquoi le suis-je peut-être moins à présent que je

ne l'étais à vingt ans, autant je ne puis en croire mes souvenirs? Je ne

sais comment résoudre ce problème, sinon présumer que c'est un effet du

tempérament,--tout comme l'abattement au réveil, ce qui a été mon

invariable manière d'être pendant plusieurs années. La tempérance et

l'exercice, dont j'ai fait maintes fois et pendant long-tems une

expérience vigoureuse et violente, n'ont produit que peu ou point de

différence. Les passions fortes en ont produit une; sous leur immédiate

influence,--c'est bizarre, mais--j'eus toujours les esprits agités, et

non pas abattus. Une dose de sels excite en moi une ivresse momentanée,

comme le champagne léger. Mais le vin et les spiritueux me rendent

sombre et farouche jusqu'à la férocité,--silencieux néanmoins, ami de la

solitude, et non querelleur, si l'on ne me parle pas. La nage relève

aussi mes esprits,--mais en général, ils sont bas, et baissent de jour

en jour davantage. Cela est désespérant; car je ne crois pas que je sois

aussi ennuyé que je l'étais à dix-neuf ans. La preuve en est qu'alors il

me fallait jouer ou boire, ou me livrer à un mouvement quelconque;

autrement j'étais malheureux. A présent, je puis rêver avec calme; et je

préfère la solitude à toute compagnie,--hormis la dame que je sers. Mais

je sens un je ne sais quoi qui me fait penser que si jamais j'atteins la

vieillesse, comme Swift, «je mourrai sur le seuil» dès l'abord.

Seulement je ne crains pas l'idiotisme ou la démence autant que lui. Au

contraire, je regarde quelques phases paisibles de l'un et l'autre de

ces états comme préférables à mille circonstances de ce que les hommes

appellent la possession de leurs sens.»

Dimanche 7 janvier 1821.

«Toujours de la pluie,--du brouillard,--de la neige,--un tems de

bruine,--et toutes les incalculables combinaisons d'un climat où le

froid et le chaud se disputent l'empire. Lu Spence, et feuilleté Roscoe

pour trouver un passage que je n'ai pas trouvé. Lu le 4e volume de la

seconde série des _Contes de mon Hôte_ de Walter-Scott. Dîné. Lu la

gazette de Lugano. Lu--je ne sais plus quoi. A huit heures, allé en

_conversazione_. Rencontré là la comtesse Gertrude, Betty V. et son

mari, et d'autres personnes. Vu une jolie femme aux yeux noirs,--de

vingt-deux ans;--même âge que Teresa, qui est plus jolie, pourtant.

»Le comte Pietro Gamba m'a pris à part pour me dire que les patriotes

avaient appris de Forli (à vingt milles d'ici) que cette nuit le

gouvernement et son parti veulent frapper un grand coup,--que notre

cardinal a reçu des ordres pour faire plusieurs arrestations

sur-le-champ, et qu'en conséquence les libéraux s'arment, et ont placé

des patrouilles dans les rues, pour sonner l'alarme et appeler au

combat.

»Il m'a demandé «qu'est-ce que l'on doit faire?»--Combattre, ai-je

répondu, plutôt que se laisser prendre en détail.» Et j'ai offert de

recevoir ceux qui sont dans l'appréhension d'une arrestation immédiate,

dans ma maison qui est susceptible de défense, et de les défendre, avec

l'aide de mes domestiques et la leur propre (nous avons des armes et des

munitions), aussi long-tems que nous pourrons,--ou bien d'essayer de les

faire échapper à l'ombre de la nuit. En gagnant le logis, j'ai offert au

comte les pistolets que j'avais sur moi,--il a refusé, mais il m'a dit

qu'il viendrait à moi en cas d'accidens.

»Il s'en faut d'une demi-heure pour être à minuit, et il pleut. Comme

dit Gibbet: «Belle nuit pour leur entreprise, il fait noir comme en

enfer, et ça tombe comme le diable.» Si l'émeute n'arrive pas

aujourd'hui, ce sera bientôt. J'ai pensé que le système de maltraiter le

peuple produirait une réaction,--et la voici maintenant qui approche.

Je ferai ce que je pourrai dans le combat, quoique j'aie un peu perdu la

pratique. La cause est bonne.

»Tourné et retourné une dizaine de livres pour le passage en question,

et je n'ai pu le trouver. Je m'attends à entendre au premier moment le

tambour et la mousqueterie (car on a juré de résister, et on a

raison)--mais je n'entends rien encore, sauf le bruit de la pluie et les

bouffées du vent par intervalles. Je ne voudrais pas me coucher, parce

que j'ai horreur d'être réveillé, et que je désirerais être prêt pour le

tapage, s'il y en a.

»Arrangé le feu,--pris les armes,--et un livre ou deux que je

parcourrai. Je ne connais guère le nombre des carbonari, mais je crois

qu'ils sont assez forts pour battre les troupes, même ici. Avec vingt

hommes, cette maison-ci pourrait être défendue pendant vingt-quatre

heures contre toutes les forces que l'on pourrait ici rassembler à

présent contre elle dans le même espace de temps; et, cependant, le pays

en aurait connaissance, et se soulèverait,--si jamais il doit se

soulever, ce dont il est possible de douter. En attendant, je puis aussi

bien lire que faire autre chose, puisque je suis seul.»

Lundi 8 janvier 1821.

«Je me lève, et je trouve le comte Pietro Gamba dans mes appartemens.

Fait sortir le domestique. Appris que, suivant les meilleures

informations, le gouvernement n'avait pas expédié l'ordre des

arrestations appréhendées; que l'attaque de Forli n'avait pas été tentée

(comme on s'y attendait) par les _Sanfedisti_[89], les opposans des

carbonari ou libéraux,--et que l'on est encore dans la même

appréhension. Le comte m'a demandé des armes de meilleure qualité que

les siennes; je les lui ai données. Convenu qu'en cas de bruit, les

libéraux s'assembleraient ici (avec moi), et qu'il avait donné le mot à

Vincenzo G. et autres chefs à cet effet. Lui-même et son père s'en vont

à la chasse dans la forêt; mais Vincenzo G. doit venir chez moi, et un

exprès être envoyé à lui, Pietro Gamba, si quelque chose survient.

Opérations concertées.

[Note 89: Les partisans de la foi, _della santa fede_. (_Note du

Trad._)]

»Je conseillai d'attaquer en détail et de différens côtés (quoique en

même tems), de manière à partager l'attention des troupes, qui, malgré

leur petit nombre, mais par l'avantage de la discipline, battraient en

combat régulier un corps quelconque de gens non disciplinés;--il faut

donc qu'elles soient dispersées par petites fractions, et distraites

çà-et-là pour différentes attaques. Offert ma maison pour lieu

d'assemblée, si on le veut. C'est une forte position;--la rue est

étroite, commandée par le feu qu'on ferait de l'intérieur,--et les murs

sont tenables............... ..........................................

»Dîné. Essayé un habit neuf. Lettre à Murray, avec les corrections des

apophthegmes de Bacon et une épigramme;--cette dernière pièce n'est pas

destinée à l'impression. A huit heures, allé chez Teresa, comtesse

Guiccioli... A neuf heures et demie, entrent le comte P*** et le comte

P. G***; parlé d'une certaine proclamation récemment publiée............

........................................................................

»Il paraît après tout qu'il n'y aura rien. J'aurais voulu en savoir

autant hier soir,--ou, pour mieux dire, ce matin,--je me serais mis au

lit deux heures plus tôt. Et pourtant je ne dois pas me plaindre; car,

malgré le sirocco et la pluie battante, je n'ai pas bâillé depuis deux

jours.

»Rentré chez moi,--lu l'_Histoire de la Grèce_;--avant le dîner j'avais

lu _Rob-Roy_ de Walter Scott. Écrit l'adresse de la lettre en réponse à

Alessio del Pinto, qui m'a remercié de l'assistance que j'ai donnée à

son frère expirant (feu le commandant, assassiné ici le mois dernier).

Je lui ai dit que je n'avais fait que remplir un devoir

d'humanité,--comme il est vrai. Le frère vit à Rome.

»Arrangé le feu avec un peu de _sgobole_ (c'est un mot romagnol), et

donné de l'eau au faucon. Bu de l'eau de Seltz. Mémorandum:--reçu

aujourd'hui une estampe ou gravure de l'histoire d'Ugolin, par un

peintre italien;--elle diffère, comme on pense, de l'oeuvre de sir Josué

Reynolds; mais elle n'est pas pire, car Reynolds n'est pas bon en

histoire. Déchiré un bouton à mon habit neuf.

»Je ne sais quelle figure ces Italiens feront dans une insurrection

régulière. Je pense quelquefois que, comme le fusil de cet Irlandais (à

qui l'on avait vendu un fusil recourbé), ils ne seront bons qu'à «tirer

leur coup dans une encoignure;» du moins, cette sorte de feu a été le

dernier terme de leurs exploits; et pourtant il y a de l'étoffe dans ce

peuple, et une noble énergie qu'il s'agirait de bien diriger. Mais qui

la dirigera? Qu'importe? C'est dans de telles circonstances que les

héros surgissent. Les difficultés sont le berceau des ames hautes, et la

liberté est la mère des vertus que comporte la nature humaine.»

Mardi, 9 janvier 1821.

«Je me lève.--Beau jour. Demandé les chevaux; mais Lega, mon

_secrétaire_ (par italianisme, au lieu du mot intendant ou

maître-d'hôtel), vient me dire que le peintre a fini la fresque de

l'appartement pour lequel je l'avais dernièrement fait appeler; je suis

allé la voir avant de sortir. Le peintre n'a pas mal copié les dessins

du Titien..............................................................

»Dîné. Lu _la Vanité des désirs humains_ de Johnson.--Tous les

exemples, ainsi que la manière de les présenter, sont sublimes, aussi

bien que la dernière partie, à l'exception d'un ou deux vers. Je

n'admire pas autant l'exorde. Je me rappelle une observation de Sharpe

(que l'on nommait à Londres le _conversationiste_, et qui était un

habile homme), savoir, que le premier vers de ce poème était superflu,

et que Pope (le meilleur des poètes, je crois) aurait commencé et mis

tout d'abord, sans changer la ponctuation,

Examine le genre humain de la Chine au Pérou.

Le premier vers, _livre-toi à l'observation_, etc., est, sans aucun

doute, lourd et inutile; mais c'est un beau poème,--et si vrai!--vrai

comme la dixième satire de Juvénal. Le cours des âges change tout,--le

tems,--la langue,--la terre,--les bornes de la mer,--les étoiles du

ciel,--enfin tout ce qui est «auprès, autour et au-dessous» de l'homme,

excepté l'homme lui-même, qui a toujours été et sera toujours un

malheureux faquin. L'infinie variété des vies ne mène qu'à la mort, et

l'infinité des désirs n'aboutit qu'au désappointement. Toutes les

découvertes qui ont été faites jusqu'à présent ont peu amélioré notre

existence. A l'extirpation d'un fléau succède une peste nouvelle; et un

nouveau monde n'a donné à l'ancien que fort peu de chose, hormis la

v..... d'abord, et la liberté ensuite.--Le dernier présent est beau,

surtout puisqu'il a été fait à l'Europe en échange de l'esclavage

qu'elle avait apporté; mais il est douteux que les souverains ne

regardent pas le premier comme le meilleur des deux pour leurs sujets.

»Sorti à huit heures,--appris quelques nouvelles. On dit que le roi de

Naples a déclaré aux _puissances_ (c'est ainsi qu'on appelle maintenant

les méchans couronnés) que sa constitution lui avait été arrachée par la

force, etc., etc., et que les barbares Autrichiens touchent de nouveau

la solde de guerre et vont entrer en campagne. Qu'ils viennent! «Ils

viennent comme des victimes dans leur ajustement» ces chiens de l'enfer!

Espérons toujours voir leurs os entassés, comme j'ai vu ceux des dogues

humains tombés à Morat, en Suisse.

»Entendu un peu de musique. A neuf heures, les visiteurs

ordinaires,--nouvelles, guerre ou bruits de guerre. Tenu conseil avec

Pietro Gamba, etc., etc. On veut ici s'insurger et me faire l'honneur

d'appeler le secours de mon bras. Je ne reculerai pas, quoique je ne

voie ici ni assez de force, ni assez de coeur pour faire une grande

besogne; mais: en avant!--voici l'instant d'agir. Et que signifie

l'intérêt du _moi_, si une seule étincelle de ce qui serait digne du

passé peut être léguée à l'avenir pour ne s'éteindre jamais? Il ne

s'agit ni d'un seul homme, ni d'un million, mais de l'esprit de liberté

qu'il faut étendre. Les vagues qui se précipitent contre le rivage sont

brisées une à une; mais néanmoins l'Océan poursuit ses conquêtes: il

engloutit l'_Armada_[90], use le roc, et si l'on en croit les

_Neptuniens_[91], il a non-seulement détruit, mais créé un monde. De la

même façon, quel que soit le sacrifice des individus, la grande cause

prendra de la force, emportera ce qui est rocailleux, et fertilisera ce

qui est cultivable (car l'herbe marine est un engrais). Ainsi donc, les

calculs de l'égoïsme ne doivent point avoir de place dans de telles

occasions, et aujourd'hui je n'y donnerai aucune valeur. Je ne fus

jamais fort dans le calcul des probabilités, et je ne commencerai pas

maintenant.»

[Note 90: Nom de la flotte de Philippe II, engloutie par une tempête

sous le règne d'Élisabeth.]

[Note 91: On nomme ainsi les géologues, qui croient que la terre

s'est formée au milieu des eaux de la mer. (_Notes du Trad._)]

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 12 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 139 / 366 题