«Brouillard,--dégel,--boue,--pluie. Point de promenade à cheval. Lu les
anecdotes de Spence. Pope est un habile homme,--je l'ai toujours pensé.
Corrigé les erreurs de neuf apophthegmes de Bacon,--toutes erreurs
historiques,--et lu la _Grèce_ de Mitford. Composé une épigramme.
Cherché un passage dans Ginguené,--même dans le _Lope de Vega_ de lord
Holland. Écrit une note pour Don Juan.
»A huit heures, sorti pour visite. Entendu un peu de musique. Parlé
avec le comte Pietro Gamba de l'acteur italien Vestris, qui est
maintenant à Rome;--je l'ai vu souvent jouer à Venise,--bon
comédien,--très-bon. Un peu maniéré, mais excellent dans la grande
comédie, comme dans les sentimens pathétiques. Il m'a fait souvent rire
et pleurer, et ce n'est pas chose fort aisée,--du moins à un comédien,
de produire sur moi l'un ou l'autre effet.
»Réfléchi à l'état des femmes dans l'ancienne Grèce,--état assez
convenable. L'état présent, reste de la barbarie des siècles de
chevalerie et de féodalité,--artificiel et contre nature. Elles doivent
veiller à la maison,--être bien nourries et bien habillées,--mais non
pas mêlées à la société;--recevoir aussi une bonne éducation religieuse,--mais
ne lire ni poésie ni politique,--rien que des livres de piété et de
cuisine. Musique,--dessin,--danse;--plus, un peu de jardinage et de
labourage par-ci par-là. Je les ai vu, en Épire, réparer les chemins
avec succès. Pourquoi pas, ainsi que la coupe des foins et le trait du
lait?
»Rentré chez moi, lu de nouveau Mitford, et joué avec mon mâtin,--je lui
ai donné son souper. Fait une autre leçon de l'épigramme; mais avec le
même tour. Le soir au théâtre; il y avait un prince sur son trône à la
dernière scène de la comédie,--l'auditoire a ri, et lui a demandé une
constitution. Cela explique l'état de l'esprit public en ce pays, ainsi
que les assassinats. Il faut une république universelle,--et elle doit
être. La corneille est boiteuse,--je m'étonne d'un tel accident,--quelque
sot, je présume, lui a marché sur la patte. Le faucon est tout
guilleret,--les chats gras et bruyans.--Je n'ai pas regardé les singes
depuis le froid. Il fait toujours très-humide,--un hiver italien est une
triste chose, mais les autres saisons sont délicieuses.
»Quelle est la raison pour laquelle j'ai été, durant toute ma vie, plus
ou moins ennuyé? et pourquoi le suis-je peut-être moins à présent que je
ne l'étais à vingt ans, autant je ne puis en croire mes souvenirs? Je ne
sais comment résoudre ce problème, sinon présumer que c'est un effet du
tempérament,--tout comme l'abattement au réveil, ce qui a été mon
invariable manière d'être pendant plusieurs années. La tempérance et
l'exercice, dont j'ai fait maintes fois et pendant long-tems une
expérience vigoureuse et violente, n'ont produit que peu ou point de
différence. Les passions fortes en ont produit une; sous leur immédiate
influence,--c'est bizarre, mais--j'eus toujours les esprits agités, et
non pas abattus. Une dose de sels excite en moi une ivresse momentanée,
comme le champagne léger. Mais le vin et les spiritueux me rendent
sombre et farouche jusqu'à la férocité,--silencieux néanmoins, ami de la
solitude, et non querelleur, si l'on ne me parle pas. La nage relève
aussi mes esprits,--mais en général, ils sont bas, et baissent de jour
en jour davantage. Cela est désespérant; car je ne crois pas que je sois
aussi ennuyé que je l'étais à dix-neuf ans. La preuve en est qu'alors il
me fallait jouer ou boire, ou me livrer à un mouvement quelconque;
autrement j'étais malheureux. A présent, je puis rêver avec calme; et je
préfère la solitude à toute compagnie,--hormis la dame que je sers. Mais
je sens un je ne sais quoi qui me fait penser que si jamais j'atteins la
vieillesse, comme Swift, «je mourrai sur le seuil» dès l'abord.
Seulement je ne crains pas l'idiotisme ou la démence autant que lui. Au
contraire, je regarde quelques phases paisibles de l'un et l'autre de
ces états comme préférables à mille circonstances de ce que les hommes
appellent la possession de leurs sens.»
Dimanche 7 janvier 1821.
«Toujours de la pluie,--du brouillard,--de la neige,--un tems de
bruine,--et toutes les incalculables combinaisons d'un climat où le
froid et le chaud se disputent l'empire. Lu Spence, et feuilleté Roscoe
pour trouver un passage que je n'ai pas trouvé. Lu le 4e volume de la
seconde série des _Contes de mon Hôte_ de Walter-Scott. Dîné. Lu la
gazette de Lugano. Lu--je ne sais plus quoi. A huit heures, allé en
_conversazione_. Rencontré là la comtesse Gertrude, Betty V. et son
mari, et d'autres personnes. Vu une jolie femme aux yeux noirs,--de
vingt-deux ans;--même âge que Teresa, qui est plus jolie, pourtant.
»Le comte Pietro Gamba m'a pris à part pour me dire que les patriotes
avaient appris de Forli (à vingt milles d'ici) que cette nuit le
gouvernement et son parti veulent frapper un grand coup,--que notre
cardinal a reçu des ordres pour faire plusieurs arrestations
sur-le-champ, et qu'en conséquence les libéraux s'arment, et ont placé
des patrouilles dans les rues, pour sonner l'alarme et appeler au
combat.
»Il m'a demandé «qu'est-ce que l'on doit faire?»--Combattre, ai-je
répondu, plutôt que se laisser prendre en détail.» Et j'ai offert de
recevoir ceux qui sont dans l'appréhension d'une arrestation immédiate,
dans ma maison qui est susceptible de défense, et de les défendre, avec
l'aide de mes domestiques et la leur propre (nous avons des armes et des
munitions), aussi long-tems que nous pourrons,--ou bien d'essayer de les
faire échapper à l'ombre de la nuit. En gagnant le logis, j'ai offert au
comte les pistolets que j'avais sur moi,--il a refusé, mais il m'a dit
qu'il viendrait à moi en cas d'accidens.
»Il s'en faut d'une demi-heure pour être à minuit, et il pleut. Comme
dit Gibbet: «Belle nuit pour leur entreprise, il fait noir comme en
enfer, et ça tombe comme le diable.» Si l'émeute n'arrive pas
aujourd'hui, ce sera bientôt. J'ai pensé que le système de maltraiter le
peuple produirait une réaction,--et la voici maintenant qui approche.
Je ferai ce que je pourrai dans le combat, quoique j'aie un peu perdu la
pratique. La cause est bonne.
»Tourné et retourné une dizaine de livres pour le passage en question,
et je n'ai pu le trouver. Je m'attends à entendre au premier moment le
tambour et la mousqueterie (car on a juré de résister, et on a
raison)--mais je n'entends rien encore, sauf le bruit de la pluie et les
bouffées du vent par intervalles. Je ne voudrais pas me coucher, parce
que j'ai horreur d'être réveillé, et que je désirerais être prêt pour le
tapage, s'il y en a.
»Arrangé le feu,--pris les armes,--et un livre ou deux que je
parcourrai. Je ne connais guère le nombre des carbonari, mais je crois
qu'ils sont assez forts pour battre les troupes, même ici. Avec vingt
hommes, cette maison-ci pourrait être défendue pendant vingt-quatre
heures contre toutes les forces que l'on pourrait ici rassembler à
présent contre elle dans le même espace de temps; et, cependant, le pays
en aurait connaissance, et se soulèverait,--si jamais il doit se
soulever, ce dont il est possible de douter. En attendant, je puis aussi
bien lire que faire autre chose, puisque je suis seul.»
Lundi 8 janvier 1821.
«Je me lève, et je trouve le comte Pietro Gamba dans mes appartemens.
Fait sortir le domestique. Appris que, suivant les meilleures
informations, le gouvernement n'avait pas expédié l'ordre des
arrestations appréhendées; que l'attaque de Forli n'avait pas été tentée
(comme on s'y attendait) par les _Sanfedisti_[89], les opposans des
carbonari ou libéraux,--et que l'on est encore dans la même
appréhension. Le comte m'a demandé des armes de meilleure qualité que
les siennes; je les lui ai données. Convenu qu'en cas de bruit, les
libéraux s'assembleraient ici (avec moi), et qu'il avait donné le mot à
Vincenzo G. et autres chefs à cet effet. Lui-même et son père s'en vont
à la chasse dans la forêt; mais Vincenzo G. doit venir chez moi, et un
exprès être envoyé à lui, Pietro Gamba, si quelque chose survient.
Opérations concertées.
[Note 89: Les partisans de la foi, _della santa fede_. (_Note du
Trad._)]
»Je conseillai d'attaquer en détail et de différens côtés (quoique en
même tems), de manière à partager l'attention des troupes, qui, malgré
leur petit nombre, mais par l'avantage de la discipline, battraient en
combat régulier un corps quelconque de gens non disciplinés;--il faut
donc qu'elles soient dispersées par petites fractions, et distraites
çà-et-là pour différentes attaques. Offert ma maison pour lieu
d'assemblée, si on le veut. C'est une forte position;--la rue est
étroite, commandée par le feu qu'on ferait de l'intérieur,--et les murs
sont tenables............... ..........................................
»Dîné. Essayé un habit neuf. Lettre à Murray, avec les corrections des
apophthegmes de Bacon et une épigramme;--cette dernière pièce n'est pas
destinée à l'impression. A huit heures, allé chez Teresa, comtesse
Guiccioli... A neuf heures et demie, entrent le comte P*** et le comte
P. G***; parlé d'une certaine proclamation récemment publiée............
........................................................................
»Il paraît après tout qu'il n'y aura rien. J'aurais voulu en savoir
autant hier soir,--ou, pour mieux dire, ce matin,--je me serais mis au
lit deux heures plus tôt. Et pourtant je ne dois pas me plaindre; car,
malgré le sirocco et la pluie battante, je n'ai pas bâillé depuis deux
jours.
»Rentré chez moi,--lu l'_Histoire de la Grèce_;--avant le dîner j'avais
lu _Rob-Roy_ de Walter Scott. Écrit l'adresse de la lettre en réponse à
Alessio del Pinto, qui m'a remercié de l'assistance que j'ai donnée à
son frère expirant (feu le commandant, assassiné ici le mois dernier).
Je lui ai dit que je n'avais fait que remplir un devoir
d'humanité,--comme il est vrai. Le frère vit à Rome.
»Arrangé le feu avec un peu de _sgobole_ (c'est un mot romagnol), et
donné de l'eau au faucon. Bu de l'eau de Seltz. Mémorandum:--reçu
aujourd'hui une estampe ou gravure de l'histoire d'Ugolin, par un
peintre italien;--elle diffère, comme on pense, de l'oeuvre de sir Josué
Reynolds; mais elle n'est pas pire, car Reynolds n'est pas bon en
histoire. Déchiré un bouton à mon habit neuf.
»Je ne sais quelle figure ces Italiens feront dans une insurrection
régulière. Je pense quelquefois que, comme le fusil de cet Irlandais (à
qui l'on avait vendu un fusil recourbé), ils ne seront bons qu'à «tirer
leur coup dans une encoignure;» du moins, cette sorte de feu a été le
dernier terme de leurs exploits; et pourtant il y a de l'étoffe dans ce
peuple, et une noble énergie qu'il s'agirait de bien diriger. Mais qui
la dirigera? Qu'importe? C'est dans de telles circonstances que les
héros surgissent. Les difficultés sont le berceau des ames hautes, et la
liberté est la mère des vertus que comporte la nature humaine.»
Mardi, 9 janvier 1821.
«Je me lève.--Beau jour. Demandé les chevaux; mais Lega, mon
_secrétaire_ (par italianisme, au lieu du mot intendant ou
maître-d'hôtel), vient me dire que le peintre a fini la fresque de
l'appartement pour lequel je l'avais dernièrement fait appeler; je suis
allé la voir avant de sortir. Le peintre n'a pas mal copié les dessins
du Titien..............................................................
»Dîné. Lu _la Vanité des désirs humains_ de Johnson.--Tous les
exemples, ainsi que la manière de les présenter, sont sublimes, aussi
bien que la dernière partie, à l'exception d'un ou deux vers. Je
n'admire pas autant l'exorde. Je me rappelle une observation de Sharpe
(que l'on nommait à Londres le _conversationiste_, et qui était un
habile homme), savoir, que le premier vers de ce poème était superflu,
et que Pope (le meilleur des poètes, je crois) aurait commencé et mis
tout d'abord, sans changer la ponctuation,
Examine le genre humain de la Chine au Pérou.
Le premier vers, _livre-toi à l'observation_, etc., est, sans aucun
doute, lourd et inutile; mais c'est un beau poème,--et si vrai!--vrai
comme la dixième satire de Juvénal. Le cours des âges change tout,--le
tems,--la langue,--la terre,--les bornes de la mer,--les étoiles du
ciel,--enfin tout ce qui est «auprès, autour et au-dessous» de l'homme,
excepté l'homme lui-même, qui a toujours été et sera toujours un
malheureux faquin. L'infinie variété des vies ne mène qu'à la mort, et
l'infinité des désirs n'aboutit qu'au désappointement. Toutes les
découvertes qui ont été faites jusqu'à présent ont peu amélioré notre
existence. A l'extirpation d'un fléau succède une peste nouvelle; et un
nouveau monde n'a donné à l'ancien que fort peu de chose, hormis la
v..... d'abord, et la liberté ensuite.--Le dernier présent est beau,
surtout puisqu'il a été fait à l'Europe en échange de l'esclavage
qu'elle avait apporté; mais il est douteux que les souverains ne
regardent pas le premier comme le meilleur des deux pour leurs sujets.
»Sorti à huit heures,--appris quelques nouvelles. On dit que le roi de
Naples a déclaré aux _puissances_ (c'est ainsi qu'on appelle maintenant
les méchans couronnés) que sa constitution lui avait été arrachée par la
force, etc., etc., et que les barbares Autrichiens touchent de nouveau
la solde de guerre et vont entrer en campagne. Qu'ils viennent! «Ils
viennent comme des victimes dans leur ajustement» ces chiens de l'enfer!
Espérons toujours voir leurs os entassés, comme j'ai vu ceux des dogues
humains tombés à Morat, en Suisse.
»Entendu un peu de musique. A neuf heures, les visiteurs
ordinaires,--nouvelles, guerre ou bruits de guerre. Tenu conseil avec
Pietro Gamba, etc., etc. On veut ici s'insurger et me faire l'honneur
d'appeler le secours de mon bras. Je ne reculerai pas, quoique je ne
voie ici ni assez de force, ni assez de coeur pour faire une grande
besogne; mais: en avant!--voici l'instant d'agir. Et que signifie
l'intérêt du _moi_, si une seule étincelle de ce qui serait digne du
passé peut être léguée à l'avenir pour ne s'éteindre jamais? Il ne
s'agit ni d'un seul homme, ni d'un million, mais de l'esprit de liberté
qu'il faut étendre. Les vagues qui se précipitent contre le rivage sont
brisées une à une; mais néanmoins l'Océan poursuit ses conquêtes: il
engloutit l'_Armada_[90], use le roc, et si l'on en croit les
_Neptuniens_[91], il a non-seulement détruit, mais créé un monde. De la
même façon, quel que soit le sacrifice des individus, la grande cause
prendra de la force, emportera ce qui est rocailleux, et fertilisera ce
qui est cultivable (car l'herbe marine est un engrais). Ainsi donc, les
calculs de l'égoïsme ne doivent point avoir de place dans de telles
occasions, et aujourd'hui je n'y donnerai aucune valeur. Je ne fus
jamais fort dans le calcul des probabilités, et je ne commencerai pas
maintenant.»
[Note 90: Nom de la flotte de Philippe II, engloutie par une tempête
sous le règne d'Élisabeth.]
[Note 91: On nomme ainsi les géologues, qui croient que la terre
s'est formée au milieu des eaux de la mer. (_Notes du Trad._)]