NOUVELLES MINES

Maintenant, à l'aide, formules magiques et amulettes! SHAKESPEARE,

Henri IV.

C'était un petit cabinet intime que celui où Bedrosseff reçut le

jésuite. Il lui tendit la main et lui offrit un cigare que Glinski

prit et alluma; puis ils s'assirent l'un près de l'autre sur un petit

sopha de cuir et causèrent.

"Je viens vous parler d'une affaire très délicate, dit le jésuite

doucement, et je compte sur votre discrétion.

- J'espère que vous la connaissez? S'agit-il de quelque nouveau tour

de votre comte? Faut-il arriver comme un ange sauveur?

- Ma foi, il s'agit bien de quelque chose comme cela. Le comte Soltyk

est possédé depuis quelque temps par une passion insensée pour une

jeune dame, qui est certainement de bonne famille et qui pourrait à

la rigueur lui faire une femme convenable. Mais elle est dangereuse

pour lui à un autre point de vue.

- Quelle est cette dame?

- Une demoiselle Maloutine.

- Dragomira,

- Vous la connaissez?

- Si je la connais? Je connais ses parents; elle, je la connais dès

l'enfance, et je suis même en relation avec elle, ici, à Kiew.

- Ainsi, vous la connaissez bien?

- Oui."

Glinski regarda le commissaire de police bien en face.

"La croyez-vous capable d'un assassinat?"

Bedrosseff éclata de rire.

"Comment une idée aussi folle vous est-elle venue?

- Vous la regardez donc comme incapable d'accomplir ou de provoquer un

pareil acte, même sous l'empire de motifs qui peuvent égarer une âme

exaltée et l'entraîner au fanatisme?

- Mais, mon révérend père, Dragomira n'est ni fanatique ni

égarée. Elle est au contraire très froide, très prudente et très

raisonnable.

- Vous êtes convaincu qu'elle est incapable d'exaltation?

- Tout à fait incapable.

- D'exaltation politique aussi?

- De toute espèce d'exaltation.

- Mais il est démontré qu'elle a des fréquentations secrètes.

- Avec qui?

- Avec le marchand Sergitsch.

- Je le connais; c'est un ami de sa mère, un brave homme, tranquille,

inoffensif.

- Elle s'habille en homme chez lui et fait des visites nocturnes au

cabaret Rouge.

- C'est bien possible.

- N'est-ce pas un lieu suspect?

- Oui, mais cela ne prouve rien. Le lieutenant Jadewski adore

Dragomira. Elle lui laisse espérer sa main; mais elle essaye d'abord

adroitement de voir si elle ne pourrait pas devenir comtesse

Soltyk. Elle favorise le comte ouvertement devant le monde; elle lui

cache ses relations avec Zésim, et par conséquent ne peut voir

l'officier qu'en cachette. D'où ses promenades nocturnes. Vous voyez

que tout cela est aussi innocent que possible. Dragomira est

irréprochable à tous égards. Ce n'est pas même une coquette dans le

sens ordinaire du mot. Elle est tout bonnement assez avisée pour

vouloir conquérir la main d'un magnat riche et considérable. Ce

n'est pas un crime.

- Mais on ne la croit pas étrangère à la mort de Pikturno.

- Je connais aussi cette histoire-là. Il est probable que Dragomira a

été l'occasion d'un duel à l'américaine entre Soltyk et Pikturno, et

que le dernier a eu la boule noire.

- Malgré tout ce que vous me dites, je crains des machinations

politiques dans lesquelles on pourrait bien entraîner le comte.

- Je vous répète qu'il s'agit d'affaires d'amour, répliqua Bedrosseff

en souriant, néanmoins je ferai tout mon possible pour tirer la

chose au clair, et je prends bonne note de votre avertissement.

- Vous ferez surveiller Dragomira?

- Oui.

- Ne feriez-vous pas bien aussi de demander quelques explications à la

jeune fille elle-même, comme ami de sa mère? Votre regard perçant

démêlerait peut-être bien des choses qui nous échappent à nous

autres.

- Je ne demande pas mieux. De votre côté essayez tout de suite de

détourner autant que possible le comte de Dragomira; occupez-le,

donnez-lui des distractions.

- Je n'y manquerai pas, et dès que je saurai du nouveau, je vous en

préviendrai immédiatement."

Les deux hommes se séparèrent en se donnant une chaude poignée de

main, avec un sourire qui, chez le commissaire de police, voulait

dire: Tu es quelque peu naïf, mon ami, pour un jésuite; et cher le

Père: Tu n'as pas la vue bien longue, mon ami, pour un commissaire de

police. Cependant Bedrosseff fit appeler sur-le-champ le plus adroit

et le plus expérimenté de ses agents, pour bien s'entendre avec lui et

lui donner les instructions nécessaires.

A la même heure, le jésuite expédiait un courrier à Tarajewitsch, un

parent du comte. Soltyk le voyait autrefois avec plaisir et avait

passé avec lui mainte nuit joyeuse. Tarajewitsch arriva aussitôt et

trouva l'hôtel de l'Europe, où il descendait, le jésuite qui

l'attendait déjà. Les deux hommes s'entendirent promptement et

conclurent sur-le-champ une alliance intime; car Tarajewitsch était

toujours à la disposition de quiconque avait de l'argent à lui donner

et de belles promesses à lui faire; et le jésuite ne regardait pas à

appuyer son éloquence de quelques banknotes de roubles à l'effigie de

Catherine II.

Une heure plus tard, l'honnête Tarajewitsch se précipitait avec tout

l'empressement d'un parent affectueux dans le cabinet du comte.

"Cher Bogislaw, s'écria-t-il en le serrant dans ses bras et en lui

donnant deux baisers retentissants, nous voilà encore ensemble à Kiew!

Je voulais te faire un grand plaisir et voilà pourquoi je suis venu à

l'improviste. Naturellement, je demeure chez toi, et nous allons

fièrement nous amuser pendant quelques jours."

Quand Soltyk fut sûr que Tarajewitsch ne voulait rester que quelques

jours, il respira. Son cher parent donna immédiatement sans plus de

façons l'ordre d'aller chercher sa malle à l'hôtel.

"Maintenant, par quoi commençons-nous? dit-il une fois installé; avant

tout il faut un programme.

- Fais à ton idée.

- Voici pour aujourd'hui. D'abord dîner au club. Puis une petite

partie. Ensuite théâtre. Que joue-t-on?

- La Traviata.

- Parfait! s'écria Tarajewitsch; après l'opéra, nous allons aux

Tziganes. Il paraît qu'il y a avec eux une femme magnifique,

Zémira. Est-ce que tu ne la connais pas?

- J'en ai entendu parler.

- Belle! sauvage! Une panthère humaine, la bayadère pur sang!"

Soltyk commençait à se réconcilier avec le programme de son

cousin. Une belle femme valait toujours la peine qu'on se dérangeât

pour aller la voir. Ils dînèrent au club, puis commencèrent une partie

de makao. Tarajewitsch eut un jeu si extravagant que Soltyk sentit la

mauvaise humeur lui venir; et cédant au mécontentement et à l'ennui,

il finit par donner le signal du départ. Tarajewitsch s'attacha à son

bras, mis en belle humeur par le vin, et les poches pleines d'argent.

Ils s'habillèrent et se rendirent au théâtre.

Tarajewitsch se conduisit comme un fou. Il lança sur la scène un

cornet de bonbons à la prima donna, et cria bis après chaque morceau.

Soltyk se sentit littéralement soulagé quand ils furent de nouveau en

voiture et qu'ils partirent pour les Tziganes.

"Ecoute un peu, dit-il à Tarajewitsch, prends bien garde à ne pas

faire l'extravagant avec les jeunes Tziganes. Elles sont coquettes, à

ce qu'on dit, et ne demandent pas mieux que de recevoir des

compliments; mais leur vertu est hors de doute. La moindre bévue qui

t'échappera fera scandale, si le poignard de leurs noirs chevaliers ne

s'en mêle pas.

- Je sais, je sais," marmotta Tarajewitsch.

Le café où ils arrivèrent était un grand kiosque oriental, décoré come

un palais des Mille et une Nuits. La partie centrale de la rotonde

figurait une espèce de salle de danse, où un orchestre de Tziganes

jouait des airs d'une mélancolie sauvage. Le long des murs, sous des

palmiers et autres plantes des pays chauds, régnait une longue rangée

de divans bas et mous. Sur ces divans étaient assises ou étendues,

dans des poses pittoresques, les brunes filles de l'Inde aux yeux de

gazelle, vêtues de blanc et chargées de bijoux magnifiques. Elles

riaient et causaient avec les élégants messieurs et les officiers qui

leur faisaient la cour.

De temps en temps, une demi-douzaine de ces jeunes beautés s'élançait

dans la salle et exécutait une danse fantastique en s'accompagnant de

tambours de basque.

Tarajewitsch laisse le comte appuyé contre une colonne et entama une

conférence secrète avec une vieille bohémienne que Glinski lui avait

indiquée et recommandée.

La plus belle des houris de ce féerique paradis de Mahomet s'avança

bientôt vers le comte et lui tendit la main. Elle était élancée, bien

proportionnée, et pouvait rivaliser avec n'importe quelle statue de

Vénus. Son visage, légèrement bruni, aux lignes distinguées, était

éclairé par deux grands yeux noirs où brillait une flamme étrange. Ses

cheveux, entrelacés de perles et de corail, tombaient en boucles

opulentes sur ses épaules. Elle avait des pantoufles brodées d'or, un

pantalon turc bouffant, une jupe courte bigarrée, un corsage parsemé

de pierreries. Tout son costume était en soie rouge épaisse. Chacun de

ses bras nus était orné de plusieurs anneaux d'or.

"Bonsoir, comte, dit-elle en souriant.

- Tu me connais?

- Et toi, ne me connais-tu pas? Je suis Zémira; on m'appelle l'étoile

de Kiew. Est-ce que je te plais?

- Demande cela à ton amoureux.

- Je n'en ai pas, Dieu le sait!

- Si tu veux attraper quelqu'un, adresse-toi à qui croit encore aux

serments des bohémiennes.

- Oh! tu es fin; mais cette fois tu te trompes. Toi qui fais battre le

coeur de toutes les femmes, ne serais-tu pas capable de séduire celui

d'une pauvre petite bohémienne? Viens, dis-moi que tu me trouves

belle.

- C'est vrai, tu es belle.

- Et on aime ce qui est beau, n'st-ce pas? Alors aime-moi."

Soltyk se mit à rire.

"Ne ris pas, s'écria Zémira en frappant du pied, je veux que tu

m'aimes. Tiens, prends et bois, et tu brûleras d'amour pour moi."

Elle tira un petit flacon et le lui donna.

"Non, tu m'ensorcelleras pas, reprit Soltyk, ni avec tes yeux ni avec

ton philtre."

Zémira le regarda dans les yeux, recula de trois pas, allongea les

bras vers lui et les ramena lentement à elle comme si elle voulait

attirer l'âme du comte par un pouvoir magique, et murmura quelques

paroles inintelligibles.

"Une incantation! dit Soltyk ironiquement, cela n'a d'effet que quand

on y croit.

- Es-tu donc de pierre? demanda la jeune fille avec surprise;

laisse-moi un peu lire dan ta main."

Elle s'empara de la main du comte, y jeta un coup d'oeil rapide, puis

regarda Soltyk et secoua la tête d'un air effrayé. Cette fois, ce

n'était pas une comédie que jouait la brune beauté.

"Que lis-tu de mauvais dans ma main? demanda Soltyk.

- Il vaut mieux ne pas savoir tout ce qui est écrit dans le livre du

destin.

- Je veux pourtant que tu parles.

- La ligne de ta vie est coupée, murmura Zémira, ici, brusquement. Ta

mort est plus proche que tu ne crois. Ce sera une mort violente,

horrible."

Soltyk haussa les épaules et donna une pièce d'or à la bohémienne,

puis il fit signe à Tarajewitsch.

"Tu veux déjà partir? demanda ce dernier.

- Non, mais buvons, répondit Soltyk, le vin chasse les mauvais

esprits. Je trouve tout sinistre ici, ce jardin enchanté, ces fleurs

absurdes avec leur parfum narcotique, ces violons qui murmurent,

gémissent et pleurent comme des anges déchus, et surtout ces belles

femmes brunes avec leurs yeux de pécheresses. Je me figure qu'elles

vont se transformer en serpents ou en n'importe quels autres

reptiles."

Pendant que le comte et Tarajewitsch vidaient bouteille sur bouteille,

l'agent de police faisait au commissaire Bedrosseff le rapport

suivant:

"Il est certain que Dragomira va au cabaret Rouge habillée en homme,

et que Pikturno y allait tous les jours. Il est également hors de

doute qu'il faisait la cour à la juive Bassi Rachelles. Enfin, il a

été bien établi qu'au moment où Pikturno disparaissait, Dragomira

était absente de Kiew et que la juive n'était pas non plus à Kiew dans

la nuit où Pikturno a été vu pour la dernière fois."

La pêcheuse d'âmes · 第 72 / 108 题