"Oh! tu es cruelle! tu fais mourir tout ce qui t'aime." LOPE DE VEGA.
M. Oginski remarquait avec chagrin que les joues de sa fille
pâlissaient de jour en jour. Elle, qui autrefois badinait, riait,
chantait du matin au soir, restait maintenant toujours silencieuse et
sérieuse. Il tint conseil avec sa femme qui chercha à le consoler;
mais ils furent aussi heureux l'un que l'autre, lorsque Anitta leur
demanda la permission de prendre des leçons de peinture. Ils virent
avec plaisir qu'elle cherchait à se distraire. Elle passa ainsi bien
des matinées chez son maître, espèce de vieil original polonais. Il ne
leur vint pas non plus le moindre soupçon à l'occasion des fréquentes
sorties qu'elle fit le soir sous prétexte d'aller visiter le vieux
peintre. N'était-ce pas Tarass, le vieux, le fidèle, le sûr Tarass qui
l'accompagnait chaque fois?
Personne ne se doutait que ces leçons n'étaient pour Anitta qu'un
moyen d'être plus libre, et que le temps qu'elle passait hors de chez
ses parents, elle l'employait surtout à observer Dragomira, de concert
avec son fidèle Cosaque, et à la surveiller dans ses allées et venues.
Un soir, ils l'avaient suivie jusqu'au cabaret Rouge. Dragomira, qui
se croyait espionnée par des agents du jésuite, s'arrêta subitement et
vint droit à eux.
"Qu'y a-t-il pour votre service? dit-elle en regardant Anitta bien en
face. Depuis quelque temps vous êtes toujours sur mes talons? Que
désirez-vous...?"
Elle s'interrompit tout à coup.
"Serait-ce possible? s'écria-t-elle. Anitta? vous ici?
- Oui, moi! répondit Anna, encore tremblante de surprise, mais elle se
remit rapidement.
- Et vous désirez?...
- Je veux vous dire, reprit Anitta, de plus en plus décidée et calme,
que l'on voit dans votre jeu. Je vous tiens pour une coquette; je
sais maintenant que vous poursuivez des plans qui craignent la
lumière, que vous...
- Qu'en savez-vous? murmura Dragomira en saisissant brusquement Anitta
par le poignet.
- Lâchez-moi, dit Anitta avec énergie, vous ne me ferez pas peur."
Elle repoussa Dragomira et recula d'un pas.
"Que savez-vous de mes plans, demanda de nouveau Dragomira.
- Peu de chose, mais assez pour comprendre que par votre fait Zésim
Jadewski court un danger sérieux. Vous avez aussi tendu vos filets
autour du comte Soltyk. C'est bien, celui-là je vous l'abandonne;
mais cessez de vouloir faire votre victime de Zésim.
- En vérité? dit Dragomira d'un ton railleur. Vous me faites cadeau de
Soltyk comme s'il était votre esclave; et je dois vous donner Zésim
en échange. Malheureusement, je ne peux pas plus disposer de lui que
vous du comte.
- Ne déplacez pas la question, dit Anitta avec vivacité, vous ne me
comprenez que trop bien. Je veux que vous renonciez à Zésim, non pas
pour m'être agréable, à moi, mais parce que vous ne pouvez que
causer sa perte comme celle de bien d'autres. Il y a quelques chose
en jeu, que je ne comprends pas encore; mais je sens que Zésim est
en danger tant qu'il respire le même air que vous.
- Tu prends une peine inutile, répondit Dragomira avec une froide
majesté, tu ne comprends pas, pauvre jeune fille, mais il est une
chose que tu comprendras peut-être, c'est que je l'aime et qu'alors
je veux le sauver, car c'est toi qui perds son âme, et non pas moi.
- Tu l'aimes? s'écria Anitta. Toi!... toi, autour de qui flotte une
odeur de sang!
- Tais-toi!
- Non, je ne me tairai pas. C'est toi qui as tué Pikturno. Quiconque
t'aime, tu le tues. Tu immoleras aussi Zésim. Dans quelle intention?
je ne le sais; mais tu désires son sang. C'est mon coeur qui me le
dit; aussi je briserai le filet dans lequel tu le tiens
prisonnier. Il est encore temps. Délivre-le.
- Jamais.
- Alors prends garde!
- Folle! C'est à toi à prendre garde.
- A bas le masque! s'écria Anitta, laisse le monde voir ce visage avec
lequel tu te glisses la nuit comme une louve à travers les
rues. Avoue donc tes actes!"
Dragomira se demanda un moment si elle n'étendrait pas à l'instant
même Anitta à ses pieds, si elle ne fermerait pas d'un coup du froid
acier la bouche qui l'accusait avec tant de violence. Mais elle se dit
qu'Anitta ne savait rien et ne pouvait rien savoir, que rien n'était
encore perdu, que cette jeune fille ne faisait qu'obéir à un vague
pressentiment, tandis qu'un coup de poignard, donné ne pleine rue,
perdrait tout et pourrait bien la livrer elle-même au couteau de
l'exécuteur.
"Quels actes? répondit-elle d'un ton redevenu tout à coup froid et
tranquille. Quelles folles idées te tourmentent? Si j'appartenais par
hasard à une société secrète qui veuille le bien de notre peuple,
serait-il généreux de me trahir? Qui peut affirmer que c'est moi qui
ai entraîné Pikturno à la mort? S'il m'avait aimée; si, désespéré de
ma froideur, il avait mis fin à sa vie, en serais-je responsable? Il
peut tout aussi bien avoir été un traître que ses compagnons ont jugé.
- C'est possible, dit Anitta, je veux bien le croire et respecter ton
secret; mais rends la liberté à Zésim.
- Je ne le peux pas.
- Alors je le sauverai, malgré toi.
- Essaye.
- Tu veux la guerre? continua Anitta, soit! Tu ne me connais pas; je
ne crains rien, pas même la mort. Une de nous périra, toi ou moi.
- Dieu est avec moi! s'écria Dragomira.
- Ne blasphème pas!"
Anitta se retournait pour s'en aller.
"Encore un mot!"
Dragomira la suivit et la prit par la main.
"Ne dis rien; j'ai pitié de toi; ce serait une douleur pour moi si tu
devenais la victime de ton amour.
- Tu ne m'intimideras pas, dit Anitta; j'ai autant à perdre que toi,
pas plus, pas moins."
Elle s'éloigna avec Tarass. Dragomira la suivit longtemps du regard;
puis, au lieu d'entrer dans le cabaret Rouge comme elle en avait eu le
dessein, elle revint chez Sergitsch, en faisant un détour. Là elle
redevint la brillante et coquette femme du monde aux pieds de laquelle
se prosternait toute la jeunesse de Kiew. Anitta rentra chez elle,
quoique peu émue et animée, mais satisfaite d'elle-même. Elle sentait
tout d'un coup toute sa force. La courageuse et pure enfant n'eut pas
peur un seul instant à l'idée de la lutte qu'elle avait engagée. Mais
elle était prudente; elle examina toutes les chances, pour ou contre,
et songea à ses alliés. Avant tout, il y avait le P. Glinski. Elle lui
écrivit immédiatement un billet qu'elle confia à Tarass, et le
lendemain, pendant que ses parents étaient en soirée, elle attendit
son vieil ami dans son petit boudoir.
"Eh bien, qu'y a-t-il de nouveau? demanda le jésuite en souriant,
t'es-tu enfin convertie? Puis-je féliciter mon cher comte?
- Féliciter le comte?... Mais il ne pense plus à moi.
- A qui donc?
- Ne plaisantez pas, reprit Anita, j'ai à vous parler sérieusement. Il
faut nous donner la main, agir d'un commun accord.
- Dans quelle intention?
- Contre une ennemie commune, contre Dragomira Maloutine."
Glinski resta muet de surprise un moment.
"Que sais-tu sur son compte?
- Elle a tendu ses filets autour de Soltyk et de Zésim en même
temps. Il s'agit pour vous de sauver le comte, pour moi de sauver
Zésim à qui appartiennent mon coeur et ma vie. Si Dragomira était
tout simplement une coquette, je serais trop fière pour le lui
disputer. Mais elle appartient à une société secrète, qui poursuit
l'exécution de plans politiques considérables et dangereux. Elle
ensorcelle les hommes qui l'approchent, uniquement pour les faire
servir aux desseins de sa société. Pikturno est devenu la victime de
cette association mystérieuse, et Dragomira n'hésitera pas davantage
à faire périe le comte et Zésim, si elle le juge nécessaire à ses
projets.
- D'où sais-tu que Pikturno est mort de la main de Dragomira?
- Je ne dis pas cela; mais elle est pour quelque chose dans sa fin
sanglante.
- Ce sont des idées que tu te fais.
- Non, j'en suis convaincue. Un hasard m'a mise sur la voie, et
Dragomira me l'a pour ainsi dire avoué elle-même.
- C'est bon à retenir.
- J'ai encore plus que cela à vous dire, mais je désire que vous ne
fassiez riens sans moi; et, avant tout, il faut que vous me
promettiez de ne plus me tourmenter avec Soltyk.
- Je t'en donne ma parole."
Le jésuite tendit sa main à Anitta, et elle la lui baisa dans un
transport de joie enfantine.
Le P. Glinski, attentif à en perdre la respiration, écouta le récit
qu'elle lui fit de son étrange aventure, et quand elle eut terminé, il
se félicita d'avoir trouvé une alliée si avisée et si énergique.
De retour à la maison; le P. Glinski résolut de faire une dernière
tentative auprès du comte.
"Permettez-moi, lui dit-il, d'appeler votre attention sur le danger où
vous êtes.
- Vieilles histoires.
- Je vous ai déjà dit que Dragomira avait des plans bien arrêtés par
rapport à votre personne.
- Pouvez-vous me dire quelque chose de plus sur ces plans? dit Soltyk
d'un ton moqueur.
- Oui.
- Eh bien, éclairez-moi.
- Dragomira appartient à une société secrète."
Soltyk fronça le sourcil.
"Il faut que je vous rendre avertissement pour avertissement, cher
père Glinski, dit-il d'un air sérieux; il n'est pas bon de parler de
ces choses-là, et il est encore plus dangereux de chercher à pénétrer
dans les secrets d'autrui. Si Dragomira, ce que je ne crois pas, est
réellement mêlée à une entreprise de ce genre, cela prouve qu'elle
n'est pas une jeune fille ordinaire, et nous n'avons aucune raison de
la trahir et de provoquer la vengeance de ses associés.
- Comme Pikturno.
- Eh bien, Pikturno?...
- On l'a tué, parce qu'il ne savait pas se taire. Peut-être son sang
a-t-il souillé cette petite main blanche que vous aimez tant à
baiser.
- Quelle absurdité!
- Je ne suis pas seul à connaître ces ténébreux manèges. On chuchote
déjà çà et là. Ce serait effrayant si vous tombiez dans ces pièges.
- Eh bien que dit-on?
- On parle d'une conspiration?"
Soltyk regarda le jésuite et se mit à rire.
" Pourquoi riez-vous?
- Je ris de vous voir si bien informé.
- Ce n'est donc pas une conspiration.
- Vous me tenez pour initié, à ce que je vois, dit le comte: je ne le
suis pas, mais je puis vous dire que Dragomira n'est engagée dans
aucune affaire qui puisse la mettre en conflit avec les lois
existantes. En voilà assez sur ce sujet."
Le comte le congédia fièrement d'un signe de la main, et le jésuite se
retira.
"Donc, pas de conspiration, se disait-il à lui-même. Alors, qu'est-ce?
Oui, qu'est-ce?"
Glinski s'assit près de sa cheminée et se mit à réfléchir. Tout à
coup, il lui vint une pensée dont il eut lui-même peur. Il appuya sa
main sur son front. Et pourquoi pas? Dans ce pays, où l'on voit les
plus incroyables contrastes, les plus singulières aberrations, où la
nature semble un sphinx qui propose tous les jours aux hommes de
nouvelles énigmes, tout est possible.
Mais une jeune fille d'ancienne et bonne famille, une jeune fille
distingués, riche, belle, bien douée, faite pour être heureuse et
rendre heureux, était-ce possible qu'elle eût adopté ces doctrines
extravagantes, confinant à la folie, qu'elle se fût engagée dans cette
route ténébreuse et souillée de sang? Non, ce n'était pas possible. Et
pourtant? N'avait-on pas vu, au milieu de ce siècle, une noble dame,
une demoiselle d'honneur de l'impératrice, devenir la Mère de Dieu des
Adamites de Hlistow, cette secte de fous frénétiques? Dragomira
pouvait suivre la même voie. Mais n'était-il pas dangereux de soulever
une si effroyable accusation avant d'avoir des preuves précises? Et
pour le moment ces preuves manquaient.
Le P. Glinski pesa tout; il ne laissa de côté aucune circonstance, si
petite qu'elle fût. Il en arriva finalement à cette conclusion que
rien n'était perdu, et il s'arrêta à l'opinion d'Anitta.
Une conspiration? N'était-ce pas suffisant pour exciter la vigilance
de la police et pour faire entourer Dragomira et ses associés d'un
réseau d'espions prêts, quand viendrait le moment décisif, à les
livrer tous aux tribunaux?
Le but pouvait de cette façon être atteint sûrement et promptement. Il
ne fallait donc pas avoir recours à d'autres moyens qui seraient
peut-être illusoires et dangereux.
Il était désormais bien décidé. Il écrivit à la hâte l'indispensable
sur une feuille de papier et l'envoya immédiatement par un homme sûr
au commissaire de police Bedrosseff.
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