LE PURGATOIRE

"Disciplines, veilles, jeûnes, voilà mes armes contre l'enfer."

RICHENDORFF.

On s'éveilla à midi, par un beau soleil. Quad le maréchal du palais,

suivi de nombreux domestiques armés de grands balais, eut expulsé les

jeunes gens de la salle à manger, la paille fut balayée et la table

rapidement mise. Peu à peu, toute la société en belle humeur se trouva

réunie pour le déjeuner. Dragomira seule manquait. Elle ne se sentait

pas à son aise, comme l'annonça Henryka, et désirait se reposer

encore. Pour ne déranger personne, Henryka offrit de rester auprès de

Dragomira, ce à quoi ses parents consentirent. Après le déjeuner, le

cortège des traîneaux revint à Kiew dans l'ordre de la veille.

Henryka et Dragomira restèrent seules à Romschin, comme elles

l'avaient prémédité.

Quand Henryka s'approcha du lit de Dragomira pour lui annoncer le

départ des autres, Dragomira se mit à sourire.

"Ils se sont donc réellement laissé tromper, dit-elle.

- Ils n'ont été que trop bien trompés, répondit Henryka; Soltyk en

était pâle et m'a demandé secrètement si tu étais sérieusement

souffrante."

Dragomira s'assit dans son lit.

"Maintenant je veux me lever; viens, esclave, sers-moi.

- Ne veux-tu pas d'abord déjeuner?

- Si, je le veux, mais promptement;"

Elle donna à Henryka un léger coup avec la main.

"Mais toi, tu dois jeûner rigoureusement, entends-tu?"

Henryka fit signe que oui de la tête, et quitta la chambre pour

revenir bientôt avec un plateau sur lequel elle apportait le café de

Dragomira. Elle se mit à genoux devant le lit et tint le plateau

pendant que Dragomira prenait lentement son café.

"Puis-je avoir un bain? demanda Dragomira quand elle eut fini.

- Certainement.

- Alors, occupe-t'en; dépêche-toi."

Henryka sortit en toute hâte de la chambre. Quand elle revint annoncer

que le bain était prêt, Dragomira s'assit au bord du lit et Henryka, à

genoux, lui mit ses pantoufles. Puis elle l'aida à passer sa pelisse

et la conduisit dans la salle de bain, dont le sol était recouvert de

tapis, et dont les fenêtres étaient fermées par des rideaux d'un rouge

sombre. Dragomira agit absolument comme une sultane: elle se laissa

déshabiller par Henryka, qui l'aida à entrer dans le bain, et, quand

elle en sortit, Henryka l'essuya avec de grandes serviettes turques,

douces et souples. Puis, enveloppée d'une molle fourrure, elle s'assit

dans un fauteuil, auprès du poêle, pendant qu'Henryka, comme une

servante du sérail, à genoux sur le tapis, lui essuyait les pieds et

lui remettait ses pantoufles. De retour dans sa chambre, elle ordonna

à Henryka de la coiffer. Celle-ci avait déjà peur d'elle, et dans son

agitation n'était pas tout à fait maîtresse des mouvements de ses

mains tremblantes. Dragomira lui adressa d'abord une sévère

remontrance, et ensuite la frappa violemment à la joue. Henryka devint

rouge comme la pourpre et ses beaux yeux se remplirent de

larmes. Dragomira lui donna aussitôt un second coup. Henryka se

prosterna à ses pieds et baisa la main qui venait de la frapper.

"Punis-moi, murmurait-elle, je le mérite, j'ai agi comme un enfant."

Dragomira la regarda.

"Va-t'en, si tu ne veux pas obéir ni servir.

- Si, je le veux! dit Henryka en levant des mains suppliantes.

- Tu es encore beaucoup trop orgueilleuse; il faut devenir bien plus

humble que tu ne l'es. Mais je veux te fouler aux pieds. Prends

patience, ma tourterelle."

Quand Dragomira, avec l'aide d'Henryka, eut terminé sa coiffure et sa

toilette, elle demanda à manger.

Henryka dressa immédiatement la table dans le chambre d'à côté et

servit Dragomira. Puis leur traîneau s'avança devant la porte du

château, et les deux jeunes filles partirent pour Myschkow.

Le soleil était couché; des brouillards gris, aux formes de spectres,

montaient et se massaient autour du manoir. Elles entrèrent comme par

la porte sombre et fumeuse de l'enfer.

Il n'y avait personne quand elles descendirent du traîneau.

La maison semblait dévastée par la mort. Le cocher appela; il vint une

vieille femme qui ouvrit la porte.

Pendant que le traîneau, sur l'ordre d'Henryka, continuait sa route

vers Kiew et que le son de ses clochettes s'évanouissait dans le

lointain, Dragomira faisait passer la novice à travers plusieurs

chambres vaguement éclairées, et l'introduisait dans une petite salle

dont les murs étaient nus et dont les fenêtres étaient fermées par des

volets de bois. La vieille posa une lampe sur la table qui était dans

un coin et disparut. Henryka remarqua alors une trappe ménagée dans le

plancher, et un léger frisson lui parcourut le corps.

"Tu as peur, dit Dragomira tranquillement, si tu manques de courage,

tu es encore à temps pour retourner sur tes pas. Je ne te force pas.

- Non, je n'ai pas peur; je te suivrai partout où tu m'ordonneras

d'aller."

Dragomira ordonna alors à sa victime d'ôter les riches vêtements et

les bijoux qu'elle portait et de mettre une grossière robe grise de

pénitente qui était toute prête sur une chaise. Puis elle leva la

trappe et ordonna à Henryka de passer devant elle. Après avoir

descendu une série de marches, elles se trouvèrent dans un caveau

souterrain qui n'était que faiblement éclairé par une lampe. Dans un

coin était une botte de paille, et près de cette botte un anneau de

fer attaché au mur. Dragomira mit de lourdes chaînes aux mains et aux

pieds d'Henryka qui tremblait, et l'attacha ensuite à l'anneau de la

muraille.

"Prie et fais pénitence, dit-elle avec une sévérité impitoyable dans

le regard et dans la voix. Je reviendrai quand il sera temps."

Elle remonta rapidement l'escalier et ferma la trappe. Puis elle tira

la corde d'une cloche et l'apôtre apparut.

"As-tu amené une nouvelle disciple? demanda-t-il.

- Oui, elle est en bas; elle vient de commencer sa pénitence.

- A-t-elle du courage?

- Oui, mais elle est fière. Il faut d'abord briser son orgueil.

- Qui pourrait y réussir, sinon toi? reprit l'apôtre. Maintenant elle

est dans ta main; ne la ménage pas. Les créatures humaines doivent

être dressées comme les chiens, si l'on veut qu'elles vaillent

quelque chose. En tout homme se cache le diable. Chasse-le de la

pénitente, foule-le aux pieds; le serpent que tu auras écrasé se

changera bientôt en ange. Montre-toi forte et Dieu sera avec toi."

Quand Henryka eut passé quelques heures à pleurer et à prier dans la

plus profonde solitude, Dragomira apparut de nouveau, lui ôta ses

chaînes et la ramena en haut dans la petite salle.

"Es-tu prête pour le second degré de la pénitence? demanda-t-elle en

l'observant avec soin?

- Je suis prête," lui répondit Henryka, tout à fait soumise, en

tombant à genoux devant elle. Dragomira lui enleva sa robe de

pénitente de dessus les épaules et saisit une discipline. Mais,

lorsqu'elle vit Henryka frissonner, elle ôta elle-même ses riches

vêtements.

"Je vais te donner du courage, dit-elle avec un sourire dédaigneux,

prends la discipline, et frappe-moi. Je suis aussi coupable que

toi. Frappe!" Pendant qu'Henryka se levait et saisissait machinalement

la discipline, Dragomira, le visage tourné vers le ciel avec une

expression d'extase, s'agenouillait devant elle et murmurait un des

psaumes de la pénitence.

"Châtie-moi donc! es-tu lâche!"

Henryka leva la discipline et frappa, une fois, deux fois, puis elle

laissa retomber son bras.

"Je ne peux pas, murmura-t-elle, donne-moi une autre victime; mais

toi, je ne peux pas te maltraiter.

- Folle!"

Dragomira se releva et s'enveloppa lentement de sa pelisse.

"Lâche pour faire faire pénitence aux autres! Je le vois bien; pour la

première fois il faut t'attacher.

- Enchaîne-moi."

Henryka tendit ses mains; Dragomira les lui lia derrière le dos en un

instant, puis saisit la discipline.

"Prie, repens-toi de tes péchés, implore la miséricorde de Dieu!"

Henryka commença à murmurer un psaume que Dragomira lui avait appris,

et Dragomira leva la discipline. Henryka frémissait de

douleur. Pendant longtemps on n'entendit rien que les coups qui

tombaient et les gémissements de la pénitente. "Pour l'amour de Dieu,

pitié! pitié! s'écria-t-elle tout à coup, en se prosternant le visage

contre terre devant Dragomira.

- J'ai pitié de toi, quand je t'aide à expier tes péchés," répondit

Dragomira.

En même temps, elle mettait son pied sur la nuque de sa victime, pour

qui commença seulement alors le véritable purgatoire. C'est en vain

qu'Henryka se tordait devant elle dans la poussière; Dragomira n'avait

ni coeur ni nerfs; elle était possédée par une seule pensée, celle de

servir son Dieu, un Dieu aussi terrible que le Moloch des Phéniciens.

Enfin elle s'arrêta. Henryka était étendue devant elle, dans la

poussière, complètement anéantie, dans l'état où elle la désirait. Un

signe d'elle suffisait; la pauvre créature obéissait avec autant de

peur que d'humilité.

"Baise la main qui t'a fait du bien," ordonna Dragomira.

Et Henryka baisa cette main cruelle.

"Baise le pied qui t'a humiliée."

Henryka baisa le pied.

Dragomira lui délia les mains. Henryka n'osait pas encore se relever.

"Habille-toi!"

Henryka recouvrit ses épaules qui saignaient.

"Le troisième degré de la pénitence, continua Dragomira, montrera si

tu es capable de crucifier ton coeur, de vaincre ta compassion, et si

tu as le courage d'exécuter les commandements de notre

croyance. Prends ta pelisse, et suis-moi."

Dragomira descendit pour la seconde fois avec la novice dans les

souterrains de cette maison mystérieuse.

Elles arrivèrent d'abord dans le caveau où Henryka avait commencé sa

pénitence. Dragomira ouvrit une porte de fer et elles suivirent un

étroit corridor jusqu'à une deuxième porte, à laquelle Dragomira

frappa trois fois. On ouvrit, et les deux jeunes filles entrèrent dans

une vaste salle voûtée, faiblement éclairée par une lampe rouge. Un

homme d'âge mûr, la barbe et les cheveux en désordre, était étendu sur

de la paille et retenu par une chaîne. Devant lui, l'apôtre était

assis dans un fauteuil; deux hommes portant le costume de paysans se

tenaient à l'écart et attendaient ses ordres.

"La voici, dit Dragomira, pendant qu'Henryka s'approchait de l'apôtre

et s'agenouilla devant lui.

- As-tu du courage? demanda-t-il en la considérant avec attention.

- Oui."

L'apôtre lui ordonna de se relever et se tourna vers le prisonnier:

"Pour la dernière fois, veux-tu te confesser et faire pénitence?

- Non; vous m'avez amené ici par ruse et par force, misérables!

Coquins hypocrites! s'écria le prisonnier en tirant sur ses chaînes,

assassinez-moi, mais ne me demandez pas de m'humilier devant vous.

- Ce n'est pas devant nous, c'est devant Dieu.

- Votre Dieu, c'est Satan! Vous reniez Jésus-Christ, car sa doctrine,

c'est l'amour.

- Tu es possédé du démon, reprit l'apôtre en se levant, sauvez son

âme, jeunes filles!"

Il était là, dans sa longue pelisse sombre, comme l'ange de la

vengeance. Sur son ordre les deux hommes saisirent le malheureux, le

détachèrent et l'enchaînèrent de nouveau, mais debout, contre le

mur. Sur un âtre, dans un ardent brasier, rougissaient des fers longs

et pointus. Dragomira fit signe à Henryka d'approcher.

"Que faut-il que je fasse? demanda celle-ci.

- Tu dois avec ce fer chasser Satan de cet homme.

- Comment?" demanda Henryka avec une sorte d'emportement.

Dans ses yeux ordinairement si doux s'alluma soudain une flamme

homicide.

" Torture-le sans pitié, dit l'apôtre, tu fais une oeuvre pieuse et

agréable à Dieu.

- Enfonce-lui les fers dans la poitrine et dans les bras," dit

Dragomira.

Henryka saisit un des instruments de supplice qui étaient tout rouges,

et, furieuse comme une bacchante en délire, s'approcha de la victime.

"Veux-tu te confesser? demanda encore le prêtre.

- Non."

Le fer entra dans la chair en sifflant et le malheureux laisse

échapper un profond gémissement.

"Bien, ma fille!" dit le prêtre à Henryka pour l'encourager.

Et celle-ci, avec une ardeur nerveuse et une joie sinistre, continua

son horrible tâche. Le prisonnier se tordait à ses pieds en gémissant;

enfin, il se mit à pousser des cris épouvantables. Le fer siffla

encore deux fois, et le malheureux, épuisé, vaincu, ayant à peine la

force de demander grâce, se laissa tomber dans la poussière, devant le

prêtre. On pouvait maintenant lui faire tout ce qu'on voudrait.

Quand l'apôtre eut béni Henryka, les deux jeunes filles et les hommes

quittèrent le souterrain, et le malheureux resta seul avec son prêtre,

son bourreau.

La pêcheuse d'âmes · 第 63 / 108 题