DANS LE LABYRINTHE DE L'AMOUR

"Il nourrit les serpents qui lui rongent le coeur." (SHELLEY, la Reine

Mab.)

Après M. Oginski, ce fut au tour de M. Monkony, père d'Henryka, de

donner une fête. On devait se rendre en traîneau à sa propriété de

Romschin, située au-delà de Myschkow, à quatre lieurs de Kiew, au bord

de la grand'route.

Vers midi, les traîneaux se rassemblèrent devant la maison de Monkony

à Kiew. Les arrivants montaient l'escalier et faisaient, debout, un

vrai déjeuner à la polonaise dans la salle à manger où régnait une

agréable chaleur. On y faisait surtout honneur aux différentes

variétés de masurki (tartes polonaises) et aux liqueurs. Chaque

traîneau devait contenir une dame et son cavalier. Les costumes

rappelant le temps de Stanislas-Auguste unissaient le style rococo à

l'ancienne somptuosité polonaise.

Zésim Jadewski fut au nombre des invités. Dragomira l'avait exigé, et

Henryka s'était empressée de mettre son nom sur la liste. Il trouva

Dragomira sur le palier du premier étage. Il ne la reconnut que quand

ses yeux froids lui sourirent tendrement et que sa petite main sortit,

pour le saluer, de la large manche de la jaquette de velours vert à

passementeries d'or, garnie de zibeline. Elle était, en effet, d'une

beauté vraiment étrange sous la poudre blanche qui couvrait, comme une

neige éblouissante, ses cheveux étagés en hautes frisures. Zésim

hésita à prendre sa main.

"Il paraît que tu ne me connais plus, dit la belle jeune fille avec un

ton d'aimable badinage.

- C'est vrai, répondit Zésim. Comment dois-je comprendre ce qu'on me

raconte de toi? Qu'est devenue la nonne de Bojary?

- Eh bien, qu'est-elle donc devenue?

- Une dame du monde.

- C'est toi qui le voulais.

- Une coquette triomphante.

- Naturellement.

- L'idole du comte Soltyk.

- C'est vrai aussi. Qu'est-ce qu'il y a encore?

- Dragomira, veux-tu me faire souffrir, ou bien ne m'aimes-tu plus?

- Tu es tout bonnement fou, dit-elle avec une grâce inimitable;

donne-moi le bras."

Zésim obéit.

"Et si je veux ensorceler Soltyk; continua-t-elle, j'ai un but bien

déterminé. Il n'est pas question d'amour dans tout cela.

- Prouve-le-moi en me prenant aujourd'hui pour ton cavalier.

- Volontiers. Cependant cela ne dépend pas de moi, mais du

P. Glinski."

Une fois entré, Zésim prit le jésuite à part et lui présenta sa

requête. Celui-ci sourit finement.

"Je ne puis rien faire, répondit-il; c'est le sort qui doit en

décider.

- Si vous le voulez bien, mon révérend père, le sort me sera

favorable."

Glinski sourit de nouveau et serra furtivement la main de Zésim.

Deux vases qui contenaient les billets du tirage furent apportés par

des cosaques. Anitta et Dragomira furent chargées de tirer les billets

qui devaient aller ensemble.

Le P. Glinski les lisait et les jetait dans un troisième vase, si bien

que tout contrôle était impossible. Il arriva donc que Soltyk fut le

cavalier d'Anitta et Zésim celui de Dragomira/

Quand les derniers billets eurent été ouverts, on se hâta de

s'envelopper; puis toute la brillante société descendit précipitamment

l'escalier et monta dans les traîneaux. Il fallut quelque temps pour

se mettre en route. En tête chevauchait un hérault vêtu de l'ancien

costume polonais aux armes de Monkony. Venaient ensuite six trompettes

et deux timbaliers, vingt cosaques, un grand traîneau avec un

orchestre de musiciens habillés à la turque, un deuxième traîneau

rempli de masques grotesques de toute espèce, ours, juifs polonais,

moines mendiants, coqs gigantesques et personnages de la pantomime

italienne. Puis venaient les traîneaux avec les messieurs et les

dames: Oginski et madame Monkony, Monkony et madame Oginska, Soltyk et

Anitta, Henryka et Bellarew, Zésim et Dragomira. Les traîneaux étaient

escortés de jeunes cavaliers en costume polonais. La marche était

fermée par des Cracoviens coiffés du bonnet rouge carré, orné de

plumes de paon, et montés sur de petits chevaux dont les crinières

étaient décorées de rubans de diverses couleurs.

A peine était-on sorti de la vielle que chevaux et traîneaux se mirent

à courir, comme s'ils volaient, sur la magnifique couche de neige qui

recouvrait la route. Villages, hameaux, bois, collines disparaissaient

rapidement derrière le cortège qui semblait entraîné par quelque bonne

fée et qui arriva en un clin d'oeil à Romschin, où les paysans

l'attendaient en habits des dimanches et l'accueillirent par de

joyeuses acclamations.

Au bas de l'escalier se tenait le maréchal du palais, vêtu à

l'ancienne mode polonaise, avec son bâton. Il était entouré de

domestiques portant le costume du siècle dernier. Derrière le château,

les petits canons de fer, nobles joujoux du temps des menuets et de la

queue, tiraient des salves de bienvenue.

On monta deux à deux. Quand on se fut débarrassé des vêtements d'hiver

et que les dames eurent rajusté leurs toilettes devant le miroir, on

passa à table. La vieille et massive argenterie de famille s'étalait

dans toute sa splendeur et les babi (gâteaux) s'élevaient en forme de

tour de Babel à une hauteur incroyable.

Pendant le dîner le ciel s'obscurcit et peu de temps avant le dessert

la neige se mit subitement à tomber, non pas en flocons, mais en

masses énormes. C'était comme si le ciel blanc de l'hiver se fût

précipité tout d'un coup sur la terre. En même temps il s'élevait une

violente tempête qui ne tarda pas à souffler avec rage à travers les

fenêtres et les portes; les murs en étaient ébranlés, et dans les

cheminées retentissait un bruit comparable à celui des trompettes du

jugement dernier.

Le maréchal annonça avec une mine toute déconfite qu'un ouragan de

neige, ce simoun d'hiver des plaines sarmates, était en marche. Dans

le premier moment tous se regardèrent avec perplexité, car plus d'une

fois (et les exemples ne manquaient pas); cet hôte sauvage des steppes

avait littéralement enseveli pour bien des jours de vastes étendues de

pays sous son lourd et éblouissant linceul; si bien que les habitants

avaient été emprisonnés dans leurs maisons par des murailles de glace

et de neige. Mais Monkony prit immédiatement la chose par le côté

amusant.

"Que pourrais-je souhaiter de mieux, comme maître de maison,

s'écria-t-il, que de vous voir touts, mes chers hôtes, devenus mes

prisonniers pour une semaine? Nous ne risquons de mourir ni de faim ni

de soif, la musique ne nous manquera pas non plus. Le seul malheur, je

vous en préviens tout de suite, c'est que les jeunes gens seront

forcés de coucher tous ensemble dans la salle de bal, sur la paille."

Les rires et les applaudissements éclatèrent. Personne ne songea plus

à s'attrister. Chacun s'abandonna sans souci au plaisir et laissa la

tempête continuer à faire rage.

On sortit de table, par conséquent, beaucoup plus tard qu'on n'y avait

compté. Un rideau blanc séparait le château du reste du monde, et la

nuit vint, naturellement, plus tôt que d'habitude. On alluma les

bougies des candélabres et des appliques dorées, et comme on trouva

qu'il était trop tôt pour danser, la jeunesse organisa différents

amusements, pendant que les personnes plus âgées se faisaient dresser

des tables de jeu.

Quand Zésim, Soltyk et Sessawine eurent épuisé toute leur verve, le

P. Glinski proposa de représenter des tableaux vivants. Cette

proposition fut très favorablement accueillie, et l'on se mit tout de

suite à l'exécution.

On improvisa une scène dans la chambre d'à côté; les battants de la

porte furent enlevés et remplacés par des portières; les chaises

furent disposées en rang pour les spectateurs.

Le premier tableau représenta Judith et Holopherne. Soltyk faisait le

général assyrien. Il était étendu et dormait sur un divan turc. Devant

lui, debout, se tenait Dragomira, drapée dans un tapis de table brodé

d'or. Ses cheveux dénoués tombaient autour d'elle en flots d'or; elle

avait une riche parure de perles; le bras levé et tenant un kandgiar,

elle semblait prête à lui trancher la tête.

Quand le rideau fut fermé, Dragomira s'assit rapidement à côté du

comte.

"Avez-vous compris? lui murmura-t-elle en souriant, on vous avertit de

vous défier de moi; prenez garde à votre tête.

- L'avertissement vient trop tard.

- Vous dites cela d'un air bien tragique.

- C'est que j'éprouve aussi quelque chose de bien étrange. Je suis

comme si un corsaire turc m'avait enchaîné sur sa galère. Je sens

que je me perds auprès de vous, et pourtant je ne puis m'affranchir

de vous."

Le jésuite commençait à s'occuper du second tableau. Dragomira se

retira dans un coin, où se trouvait un vieux fauteuil, et Soltyk la

suivit.

"Vous me faites des reproches, dit-elle; en avez-vous bien le droit?

- Certainement; vous m'appelez votre frère en douleur; j'ose espérer

qu'il existe entre nous un lien mystérieux qui nous sépare des

autres hommes, et il me faut découvrir que vous avez pour un jeune

officier insignifiant un sourire incomparablement plus aimable et

des regards beaucoup plus ardents que pour moi.

- Ah! vous êtes jaloux?

- Oui certainement, je le suis.

- C'est tout à fait charmant; cela m'amuse beaucoup."

La sonnette annonça le deuxième tableau. C'étaient les Quatre

Saisons. Anitta représentait le Printemps, Henryka l'Eté, Kathinka

l'Automne et Livia l'Hiver.

Le P. Glinski appela Soltyk pour le troisième tableau.

"Laissez-moi en repos, dit tout bas le comte.

- Oh! pas pour le moment, répondit la jésuite de la même façon; ne

voyez-vous donc pas que votre conduite est faite pour surprendre et

blesser?"

Soltyk le suivit à contre-coeur.

"Vous avez peut-être en tête quelque nouvelle allégorie? demanda-t-il

ironiquement.

- Alors vous m'avez compris, répondit le P. Glinski; vous avez besoin

d'un ange gardien, et c'est moi qui suis le vôtre. Je ne sais pas

encore ce que projette cette jeune fille; mais je soupçonne, je

pressens qu'un danger vous menace de sa part.

- Un danger? Et pourquoi pas? dit Soltyk d'un ton de souverain

orgueil; mais ce qui m'attire, c'est ce danger, et par conséquent

aussi cette tigresse."

Le troisième tableau représentait une scène du poème de Grazyna,

d'Adam Mickiewicz. Livia, en Grazyna, vêtue d'une peau d'ours et

armée, meurt victorieuse et est retrouvée sur le champ de bataille par

ses fidèles, qui la pleurent.

Une vraie tempête d'applaudissements accueillit ce tableau, qui dut

être montré une seconde fois. On vit encore Kathinka en conductrice

d'ours, et Bellarew en ours supérieurement dressé. Puis les musiciens

accordèrent leurs instruments, et la danse commença par une polonaise

que Monkony conduisit avec Mme Oginska. Le cortège, aux brillants

costumes, se pliant et se dépliant comme un serpent gigantesque,

suivait de salle en salle, de palier en palier, d'étage en étage.

Soltyk conduisait Anitta, pour sauver les apparences. Mais à peine la

polonaise était-elle finie, qu'il alla rejoindre Dragomira, assise à

moitié dans l'ombre, derrière une colonne.

"Quoi! seule?

- Je vous ai attendu, dit-elle.

- Qu'êtes-vous donc réellement, Dragomira? un ange, un démon, une

tigresse, une coquette?

- Peut-être tout cela ensemble.

- Et que voulez-vous de moi?

- Vous ne le savez pas encore?"

Elle attacha sur lui un regard noble et calme, un regard de ces yeux

mystérieux auquel nul coeur ne résistait.

"Non, je ne le sais pas.

- Je ne vous aimerai jamais, car je ne peux pas aimer, dit-elle, mais

je veux que vous m'aimiez.

- Et si je vous aime, qu'arrivera-t-il ensuite?

- Ensuite?... Vous le saurez toujours à temps."

On dansa toute la nuit jusqu'au matin. Cependant la tempête s'était

calmée, et des milliers de paysans commencèrent immédiatement à

creuser des tranchées dans la neige et à déblayer la route. Le soleil

rougissait déjà les cimes couvertes de neige des peupliers qui

entouraient le château de Romschin, lorsqu'on alla se reposer au

milieu d'une nuit artificielle obtenue à l'aide de sombres rideaux et

d'épaisses tapisseries. Quant aux jeunes gens, comme le leur avait

annoncé Monkony, ils couchèrent dans la salle à manger, sur la paille.

V

La pêcheuse d'âmes · 第 62 / 108 题