--Dites donc, je puis vous être utile, je vais vous l'obtenir, votre
subvention... Voulez-vous que je vous conduise à Rognes dans mon cabriolet,
puisque vous êtes pressé?
--Parfait!
Et Hourdequin sortit pour faire atteler la voiture, qui était restée au
milieu de la cour. Quand il rentra, il ne trouva plus le député, il finit
par l'apercevoir dans la cuisine. Celui-ci avait poussé la porte, et il se
tenait là souriant, devant Jacqueline épanouie, à la complimenter de si
près que leurs faces se touchaient presque: tous deux s'étaient flairés,
s'étaient compris, et se le disaient, d'un clair regard.
Lorsque M. de Chédeville fut remonté dans son cabriolet, la Cognette retint
un moment Hourdequin, pour lui souffler à l'oreille:
--Hein? il est plus gentil que toi, il ne trouve pas que je suis bonne à
cacher, lui?
En chemin, pendant que la voiture roulait entre les pièces de blé, le
fermier revint à la terre, à son éternel souci. Il offrait maintenant des
notes écrites, des chiffres, car lui, depuis quelques années, tenait une
comptabilité. Dans la Beauce, ils n'étaient pas trois à en faire autant, et
les petits propriétaires, les paysans haussaient les épaules, ne
comprenaient même pas. Pourtant, la comptabilité seule établissait la
situation, indiquait ceux des produits qui étaient à profit, ceux qui
étaient à perte; en outre, elle donnait le prix de revient et par
conséquent de vente. Chez lui, chaque valet, chaque bête, chaque culture,
chaque outil même, avait sa page, ses deux colonnes, le _Doit_ et
l'_Avoir_, si bien que, continuellement, il se trouvait renseigné sur le
résultat de ses opérations, bon ou mauvais.
--Au moins, dit-il avec son gros rire, je sais comment je me ruine.
Mais il s'interrompit, pour jurer entre ses dents. Depuis quelques minutes,
à mesure que le cabriolet avançait, il tâchait de se rendre compte d'une
scène, au loin, sur le bord de la route. Malgré le dimanche, il avait
envoyé là, pour faner une coupe de luzerne qui pressait, une faneuse
mécanique d'un nouveau système, achetée récemment. Et le valet, ne se
méfiant pas, ne reconnaissant pas son maître, dans cette voiture inconnue,
continuait à plaisanter la mécanique, avec trois paysans qu'il avait
arrêtés au passage.
--Hein! disait-il, en voilà, un sabot!... Et ça casse l'herbe, ça
l'empoisonne. Ma parole! il y a trois moutons déjà qui en sont morts.
Les paysans ricanaient, examinaient la faneuse comme une bête farce et
méchante. Un d'eux déclara:
--Tout ça, c'est des inventions du diable contre le pauvre monde...
Qu'est-ce qu'elles feront, nos femmes, si l'on se passe d'elles, aux foins?
--Ah bien! ce qu'ils s'en foutent, les maîtres? reprit le valet, en
allongeant un coup de pied à la machine. Hue donc, carcasse!
Hourdequin avait entendu. Il sortit violemment le buste hors de la voiture,
il cria:
--Retourne à la ferme, Zéphyrin, et fais-toi régler ton compte!
Le valet demeura stupide, les trois paysans s'en allèrent avec des rires
d'insulte, des moqueries, lâchées très haut.
--Voilà! dit Hourdequin, en se laissant retomber sur la banquette. Vous
avez vu... On dirait que nos outils perfectionnés leur brûlent les mains...
Ils me traitent de bourgeois, ils donnent à ma ferme moins de travail que
dans les autres, sous prétexte que j'ai de quoi payer cher; et ils sont
soutenus par les fermiers, mes voisins, qui m'accusent d'apprendre dans le
pays à mal travailler, furieux de ce que, disent-ils, ils ne trouveront
bientôt plus du monde pour faire leur ouvrage comme au bon temps.
Le cabriolet entrait dans Rognes par la route de Bazoches-le-Doyen, lorsque
le député aperçut l'abbé Godard qui sortait de chez Macqueron, où il avait
déjeuné ce dimanche-là, après sa messe. Le souci de sa réélection le
reprit, il demanda:
--Et l'esprit religieux, dans nos campagnes?
--Oh! de la pratique, rien au fond! répondit négligemment Hourdequin.
Il fit arrêter devant le cabaret de Macqueron, resté sur la porte avec
l'abbé; et il présenta son adjoint, vêtu d'un vieux paletot graisseux. Mais
Coelina, très propre dans sa robe d'indienne, accourait, poussait en avant
sa fille Berthe, la gloire de la famille, habillée en demoiselle, d'une
toilette de soie à petites raies mauves. Pendant ce temps, le village, qui
semblait mort, comme emparessé par ce beau dimanche, se réveillait sous la
surprise de cette visite extraordinaire. Des paysans sortaient un à un, des
enfants se risquaient derrière les jupes des mères. Chez Lengaigne surtout,
il y avait un remue-ménage, lui allongeant la tête, son rasoir à la main,
sa femme Flore s'arrêtant de peser quatre sous de tabac pour coller sa face
aux vitres, tous les deux ulcérés, enragés de voir que ces messieurs
descendaient à la porte de leur rival. Et, peu à peu, les gens se
rapprochaient, des groupes se formaient, Rognes savait déjà d'un bout à
l'autre l'événement considérable.
--Monsieur le député, répétait Macqueron très rouge et embarrassé, c'est
vraiment un honneur...
Mais M. de Chédeville ne l'écoutait pas, ravi de la jolie mine de Berthe,
dont les yeux clairs, aux légers cercles bleuâtres, le regardaient
hardiment. Sa mère disait son âge, racontait où elle avait fait ses études,
et elle-même, souriante, saluante, invita le monsieur à entrer, s'il
daignait.
--Comment donc, ma chère enfant! s'écria-t-il.
Pendant ce temps, l'abbé Godard, qui s'était emparé de Hourdequin, le
suppliait une fois de plus de décider le conseil municipal à voter des
fonds, pour que Rognes eût enfin un curé à demeure. Il y revenait tous les
six mois, il donnait ses raisons: sa fatigue, ses continuelles querelles
avec le village, sans compter l'intérêt du culte.
--Ne me dites pas non! ajouta-t-il vivement en voyant le fermier faire un
geste évasif. Parlez-en toujours, j'attends la réponse.
Et, au moment où M. de Chédeville allait suivre Berthe, il se précipita, il
l'arrêta, de son air têtu et bonhomme.
--Pardon, monsieur le député. La pauvre église, ici, est dans un tel
état!... Je veux vous la montrer, il faut que vous m'obteniez des
réparations. Moi, on ne m'écoute point... Venez, venez, je vous en prie.
Très ennuyé, l'ancien beau résistait, lorsque Hourdequin, apprenant de
Macqueron que plusieurs des conseillers municipaux étaient à la mairie, où
ils l'attendaient depuis une demi-heure, dit en homme sans gêne:
--C'est ça, allez donc voir l'église... Vous tuerez le temps jusqu'à ce que
j'aie fini, et vous me ramènerez chez moi.
M. de Chédeville dut suivre l'abbé. Les groupes avaient grossi, plusieurs
se mirent en marche, derrière ses talons. On s'enhardissait, tous
songeaient à lui demander quelque chose.
Lorsque Hourdequin et Macqueron furent montés, en face, dans la salle de la
mairie, ils y trouvèrent trois conseillers, Delhomme et deux autres. La
salle, une vaste pièce passée à la chaux, n'avait d'autres meubles qu'une
longue table de bois blanc et douze chaises de paille; entre les deux
fenêtres, ouvrant sur la route, était scellée une armoire, dans laquelle on
gardait les archives, mêlées à des documents administratifs dépareillés;
et, autour des murs, sur des planches, s'empilaient des sceaux de toile à
incendie, le don d'un bourgeois qu'on ne savait où caser, et qui restait
encombrant et inutile, car l'on n'avait pas de pompe.
--Messieurs, dit poliment Hourdequin, je vous demande pardon, j'avais à
déjeuner M. de Chédeville.
Aucun ne broncha, on ne sut s'ils acceptaient cette excuse. Ils avaient vu
par la fenêtre arriver le député, et l'élection prochaine les remuait; mais
ça ne valait rien de parler trop vite.
--Diable! déclara le fermier, si nous ne sommes que cinq, nous ne pourrons
prendre aucune décision.
Heureusement Lengaigne entra. D'abord il avait résolu de ne pas aller au
conseil, la question du chemin ne l'intéressant pas; et il espérait même
que son absence entraverait le vote. Puis, la venue de M. de Chédeville le
torturant de curiosité, il s'était décidé à monter, pour savoir.
--Bon! nous voilà six, nous pourrons voter, s'écria le maire.
Et Lequeu, qui servait de secrétaire, ayant paru d'un air rogue et
maussade, le registre des délibérations sous le bras, rien ne s'opposa plus
à ce qu'on ouvrît la séance. Mais Delhomme s'était mis à causer bas avec
son voisin, Clou, le maréchal ferrant, un grand, sec et noir. Comme on les
écoutait, ils se turent. Pourtant, on avait saisi un nom, celui du candidat
indépendant, M. Rochefontaine; et tous alors, après s'être tâtés, tombèrent
d'un mot, d'un ricanement, d'une simple grimace, sur ce candidat qu'on ne
connaissait seulement point. Ils étaient pour le bon ordre, le maintien des
choses, l'obéissance aux autorités qui assuraient la vente. Est-ce que ce
monsieur-là se croyait plus fort que le gouvernement? est-ce qu'il ferait
remonter le blé à trente francs l'hectolitre? C'était un fier aplomb,
d'envoyer des prospectus, de promettre plus de beurre que de pain,
lorsqu'on ne tenait à rien ni à personne. Ils en arrivaient à le traiter en
aventurier, en malhonnête homme, battant les villages, histoire de voler
leurs votes comme il aurait volé leurs sous. Hourdequin, qui aurait pu leur
expliquer que M. Rochefontaine, libre échangiste, était, au fond dans les
idées de l'empereur, laissait volontairement Macqueron étaler son zèle
bonapartiste et Delhomme se prononcer avec son bon sens d'homme borné;
tandis que Lengaigne, à qui sa situation de buraliste fermait la bouche,
ravalait, en grognant dans un coin, ses vagues idées républicaines. Bien
que M. de Chédeville n'eût pas été nommé une seule fois, tout ce qu'on
disait le désignait, était comme un aplatissement devant son titre de
candidat officiel.
--Voyons, messieurs, reprit le maire, si nous commencions.
Il s'était assis devant la table, sur son fauteuil de président, une chaise
à dossier plus large, munie de bras. Seul, l'adjoint prit place à côté de
lui. Les quatre conseillers restèrent deux debout, deux appuyés au rebord
d'une fenêtre.
Mais Lequeu avait remis au maire une feuille de papier; et il lui parlait à
l'oreille; puis, il sortit dignement.
--Messieurs, dit Hourdequin, voici une lettre que nous adresse le maître
d'école.
Lecture en fut donnée. C'était une demande d'augmentation, basée sur
l'activité qu'il déployait, trente francs de plus par an. Toutes les mines
s'étaient rembrunies, ils se montraient avares de l'argent de la commune,
comme si chacun d'eux avait eu à le sortir de sa poche, surtout pour
l'école. Il n'y eut pas même de discussion, on refusa net.
--Bon! nous lui dirons d'attendre. Il est trop pressé, ce jeune homme...
Et, maintenant, abordons notre affaire du chemin.
--Pardon, monsieur le maire, interrompit Macqueron, je voudrais dire un mot
à propos de la cure...
Hourdequin, surpris, comprit alors pourquoi l'abbé Godard avait déjeuné
chez le cabaretier. Quelle ambition poussait donc à celui-ci, qu'il se
mettait ainsi en avant? D'ailleurs, sa proposition subit le sort de la
demande du maître d'école. Il eut beau faire valoir qu'on était assez riche
pour se payer un curé à soi, que ce n'était vraiment guère honorable de se
contenter des restes de Bazoches-le-Doyen: tous haussaient les épaules,
demandaient si la messe en serait meilleure. Non, non! il faudrait réparer
le presbytère, un curé à soi coûterait trop cher; et une demi-heure de
l'autre, par dimanche, suffisait.
Le maire, blessé de l'initiative de son adjoint, conclut:
--Il n'y a pas lieu, le conseil a déjà jugé... Et maintenant à notre
chemin, il faut en finir... Delhomme, ayez donc l'obligeance d'appeler M.
Lequeu. Est-ce qu'il croit, cet animal, que nous allons délibérer sur sa
lettre jusqu'à ce soir?
Lequeu, qui attendait dans l'escalier, entra d'un air grave; et, comme on
ne lui fit pas connaître le sort de sa demande, il demeura pincé, inquiet,
gonflé de sourdes insultes: ah! ces paysans, quelle sale race! Il dut
prendre dans l'armoire le plan du chemin et venir le déplier sur la table.
Le conseil le connaissait bien, ce plan. Depuis des années, il traînait là.
Mais ils ne s'en rapprochèrent pas moins tous, ils s'accoudèrent, songèrent
une fois de plus. Le maire énumérait les avantages, pour Rognes: une pente
douce permettant aux voitures de monter à l'église; puis, deux lieues
épargnées, sur la route actuelle de Châteaudun qui passait par Cloyes; et
la commune n'aurait que trois kilomètres à sa charge, leurs voisins de
Blanville ayant voté déjà l'autre tronçon, jusqu'au raccordement avec la
grand'route de Châteaudun à Orléans. On l'écoutait, les yeux restaient
cloués sur le papier, sans qu'une bouche s'ouvrît. Ce qui avait empêché le
projet d'aboutir, c'était avant tout la question des expropriations. Chacun
y voyait une fortune, s'inquiétait de savoir si une pièce à lui était
touchée, s'il vendrait de sa terre cent francs la perche à la commune. Et,
s'il n'avait pas de champ entamé, pourquoi donc aurait-il voté
l'enrichissement des autres? Il se moquait bien de la pente plus douce, de
la route plus courte! Son cheval tirerait davantage, donc!
Aussi Hourdequin n'avait-il pas besoin de les faire causer, pour connaître
leur opinion. Lui ne désirait si vivement ce chemin que parce qu'il passait
devant la ferme et desservait plusieurs de ses pièces. De même, Macqueron
et Delhomme, dont les terrains allaient se trouver en bordure, poussaient
au vote. Cela faisait trois; mais ni Clou, ni l'autre conseiller, n'avaient
intérêt dans la question; et, quant à Lengaigne, il était violemment opposé
au projet, n'ayant rien à y gagner d'abord, désespéré ensuite que son
rival, l'adjoint, y gagnât quelque chose. Si Clou et l'autre, douteux,
votaient mal, on serait trois contre trois. Hourdequin devint inquiet.
Enfin, la discussion commença.
--A quoi ça sert? à quoi ça sert? répétait Lengaigne. Puisqu'on a déjà une
route! C'est bien le plaisir de dépenser de l'argent, d'en prendre dans la
poche de Jean pour le mettre dans la poche de Pierre... Encore, toi, tu as
promis de faire cadeau de ton terrain.
C'était une sournoiserie à l'adresse de Macqueron. Mais celui-ci, qui
regrettait amèrement son accès de libéralité, mentit avec carrure.
--Moi, je n'ai rien promis... Qui t'a dit ça?
--Qui? mais toi, nom de Dieu!... Et devant du monde! Tiens! monsieur Lequeu
était là, il peut parler... N'est-ce pas, monsieur Lequeu?
Le maître d'école, que l'attente de son sort enrageait, eut un geste de
brutal dédain. Est-ce que ça le regardait, leurs saletés d'histoires!
--Alors, vrai! continua Lengaigne, s'il n'y a plus d'honnêteté sur terre,
autant vivre dans les bois!... Non, non! je n'en veux pas de votre chemin!
Un joli vol!
Voyant les choses se gâter, le maire se hâta d'intervenir.
--Tout ça, ce sont des bavardages. Nous n'avons pas à entrer dans les
querelles particulières... C'est l'intérêt public, l'intérêt commun, qui
doit nous guider.
--Bien sûr, déclara sagement Delhomme. La route nouvelle rendra de grands
services à toute la commune... Seulement, il faudrait savoir. Le préfet
nous dit toujours: «Votez une somme, nous verrons après ce que le
gouvernement pourra faire pour vous.» Et, s'il ne faisait rien, à quoi bon
perdre notre temps à voter?
Du coup, Hourdequin crut devoir lancer la grosse nouvelle, qu'il tenait en
réserve.
--A ce propos, messieurs, je vous annonce que M. de Chédeville s'engage à
obtenir du gouvernement une subvention de la moitié des dépenses... Vous
savez qu'il est l'ami de l'empereur. Il n'aura qu'à lui parler de nous, au
dessert.
Lengaigne lui-même en fut ébranlé, tous les visages avaient pris une
expression béate, comme si le saint-sacrement passait. Et la réélection du
député se trouvait assurée en tous cas: l'ami de l'empereur était le bon,
celui qui était à la source des places et de l'argent, l'homme connu,
honorable, puissant, le maître! Il n'y eut d'ailleurs que des hochements de
tête. Ces choses allaient de soi, pourquoi les dire?
Pourtant, Hourdequin restait soucieux de l'attitude muette de Clou. Il se
leva, jeta un regard dehors; et, ayant aperçu le garde champêtre, il
ordonna d'aller chercher le père Loiseau et de l'amener, mort ou vif. Ce
Loiseau était un vieux paysan sourd, oncle de Macqueron, qui l'avait fait
nommer membre du conseil, où il ne venait jamais, parce que, disait-il, ça
lui cassait la tête. Son fils travaillait à la borderie, il était à
l'entière dévotion du maire. Aussi, dès qu'il parut, effaré, celui-ci se
contenta de lui crier, au fond d'une oreille, que c'était pour la route.
Déjà, chacun écrivait gauchement son bulletin, le nez sur le papier, les
bras élargis, afin qu'on ne pût lire. Puis, on procéda au vote de la moitié
des dépenses, dans une petite boîte de bois blanc, pareille à un tronc
d'église. La majorité fut superbe, il y eut six voix pour, une seule
contre, celle de Lengaigne. Cet animal de Clou avait bien voté. Et la
séance fut levée, après que chacun eut signé, sur le registre, la
délibération, que le maître d'école avait préparée à l'avance, en laissant
en blanc le résultat du vote. Tous s'en allaient pesamment, sans un salut,
sans un serrement de main, débandés dans l'escalier.
--Ah! j'oubliais, dit Hourdequin à Lequeu, qui attendait toujours, votre
demande d'augmentation est repoussée... Le conseil trouve qu'on dépense
déjà trop pour l'école.
--Tas de brutes! cria le jeune homme, vert de bile, quand il fut seul.
Allez donc vivre avec vos cochons!
La séance avait duré deux heures, et Hourdequin retrouva devant la mairie
M. de Chédeville, qui revenait seulement de sa tournée dans le village.
D'abord, le curé ne lui avait pas fait grâce d'une des misères de l'église?
le toit crevé, les vitraux cassés, les murs nus. Puis, comme il s'échappait
enfin de la sacristie, qui avait besoin d'être repeinte, les habitants,
tout à fait enhardis, se l'étaient disputé, chacun l'emmenant, ayant une
réclamation à présenter, une faveur à obtenir. L'un l'avait traîné à la
mare commune, qu'on ne curait plus par manque d'argent; l'autre voulait un
lavoir couvert au bord de l'Aigre, à une place qu'il indiquait; un
troisième réclamait l'élargissement de la route devant sa porte, pour que
sa voiture pût tourner; jusqu'à une vieille femme, qui, après avoir poussé
le député chez elle, lui montra ses jambes enflées, en lui demandant si, à
Paris, il ne connaissait point un remède. Effaré, essoufflé, il souriait,
faisait le débonnaire, promettait toujours. Ah! un brave homme, pas fier
avec le pauvre monde!
--Eh bien! partons-nous? demanda Hourdequin. On m'attend à la ferme.
Mais, justement, Coelina et sa fille Berthe accouraient de nouveau sur leur
porte, en suppliant M. de Chédeville d'entrer un instant; et celui-ci
n'aurait pas mieux demandé, respirant enfin, soulagé de retrouver les jolis
yeux clairs et meurtris de la jeune personne.
--Non, non! reprit le fermier, nous n'avons pas le temps, une autre fois!
Et il le força, étourdi, à remonter dans le cabriolet; pendant que, sur une
interrogation du curé resté là, il répondait que le conseil avait laissé en
l'état la question de la paroisse. Le cocher fouetta son cheval, la voiture
fila, au milieu du village familier et ravi. Seul, furieux, l'abbé refit à
pied ses trois kilomètres, de Rognes à Bazoches-le-Doyen.
Quinze jours plus lard, M. de Chédeville était nommé à une grande majorité;
et, dès la fin d'août, il avait tenu sa promesse, la subvention était
accordée à la commune, pour l'ouverture de la nouvelle route. Les travaux
commencèrent tout de suite.
Le soir du premier coup de pioche, Coelina, maigre et noire, était à la
fontaine, à écouter la Bécu, qui, longue, les mains nouées sous son
tablier, parlait sans fin. Depuis une semaine, la fontaine se trouvait
révolutionnée par cette grosse affaire du chemin: on ne parlait que de
l'argent accordé aux uns, que de la rage médisante des autres. Et la Bécu,
chaque jour, tenait Coelina au courant de ce que disait Flore Lengaigne;
non, pour les fâcher, bien sûr; mais, au contraire, pour les faire
s'expliquer, parce que c'était la meilleure façon de s'entendre. Des femmes
s'oubliaient, droites, les bras ballants, leurs cruches pleines à leurs
pieds.
--Alors donc, elle a dit comme ça que c'était arrangé entre l'adjoint et le
maire, histoire de voler sur les terrains. Et elle a encore dit que votre
homme avait deux paroles...
A ce moment Flore sortait de chez elle, sa cruche à la main. Quand elle fut
là, grosse, molle, Coelina, qui éclatait tout de suite en paroles sales,
les poings sur les hanches, dans son honnêteté rêche, se mit à l'arranger
de la belle façon, lui jetant au nez sa garce de fille, l'accusant
elle-même de se faire culbuter par les pratiques; et l'autre, traînant ses
savates, pleurarde, se contentait de répéter:
--En v'là une salope! en v'là une salope!
La Bécu se précipita entre elles, voulut les forcer à s'embrasser, ce qui
faillit les faire se prendre au chignon. Puis, elle lança une nouvelle:
--Dites donc, à propos, vous savez que les filles Mouche vont toucher cinq
cents francs.
--Pas possible!
Et, du coup, la querelle fut oubliée, toutes se rapprochèrent, au milieu
des cruches éparses. Parfaitement! le chemin, aux Cornailles, là-haut,
longeait le champ des filles Mouche, qu'il rognait de deux cent cinquante
mètres: à quarante sous le mètre, ça faisait bien cinq cents francs; et le
terrain, en bordure, acquérait en outre une plus-value. C'était une chance.
--Mais alors, dit Flore, voilà Lise devenue un vrai parti, avec son
mioche... Ce grand serin de Caporal a eu du nez tout de même de s'obstiner.
--A moins, ajouta Coelina, que Buteau ne reprenne la place... Sa part gagne
aussi joliment, à cette route.
La Bécu se retourna, en les poussant du coude.
--Chut! taisez-vous!
C'était Lise, qui arrivait gaiement en balançant sa cruche. Et le défilé
recommença devant la fontaine.