IV

Depuis la veille, Jean conduisait la faucheuse mécanique, dans les quelques

arpents de pré qui dépendaient de la Borderie, au bord de l'Aigre. De

l'aube à la nuit, on avait entendu le claquement régulier des lames; et, ce

matin-là, il finissait, les derniers andains tombaient, s'alignaient

derrière les roues, en une couche de tiges fines, d'un vert tendre. La

ferme n'ayant pas de machine à faner, on lui avait laissé engager deux

faneuses, Palmyre, qui se tuait de travail, et Françoise, qui s'était fait

embaucher par caprice, amusée de cette besogne. Toutes deux, venues dès

cinq heures, avaient, de leurs longues fourches, étalé les mulons, l'herbe

à demi séchée et mise en tas la veille au soir, pour la protéger de la

rosée nocturne. Le soleil s'était levé dans un ciel ardent et pur, qu'une

brise rafraîchissait. Un vrai temps pour faire de bon foin.

Après le déjeuner, lorsque Jean revint avec ses faneuses, le foin du

premier arpent fauché était fait. Il le toucha, le sentit sec et craquant.

--Dites donc, cria-t-il, nous allons le retourner encore, et ce soir nous

commençons les meules.

Françoise, en robe de toile grise, avait noué sur sa tête un mouchoir bleu,

dont un côté battait sa nuque, tandis que les deux coins flottaient

librement sur ses joues, lui protégeant le visage de l'éclat du soleil. Et,

d'un balancement de sa fourche, elle prenait l'herbe, la jetait dans le

vent, qui en emportait comme une poussière blonde. Les brins volaient, une

odeur s'en dégageait, pénétrante et forte, l'odeur des herbes coupées, des

fleurs fanées. Elle avait très chaud, en s'avançant au milieu de cet

envolement continu, qui l'égayait.

--Ah! ma petite, dit Palmyre, de sa voix dolente, on voit bien que tu es

jeune... Demain, tu sentiras tes bras.

Mais elles n'étaient point seules, tout Rognes fauchait et fanait, dans les

prés, autour d'elles. Avant le jour, Delhomme se trouvait là, car l'herbe,

trempée de rosée, est tendre à couper, comme du pain mollet, tandis qu'elle

durcit, à mesure que le soleil la chauffe; et on l'entendait bien,

résistante et sifflante à cette heure sous la faux, dont la volée allait et

revenait, continuellement, au bout de ses bras nus. Plus près, touchant

l'herbage de la ferme, il y avait deux parcelles, l'une appartenant à

Macqueron, l'autre à Lengaigne. Dans la première, Berthe, vêtue en

demoiselle d'une robe à volants, coiffée d'un chapeau de paille, avait

suivi les faneuses, par distraction; mais, lasse déjà, elle restait appuyée

sur sa fourche, à l'ombre d'un saule. Dans l'autre, Victor, qui fauchait

pour son père, venait de s'asseoir et, son enclume entre les genoux,

battait sa faux. Depuis cinq minutes, au milieu du grand silence

frissonnant de l'air on ne distinguait plus que ce martèlement obstiné, les

petits coups pressés du marteau sur le fer.

Justement, Françoise arriva près de Berthe.

--Hein? t'en as assez!

--Un peu, ça commence... Quand on n'en a pas l'habitude!

Elles causèrent, elles parlèrent de Suzanne, la soeur à Victor, que les

Lengaigne avaient mise dans un atelier de couture, à Châteaudun, et qui, au

bout de six mois, s'était envolée à Chartres, pour faire la vie. On la

disait sauvée avec un clerc de notaire, toutes les filles de Rognes en

chuchotaient, rêvaient des détails. Faire la vie, c'étaient des orgies de

sirop de groseille et d'eau de Seltz, au milieu d'une débandade d'hommes,

des douzaines vous passant à la file sur le corps, dans des

arrière-boutiques de marchands de vins.

--Oui, ma chère, c'est comme ça... Ah! elle en prend!

Françoise, plus jeune, ouvrait des yeux stupéfiés.

--En voilà un amusement! dit-elle enfin. Mais, si elle ne revient pas, les

Lengaigne vont donc être seuls, puisque Victor est tombé au sort.

Berthe, qui épousait la haine de son père, haussa les épaules: il s'en

fichait bien, Lengaigne! il n'avait qu'un regret, celui que la petite ne

fût pas restée à se faire culbuter chez lui, pour achalander son bureau de

tabac. Est-ce qu'un vieux de quarante ans, un oncle à elle, ne l'avait pas

eue déjà, avant qu'elle partît à Châteaudun, un jour qu'ils épluchaient

ensemble des carottes? Et, baissant la voix, Berthe, dit avec les mots,

comment ça s'était passé. Françoise, pliée en deux, riait à s'étouffer,

tant ça lui semblait drôle.

--Oh! la, la, est-ce bête qu'on se fasse des machines pareilles!

Elle se remit à sa besogne, elle s'éloigna, soulevant des fourchées

d'herbe, les secouant dans le soleil. On entendait toujours le bruit

persistant du marteau, qui tapait le fer. Et, quelques minutes plus tard,

comme elle s'était rapprochée du jeune homme assis, elle lui adressa la

parole.

--Alors, tu vas partir soldat?

--Oh! en octobre... J'ai le temps, ce n'est pas pressé.

Elle résistait à l'envie de le questionner sur sa soeur, elle en causa

malgré elle.

--Est-ce vrai, ce qu'on raconte, que Suzanne est à Chartres?

Mais lui, plein d'indifférence, répondit:

--Paraît... Si ça l'amuse!

Tout de suite, il reprit, en voyant au loin poindre Lequeu, le maître

d'école, qui semblait arriver par hasard, en flânant:

--Tiens! en v'là un pour la fille à Macqueron... Qu'est-ce que je disais?

Il s'arrête, il lui fourre son nez dans les cheveux... Va, va, sale tête de

pierrot, tu peux la renifler, tu n'en auras que l'odeur!

Françoise s'était remise à rire, et Victor tombait maintenant sur Berthe,

par haine de famille. Sans doute, le maître d'école ne valait pas cher, un

rageur qui giflait les enfants, un sournois dont personne ne connaissait

l'opinion, capable de se faire le chien couchant de la fille pour avoir les

écus du père. Mais Berthe, elle non plus, n'était guère catholique, malgré

ses grands airs de demoiselle élevée en ville. Oui, elle avait beau porter

des jupes à volants, des corsages de velours, et se grossir le derrière

avec des serviettes, le par-dessous n'en était pas meilleur, au contraire,

car elle en savait long, on en apprenait davantage en s'éduquant à la

pension de Cloyes, qu'en restant chez soi à garder les vaches. Pas de

danger que celle-là se laissât de sitôt coller un enfant: elle aimait mieux

se détruire toute seule la santé!

--Comment ça? demanda Françoise, qui ne comprenait point.

Il eut un geste, elle devint sérieuse, et dit sans gêne:

--C'est donc ça qu'elle vous lâche toujours des saletés et qu'elle se

pousse sur vous!

Victor s'était remis à battre son fer. Dans le bruit, il rigola, tapant

entre chaque phrase.

--Puis, tu sais, N'en-a-pas...

--Hein?

--Berthe, pardi!... N'en-a-pas, c'est le petit nom que les garçons lui

donnent, à cause qu'il ne lui en a pas poussé.

--De quoi?

--Des cheveux partout... Elle a ça comme une gamine, aussi lisse que la

main!

--Allons donc, menteur!

--Quand je te dis!

--Tu l'as vue, toi?

--Non, pas moi, d'autres.

--Qui, d'autres?

--Ah! des garçons qui l'ont juré à des garçons que je connais.

--Et où l'ont-ils vue? comment?

--Dame! comme on voit, quand on a le nez sur la chose, ou quand on la

moucharde par une fente. Est-ce que je sais?... S'ils n'ont pas couché

avec, il y a des moments et des endroits où l'on se trousse, pas vrai?

--Bien sûr que s'ils sont allés la guetter!

--Enfin, n'importe! paraît que c'est d'un bête, que c'est d'un laid, tout

nu! comme qui dirait le plus vilain de ces vilains petits moigneaux sans

plumes, qui ouvrent le bec, dans les nids, oh! mais vilain, vilain, à en

dégobiller dessus!

Françoise, du coup, fut secouée d'un nouvel accès de gaieté, tellement

l'idée de ce moigneau sans plumes lui paraissait farce. Et elle ne se

calma, elle ne continua à faner, que lorsqu'elle aperçut sur la route sa

soeur Lise, qui descendait dans le pré. Celle-ci, s'étant approchée de

Jean, expliqua qu'elle se rendait chez son oncle, à cause de Buteau. Depuis

trois jours, cette démarche était convenue entre eux, et elle promit de

repasser, pour lui dire la réponse. Quand elle s'éloigna, Victor tapait

toujours, Françoise, Palmyre et les autres femmes, dans l'éblouissement du

grand ciel clair, jetaient les herbes, encore et encore; tandis que Lequeu,

très obligeant, donnait une leçon à Berthe, piquant la fourche, l'élevant

et la baissant, avec la raideur d'un soldat à l'exercice. Au loin, les

faucheurs s'avançaient sans un arrêt, d'un même mouvement rythmique, le

torse balancé sur les reins, la faux lancée et ramenée, continuellement.

Une minute, Delhomme s'arrêta, se tint debout, très grand au milieu des

autres. Dans son goujet, la corne de vache pleine d'eau, pendue à sa

ceinture, il avait pris la pierre noire, et il affilait sa faux, d'un long

geste rapide. Puis, son échine de nouveau se cassa, on entendit le fer

aiguisé mordre le pré d'un sifflement plus vif.

Lise était arrivée devant la maison des Fouan. D'abord, elle craignit qu'il

n'y eût personne, tant le logis semblait mort. Rose s'était débarrassée de

ces deux vaches, le vieux venait de vendre son cheval, il n'y avait plus ni

bêtes, ni travail, ni rien qui grouillât dans le vide des bâtiments et de

la cour. Pourtant, la porte céda; et Lise, en entrant dans la salle muette

et noire, malgré les gaietés du dehors, y trouva le père Fouan debout, en

train d'achever un morceau de pain et de fromage, tandis que sa femme,

assise, inoccupée, le regardait.

--Bien le bonjour, ma tante... Et ça va comme vous voulez?

--Mais oui, répondit la vieille dont le visage s'éclaira, heureuse de cette

visite. Maintenant qu'on est des bourgeois, on n'a qu'à prendre du bon

temps, du matin au soir.

Lise voulut aussi être aimable pour son oncle.

--Et l'appétit marche, à ce que je vois?

--Oh! dit-il, ce n'est pas que j'aie faim... Seulement de manger un morceau

ça occupe toujours, ça fait couler la journée.

Il avait un air si morne, que Rose repartit en exclamation sur leur bonheur

de ne plus travailler. Vrai! ils avaient bien gagné ça, ce n'était pas trop

tôt, de voir trimer les autres, en jouissant de ses rentes. Se lever tard,

tourner ses pouces, se moquer du chaud et du froid, n'avoir pas un souci,

ah! ça les changeait rudement, ils étaient dans le paradis pour sûr.

Lui-même, réveillé, s'excitait comme elle, renchérissait. Et, sous cette

joie forcée, sous la fièvre de ce qu'ils disaient, on sentait l'ennui

profond, le supplice de l'oisiveté torturant ces deux vieux, depuis que

leurs bras, tout d'un coup inertes, se détraquaient dans le repos, pareils

à d'antiques machines jetées aux ferrailles.

Enfin, Lise risqua le motif de sa visite.

--Mon oncle, on m'a conté que l'autre jour, vous aviez rencontré Buteau...

--Buteau est un jean-foutre! cria Fouan, subitement furieux, et sans lui

donner le temps d'achever. Est-ce que, s'il ne s'obstinait pas, comme un

âne rouge, j'aurais eu cette histoire avec Fanny?

C'était le premier froissement entre lui et ses enfants, qu'il cachait, et

dont l'amertume venait de lui échapper. En confiant la part de Buteau à

Delhomme, il avait prétendu la louer quatre-vingts francs l'hectare, tandis

que Delhomme entendait servir simplement une pension double, deux cents

francs pour sa part et deux cents pour l'autre. Cela était juste, le vieux

enrageait d'avoir eu tort.

--Quelle histoire? demanda Lise. Est-ce que les Delhomme ne vous payent

pas?

--Oh! si, répondit Rose. Tous les trois mois, à midi sonnant, l'argent est

là, sur la table... Seulement, il y a des façons de payer, n'est-ce pas? et

le père, qui est susceptible, voudrait au moins de la politesse... Fanny

vient chez nous de l'air dont elle irait chez l'huissier, comme si on la

volait.

--Oui, ajouta le vieux, ils payent et c'est tout. Moi, je trouve que ce

n'est point assez. Faudrait des égards... Est-ce que ça les acquitte, leur

argent? Nous voilà des créanciers, pas plus... Et encore on a tort de se

plaindre. S'ils payaient tous!

Il s'interrompit, un silence embarrassé régna. Cette allusion à

Jésus-Christ, qui ne leur avait pas donné un sou, buvant sa part qu'il

hypothéquait morceau à morceau, désolait la mère, toujours portée à

défendre le chenapan, le chéri de son coeur. Elle trembla de voir étaler

cette autre plaie, elle se hâta de reprendre:

--Ne te mange donc pas les sangs pour des bêtises!... Puisque nous sommes

heureux, qu'est-ce que ça te fiche, le reste? Quand on a assez, on a assez.

Jamais elle ne lui avait tenu tête ainsi. Il la regarda fixement.

--Tu parles trop, la vieille!... Je veux bien être heureux, mais faut pas

qu'on m'embête!

Et elle redevint toute petite, tassée et oisive sur sa chaise, pendant

qu'il achevait son pain, en roulant longuement la dernière bouchée, pour

faire durer la récréation. La salle triste s'endormait.

--Alors, put continuer Lise, je désirerais donc savoir ce que Buteau compte

faire, par rapport à moi et à son enfant... Je ne l'ai guère tourmenté, il

est temps que ça se décide.

Les deux vieux ne soufflaient plus mot. Elle interrogea directement le

père.

--Puisque vous l'avez vu, il a dû vous parler de moi... Qu'est-ce qu'il en

dit?

--Rien, il ne m'en a seulement point ouvert la bouche... Et il n'y a rien à

en dire, ma foi! Le curé m'assomme pour que j'arrange ça, comme si c'était

arrangeable, tant que le garçon refusera sa part!

Lise, pleine d'incertitude, réfléchissait.

--Vous croyez qu'il l'acceptera un jour?

--Ça se peut encore.

--Et vous pensez qu'il m'épouserait?

--Il y a des chances.

--Vous me conseillez donc d'attendre?

--Dame! c'est selon tes forces, chacun fait comme il sent.

Elle se tut, ne voulant pas parler de la proposition de Jean, ne sachant de

quelle façon obtenir une réponse définitive. Puis, elle tenta un dernier

effort.

--Vous comprenez, j'en suis malade, à la fin, de ne pas savoir à quoi m'en

tenir. Il me faut un oui ou un non... Vous, mon oncle, si vous alliez

demander à Buteau, je vous en prie!

Fouan haussa les épaules.

--D'abord, jamais je ne reparlerai à ce jean-foutre... Et puis, ma fille,

que t'es serine! pourquoi lui faire dire non, à ce têtu, qui dira toujours

non ensuite? Laisse-lui donc la liberté de dire oui, un jour, si c'est son

intérêt!

--Bien sûr! conclut simplement Rose, redevenue l'écho de son homme.

Et Lise ne put tirer d'eux rien de plus net. Elle les laissa, elle referma

la porte sur la salle, retombée à son engourdissement; et la maison, de

nouveau, parut vide.

Dans les prés, au bord de l'Aigre, Jean et ses deux faneuses avaient

commencé la première meule. C'était Françoise qui la montait. An centre,

posée sur un mulon, elle disposait et rangeait en cercle les fourchées de

foin que lui apportaient le jeune homme et Palmyre. Et, peu à peu, cela

grandissait, se haussait, elle toujours au milieu, se remettant des bottes

sous les pieds, dans le creux où elle se trouvait, à mesure que le mur,

autour d'elle, lui gagnait les genoux. La meule prenait tournure. Déjà,

elle était à deux mètres; Palmyre et Jean devaient tendre leurs fourches;

et la besogne n'allait pas sans de grands rires, à cause de la joie du

plein air et des bêtises qu'on se criait, dans la bonne odeur du foin.

Françoise surtout, son mouchoir glissé du chignon, sa tête nue au soleil,

les cheveux envolés, embroussaillés d'herbe, s'égayait comme une

bienheureuse, sur ce tas mouvant, où elle baignait jusqu'aux cuisses. Ses

bras nus enfonçaient, chaque paquet jeté d'en bas la couvrait d'une pluie

de brindilles, elle disparaissait, feignait de naufrager dans les remous.

--Oh! la, la, ça me pique!

--Où donc?

--Sous ma cotte, là-haut.

--C'est une araignée, tiens bon, serre les jambes!

Et de rire plus fort, de lâcher de vilains mots qui les faisaient se

tordre.

Delhomme, au loin, s'en inquiéta, tourna an instant la tête, sans cesser de

lancer et de ramener sa faux. Ah! cette gamine, elle devait en faire, du

bon travail, à jouer ainsi! Maintenant, on gâtait les filles, elles ne

travaillaient que pour l'amusement. Et il continua, couchant l'andain à

coups pressés, laissant derrière lui le creux de son sillage. Le soleil

baissait à l'horizon, les faucheurs élargissaient encore leurs trouées.

Victor, qui ne battait plus son fer, ne se hâtait guère pourtant; et, comme

la Trouille passait avec ses oies, il s'échappa sournoisement, il fila la

retrouver, à l'abri d'une ligne épaisse de saules, bordant la rivière.

--Bon? cria Jean, il retourne affûter. La rémouleuse est là qui l'attend.

Françoise éclata de nouveau, à cette allusion.

--Il est trop vieux pour elle.

--Trop vieux!... Écoute donc, s'ils n'affûtent pas ensemble!

Et, d'un sifflement des lèvres, il imitait le bruit de la pierre mangeant

le fil d'une lame, si bien que Palmyre elle-même, se tenant le ventre comme

si une colique l'eût tortillée, dit:

--Qu'est-ce qu'il a aujourd'hui, ce Jean? est-il farce!

Les fourchées d'herbe étaient jetées toujours plus haut, et la meule

montait. On plaisanta Lequeu et Berthe, qui avaient fini par s'asseoir.

Peut-être bien que N'en-a-pas se faisait chatouiller à distance, avec une

paille; et puis, le maître d'école pouvait enfourner, ce n'était pas pour

lui que cuirait la galette.

--Est-il sale! répéta Palmyre, qui ne savait pas rire et qui étouffait.

Alors, Jean la taquina.

--Avec ça que vous êtes arrivée à l'âge de trente-deux ans, sans avoir vu

la feuille à l'envers!

--Moi, jamais!

--Comment! pas un garçon ne vous l'a pris? Vous n'avez pas d'amoureux?

--Non, non.

Elle était devenue toute pâle, très sérieuse, avec sa longue face de

misère, flétrie déjà, hébétée à force de travail, où il n'y avait plus que

des yeux de bonne chienne, d'un dévouement clair et profond. Peut-être

revivait-elle sa vie dolente, sans une amitié, sans un amour, une existence

de bête de somme menée à coups de fouet, morte de sommeil, le soir, à

l'écurie; et elle s'était arrêtée, debout, les poings sur sa fourche, les

regards au loin, dans cette campagne qu'elle n'avait même jamais vue.

Il y eut un silence. Françoise écoutait, immobile en haut de la meule,

tandis que Jean, qui soufflait lui aussi, continuait à goguenarder,

hésitant à dire l'affaire qu'il avait aux lèvres. Puis, il se décida, il

lâcha tout.

--C'est donc des menteries, ce qu'on raconte, que vous couchez avec votre

frère?

De blême qu'il était, le visage de Palmyre s'empourpra d'un flot de sang

qui lui rendit sa jeunesse. Elle bégayait, surprise, irritée, ne trouvant

pas le démenti qu'elle aurait voulu.

--Oh! les méchants... si l'on peut croire...

Et Françoise et Jean, repris de gaieté bruyante, parlaient à la fois, la

pressaient, la bouleversaient. Dame! dans l'étable en ruines où ils

logeaient, elle et son frère, il n'y avait guère moyen de remuer, sans

tomber l'un sur l'autre. Leurs paillasses se touchaient par terre, bien sûr

qu'ils se trompaient, la nuit.

--Voyons, c'est vrai, dis que c'est vrai... D'ailleurs, on le sait.

Toute droite, Palmyre, ahurie, s'emporta douloureusement.

--Et quand ce serait vrai, qu'est-ce que ça vous fiche?... Le pauvre petit

n'a déjà pas tant de plaisir. Je suis sa soeur, je pourrais bien être sa

femme, puisque toutes les filles le rebutent.

Deux larmes coulèrent sur ses joues à cet aveu, dans le déchirement de sa

maternité pour l'infirme, qui allait jusqu'à l'inceste. Après lui avoir

gagné du pain, elle pouvait encore, le soir, lui donner ça, ce que les

autres lui refusaient, un régal qui ne leur coûtait rien; et, au fond de

leur intelligence obscure d'êtres près de la terre, de parias dont l'amour

n'avait point voulu, ils n'auraient su dire comment la chose s'était faite:

une approche instinctive sans consentement réfléchi, lui tourmenté et

bestial, elle passive et bonne à tout, cédant ensuite l'un et l'autre au

plaisir d'avoir plus chaud, dans cette masure où ils grelottaient.

--Elle a raison, qu'est-ce que ça nous fiche? reprit Jean de son air

bonhomme, touché de la voir si bouleversée. Ça les regarde, ça ne fait du

tort à personne.

D'ailleurs, une autre histoire les occupa. Jésus-Christ venait de descendre

du Château, l'ancienne cave qu'il habitait au milieu des broussailles, à

mi-côte; et, du haut de la route, il appelait la Trouille à pleins poumons,

jurant, gueulant que sa garce de fille avait encore disparu depuis deux

heures, sans s'inquiéter de la soupe du soir.

--Ta fille, lui cria Jean, elle est sous les saules, à regarder la lune

avec Victor.

Jésus-Christ leva ses deux poings au ciel.

--Nom de Dieu de bougresse qui me déshonore!... Je vas chercher mon fouet.

Et il remonta en courant. C'était un grand fouet de roulier, qu'il avait

accroché derrière sa porte, à gauche, pour ces occasions.

Mais la Trouille avait dû entendre. Il y eut, sous les feuilles, un long

froissement, un bruit de fuite; et, deux minutes plus tard, Victor reparut,

d'un pas nonchalant. Il examina sa faux, il se remit enfin à la besogne.

Et, comme Jean, de loin, lui demandait s'il avait la colique, il répondit:

--Juste!

La meule allait être finie, haute de quatre mètres, solide, arrondie en

forme de ruche. Palmyre, de ses longs bras maigres, lança les dernières

bottes, et Françoise, debout à la pointe, apparut alors grandie sur le ciel

pâle, dans la clarté fauve du soleil couchant. Elle était tout essoufflée,

toute vibrante de son effort, trempée de sueur, les cheveux collés à la

peau, et si défaite, que son corsage bâillait sur sa petite gorge dure, et

que sa jupe, aux agrafes arrachées, glissait de ses hanches.

--Oh! la, que c'est haut!... La tête me tourne.

Et elle riait avec un frisson, hésitante, n'osant plus descendre, avançant

un pied qu'elle retirait vite.

--Non, c'est trop haut. Va quérir une échelle.

--Mais, bête! dit Jean, assieds-toi donc, laisse-toi glisser!

--Non, non, j'ai peur, je ne peux pas!

Alors, ce furent des cris, des exhortations, des plaisanteries grasses. Pas

sur le ventre, ça le ferait enfler! Sur le derrière, à moins qu'elle n'y

eût des engelures! Et lui, en bas, s'excitait, les regards levés vers cette

fille dont il apercevait les jambes, peu à peu exaspéré de la voir si haut,

hors de sa portée, pris inconsciemment d'un besoin de mâle, la rattraper et

la tenir.

--Quand je te dis que tu ne te rompras rien!... Déboule, tu tomberas dans

mes bras.

--Non, non!

Il s'était placé devant la meule, il élargissait les bras, lui offrait sa

poitrine, pour qu'elle se jetât. Et, lorsque, se décidant, fermant les

yeux, elle se laissa aller, sa chute fut si prompte, sur la pente glissante

du foin, qu'elle le culbuta, en lui enfourchant les côtes de ses deux

cuisses. Par terre, les cottes troussées, elle étranglait de rire, elle

bégayait qu'elle ne s'était pas fait de mal. Mais, à la sentir brûlante et

suante contre sa face, il l'avait empoignée. Cette odeur âcre de fille, ce

parfum violent de foin fouetté de grand air, le grisaient, raidissaient

tous ses muscles, dans une rage brusque de désir. Puis, c'était autre chose

encore, une passion ignorée pour cette enfant, et qui crevait d'un coup,

une tendresse de coeur et de chair, venue de loin, grandie avec leurs jeux

et leurs gros rires, aboutissant à cette envie de l'avoir, là, dans

l'herbe.

--Oh! Jean, assez! tu me casses!

Elle riait toujours, croyant qu'il jouait. Et lui, ayant rencontré les yeux

ronds de Palmyre, tressaillit et se releva, grelottant, de l'air éperdu

d'un ivrogne que la vue d'un trou béant dégrise. Quoi donc? ce n'était pas

Lise qu'il voulait, c'était cette gamine! Jamais l'idée de la peau de Lise

contre la sienne, ne lui avait seulement fait battre le coeur; tandis que

tout son sang l'étouffait, à la seule pensée d'embrasser Françoise.

Maintenant, il savait pourquoi il se plaisait tant à rendre visite et à

être utile aux deux soeurs. Mais l'enfant était si jeune! il en restait

désespéré et honteux.

Justement, Lise revenait de chez les Fouan. En chemin, elle avait réfléchi.

Elle aurait mieux aimé Buteau, parce que, tout de même, il était le père de

son petit. Les vieux avaient raison, pourquoi se bousculer? Le jour où

Buteau dirait non, il y aurait toujours là Jean qui dirait oui.

Elle aborda ce dernier, et tout de suite:

--Pas de réponse, l'oncle ne sait rien... Attendons.

Effaré, frémissant encore, Jean la regardait, sans comprendre. Puis, il se

souvint: le mariage, le mioche, le consentement de Buteau, toute cette

affaire qu'il considérait, deux heures plus tôt, comme avantageuse pour

elle et pour lui. Il se hâta de dire:

--Oui, oui, attendons, ça vaut mieux.

La nuit tombait, une étoile brillait déjà au fond du ciel couleur de

violette. On ne distinguait, sous le crépuscule croissant, que les rondeurs

vagues des premières meules, qui bossuaient l'étendue rase des prairies.

Mais les odeurs de la terre chaude s'exhalaient plus fortes, dans le calme

de l'air, et les bruits s'entendaient davantage, prolongés, d'une limpidité

musicale. C'étaient des voix d'hommes et de femmes, des rires mourants,

l'ébrouement d'une bête, le heurt d'un outil; tandis que, s'entêtant sur un

coin de pré, les faucheurs allaient toujours, sans relâche; et le

sifflement des faux montait encore, large, régulier, de cette besogne qu'on

ne voyait plus.

V

Deux ans s'étaient passés, dans cette vie active et monotone des campagnes;

et Rognes avait vécu, avec le retour fatal des saisons, le train éternel

des choses, les mêmes travaux, les mêmes sommeils.

Il y avait en bas, sur la route, à l'encoignure de l'école, une fontaine

d'eau vive, où toutes les femmes descendaient prendre leur eau de table,

les maisons n'ayant que des mares, pour le bétail et l'arrosage. A six

heures, le soir, c'était là que se tenait la gazette du pays; les moindres

événements y trouvaient un écho, on s'y livrait à des commentaires sans fin

sur ceux-ci qui avaient mangé de la viande, sur la fille à ceux-là, grosse

depuis la Chandeleur; et, pendant les deux années, les mêmes commérages

avaient évolué avec les saisons, revenant et se répétant, toujours des

enfants faits trop tôt, des hommes soûls, des femmes battues, beaucoup de

besogne pour beaucoup de misère. Il était arrivé tant de choses et rien du

tout!

Les Fouan, dont la démission de biens avait passionné, vivotaient, si

assoupis, qu'on les oubliait. L'affaire en était demeurée là, Buteau

s'obstinait, et il n'épousait toujours pas l'aînée des Mouche, qui élevait

son mioche. C'était comme Jean, qu'on avait accusé de coucher avec Lise:

peut-être bien qu'il n'y couchait pas; mais, alors, pourquoi continuait-il

à fréquenter la maison des deux soeurs? Ça semblait louche. Et l'heure de

la fontaine aurait langui, certains jours, sans la rivalité de Coelina

Macqueron et de Flore Lengaigne, que la Bécu jetait l'une sur l'autre, sous

le prétexte de les réconcilier. Puis, en plein calme, venaient d'éclater

deux gros événements, les prochaines élections et la question du fameux

chemin de Rognes à Châteaudun, qui soufflèrent un terrible vent de

commérages. Les cruches pleines restaient en ligne, les femmes ne s'en

allaient plus. On faillit se battre, un samedi soir.

Or, justement, le lendemain, M. de Chédeville, député sortant, déjeunait à

la Borderie, chez Hourdequin. Il faisait sa tournée électorale et il

ménageait ce dernier, très puissant sur les paysans du canton, bien qu'il

fût certain d'être réélu, grâce à son titre de candidat officiel. Il était

allé une fois à Compiègne, tout le pays l'appelait «l'ami de l'empereur»,

et cela suffisait: on le nommait, comme s'il eût couché chaque soir aux

Tuileries. Ce M. de Chédeville, un ancien beau, la fleur du règne de

Louis-Philippe, gardait au fond du coeur des tendresses orléanistes. Il

s'était ruiné avec les femmes, il ne possédait plus que sa ferme de la

Chamade, du côté d'Orgères, où il ne mettait les pieds qu'en temps

d'élection, mécontent du reste des fermages qui baissaient, pris sur le

tard de l'idée pratique de refaire sa fortune dans les affaires. Grand,

élégant encore, le buste sanglé et les cheveux teints, ils se rangeait,

malgré ses yeux de braise au passage du dernier des jupons; et il

préparait, disait-il, des discours importants sur les questions agricoles.

La veille, Hourdequin avait eu une violente querelle avec Jacqueline, qui

voulait être du déjeuner.

--Ton député, ton député! est-ce que tu crois que je le mangerais?...

Alors, tu as honte de moi?

Mais il tint bon, il n'y eut que deux couverts, et elle boudait, malgré

l'air galant de M. de Chédeville, qui, l'ayant aperçue, avait compris, et

tournait sans cesse les yeux vers la cuisine, où elle était allée se

renfermer dans sa dignité.

Le déjeuner tirait à sa fin, une truite de l'Aigre après une omelette, et

des pigeons rôtis.

--Ce qui nous tue, dit M. de Chédeville, c'est cette liberté commerciale,

dont l'empereur s'est engoué. Sans doute, les choses ont bien marché à la

suite des traités de 1861, on a crié au miracle. Mais, aujourd'hui, les

véritables effets se font sentir, voyez comme tous les prix s'avilissent.

Moi, je suis pour la protection, il faut qu'on nous défende contre

l'étranger.

Hourdequin, renversé sur sa chaise, ne mangeant plus, les yeux vagues,

parla lentement.

--Le blé, qui est à dix-huit francs l'hectolitre, en coûte seize à

produire. S'il baisse encore, c'est la ruine... Et chaque année, dit-on,

l'Amérique augmente ses exportations de céréales. On nous menace d'une

vraie inondation du marché. Que deviendrons-nous, alors?... Tenez! moi,

j'ai toujours été pour le progrès, pour la science, pour la liberté. Eh

bien! me voilà ébranlé, parole d'honneur! Oui, ma foi! nous ne pouvons

crever de faim, qu'on nous protège!

Il se remit à son aile de pigeon, il continua:

--Vous savez que votre concurrent, M. Rochefontaine, le propriétaire des

Ateliers de construction de Châteaudun, est un libre-échangiste enragé?

Et ils causèrent un instant de cet industriel, qui occupait douze cents

ouvriers; un grand garçon intelligent et actif, très riche d'ailleurs, tout

prêt à servir l'empire, mais si blessé de n'avoir pu obtenir l'appui du

préfet, qu'il s'était obstiné à se poser en candidat indépendant. Il

n'avait aucune chance, les électeurs des campagnes le traitaient en ennemi

public, du moment où il n'était pas du côté du manche.

--Parbleu! reprit M. de Chédeville, lui ne demande qu'une chose, c'est que

le pain soit à bas prix, pour payer ses ouvriers moins cher.

Le fermier, qui allait se verser un verre de bordeaux, reposa la bouteille

sur la table.

--Voilà le terrible! cria-t-il. D'un côté, nous autres, les paysans, qui

avons besoin de vendre nos grains à un prix rémunérateur. De l'autre,

l'industrie, qui pousse à la baisse, pour diminuer les salaires. C'est la

guerre acharnée, et comment finira-t-elle, dites-moi?

En effet, c'était l'effrayant problème d'aujourd'hui, l'antagonisme dont

craque le corps social. La question dépassait de beaucoup les aptitudes de

l'ancien beau, qui se contenta de hocher la tête, en faisant un geste

évasif.

Hourdequin, ayant empli son verre, le vida d'un trait.

--Ça ne peut pas finir... Si le paysan vend bien son blé, l'ouvrier meurt

de faim; si l'ouvrier mange, c'est le paysan qui crève... Alors, quoi? je

ne sais pas, dévorons-nous les uns les autres!

Puis, les deux coudes sur la table, lancé, il se soulagea violemment; et

son secret mépris pour ce propriétaire qui ne cultivait pas, qui ignorait

tout de la terre dont il vivait, se sentait à une certaine vibration

ironique de sa voix.

--Vous m'avez demandé des faits pour vos discours... Eh bien! d'abord,

c'est votre faute, si la Chamade perd, Robiquet, le fermier que vous avez

là, s'abandonne, parce que son bail est à bout, et qu'il soupçonne votre

intention de l'augmenter. On ne vous voit jamais, on se moque de vous et

l'on vous vole, rien de plus naturel... Ensuite, il y a, à votre ruine, une

raison plus simple: c'est que nous nous ruinons tous, c'est que la Beauce

s'épuise, oui! la fertile Beauce, la nourrice, la mère!

Il continua. Par exemple, dans sa jeunesse, le Perche, de l'autre côté du

Loir, était un pays pauvre, de maigre culture, presque sans blé, dont les

habitants venaient se louer pour la moisson, à Cloyes, à Châteaudun, à

Bonneval; et, aujourd'hui, grâce à la hausse constante de la main-d'oeuvre,

voilà le Perche qui prospérait, qui bientôt l'emporterait sur la Beauce;

sans compter qu'il s'enrichissait avec l'élevage, les marchés de

Mondoubleau, de Saint-Calais et de Courtalain fournissaient le plat pays de

chevaux, de boeufs et de cochons. La Beauce, elle, ne vivait que sur ses

moutons. Deux ans plus tôt, lorsque le sang de rate les avait décimés, elle

avait traversé une crise terrible, à ce point que, si le fléau eût

continué, elle en serait morte.

Et il entama sa lutte à lui, son histoire, ses trente années de bataille

avec la terre, dont il sortait plus pauvre. Toujours les capitaux lui

avaient manqué, il n'avait pu amender certains champs comme il l'aurait

voulu, seul le marnage était peu coûteux, et personne autre que lui ne s'en

préoccupait. Même histoire pour les fumiers, on n'employait que le fumier

de ferme, qui était insuffisant: tous ses voisins se moquaient, à le voir

essayer des engrais chimiques, dont la mauvaise qualité, du reste, donnait

souvent raison aux rieurs. Malgré ses idées sur les assolements, il avait

dû adopter celui du pays, l'assolement triennal, sans jachères, depuis que

les prairies artificielles et la culture des plantes sarclées se

répandaient. Une seule machine, la machine à battre, commençait à être

acceptée. C'était l'engourdissement mortel, inévitable, de la routine; et

si lui, progressiste, intelligent, se laissait envahir, qu'était-ce donc

pour les petits propriétaires, têtes dures, hostiles aux nouveautés? Un

paysan serait mort de faim, plutôt que de ramasser dans son champ une

poignée de terre et de la porter à l'analyse d'un chimiste, qui lui aurait

dit ce qu'elle avait de trop ou de pas assez, la fumure qu'elle demandait,

la culture appelée à y réussir. Depuis des siècles, le paysan prenait au

sol, sans jamais songer à lui rendre, ne connaissant que le fumier de ses

deux vaches et de son cheval, dont il était avare; puis, le reste allait au

petit bonheur, la semence jetée dans n'importe quel terrain, germant au

hasard, et le ciel injurié si elle ne germait pas. Le jour où, instruit

enfin, il se déciderait à une culture rationnelle et scientifique, la

production doublerait. Mais, jusque-là, ignorant, têtu, sans un sou

d'avance, il tuerait la terre. Et c'était ainsi que la Beauce, l'antique

grenier de la France, la Beauce plate et sans eau, qui n'avait que son blé,

se mourait peu à peu d'épuisement, lasse d'être saignée aux quatre veines

et de nourrir un peuple imbécile.

--Ah! tout fout le camp! cria-t-il avec brutalité. Oui, nos fils verront

ça, la faillite de la terre... Savez-vous bien que nos paysans, qui jadis

amassaient sou à sou l'achat d'un lopin, convoité des années, achètent

aujourd'hui des valeurs financières, de l'espagnol, du portugais, même du

mexicain? Et ils ne risqueraient pas cent francs pour amender un hectare!

Ils n'ont plus confiance, les pères tournent dans leur routine comme des

bêtes fourbues, les filles et les garçons n'ont que le rêve de lâcher les

vaches, de se décrasser du labour pour filer à la ville... Mais le pis est

que l'instruction, vous savez! la fameuse instruction qui devait sauver

tout, active cette émigration, cette dépopulation des campagnes, en donnant

aux enfants une vanité sotte et le goût du faux bien-être... A Rognes,

tenez! ils ont un instituteur, ce Lequeu, un gaillard échappé à la charrue,

dévoré de rancune contre la terre qu'il a failli cultiver. Eh bien! comment

voulez-vous qu'il fasse aimer leur condition à ses élèves, lorsque tous les

jours il les traite de sauvages, de brutes, et les renvoie au fumier

paternel, avec le mépris d'un lettré?... Le remède, mon Dieu! le remède, ce

serait assurément d'avoir d'autres écoles, un enseignement pratique, des

cours gradués d'agriculture... Voilà, monsieur le député, un fait que je

vous signale. Insistez là-dessus, le salut est peut-être dans ces écoles,

s'il en est temps encore.

M. de Chédeville, distrait, plein de malaise sous cette masse violente de

documents, se hâta de répondre:

--Sans doute, sans doute.

Et, comme la servante apportait le dessert, un fromage gras et des fruits,

en laissant grande ouverte la porte de la cuisine, il aperçut le joli

profil de Jacqueline, il se pencha, cligna les yeux, s'agita pour attirer

l'attention de l'aimable personne; puis, il reprit de sa voix flûtée

d'ancien conquérant:

--Mais vous ne me parlez pas de la petite propriété?

Il exprimait les idées courantes: la petite propriété créée en 89,

favorisée par le code, appelée à régénérer l'agriculture; enfin, tout le

monde propriétaire, chacun mettant son intelligence et sa force à cultiver

sa parcelle.

--Laissez-moi donc tranquille! déclara Hourdequin. D'abord, la petite

propriété existait avant 89, et dans une proportion presque aussi grande.

Ensuite, il y a beaucoup à dire sur le morcellement, du bien et du mal.

De nouveau, les coudes sur la table, mangeant des cerises dont il crachait

les noyaux, il entra dans les détails. En Beauce, la petite propriété,

l'héritage en dessous de vingt hectares, était de quatre-vingts pour cent.

Depuis quelque temps, presque tous les journaliers, ceux qui se louaient

dans les fermes, achetaient des parcelles, des lots de grands domaines

démembrés, qu'ils cultivaient à leur temps perdu. Cela, certes, était

excellent, car l'ouvrier se trouvait dès lors attaché à la terre. Et l'on

pouvait ajouter, en faveur de la petite propriété, qu'elle faisait des

hommes plus dignes, plus fiers, plus instruits. Enfin, elle produisait

proportionnellement davantage, et de qualité meilleure, le propriétaire

donnant tout son effort. Mais que d'inconvénients d'autre part! D'abord,

cette supériorité était due à un travail excessif, le père, la mère, les

enfants se tuant à la tâche. Ensuite, le morcellement, en multipliant les

transports, détériorait les chemins, augmentait les frais de production,

sans parler du temps perdu. Quant à l'emploi des machines, il paraissait

impossible, pour les trop petites parcelles, qui avaient encore le défaut

de nécessiter l'assolement triennal, dont la science proscrirait

certainement l'usage, car il était illogique de demander deux céréales de

suite, l'avoine et le blé. Bref, le morcellement à outrance semblait si

bien devenir un danger, qu'après l'avoir favorisé légalement, au lendemain

de la Révolution, dans la crainte de la reconstitution des grands domaines,

on en était à faciliter les échanges, en les dégrevant.

--Écoutez, continua-t-il, la lutte s'établit et s'aggrave entre la grande

propriété et la petite... Les uns, comme moi, sont pour la grande, parce

qu'elle paraît aller dans le sens même de la science et du progrès, avec

l'emploi de plus en plus large des machines, avec le roulement des gros

capitaux... Les autres, au contraire, ne croient qu'à l'effort individuel

et préconisent la petite, rêvent de je ne sais quelle culture en raccourci,

chacun produisant son fumier lui-même et soignant son quart d'arpent,

triant ses semences une à une, leur donnant la terre qu'elles demandent,

élevant ensuite chaque plante à part, sous cloche... Laquelle des deux

l'emportera? Du diable si je m'en doute! Je sais bien, comme je vous le

disais, que, tous les ans, de grandes fermes ruinées se démembrent autour

de moi, aux mains de bandes noires, et que la petite propriété gagne

certainement du terrain. Je connais, en outre, à Rognes, un exemple très

curieux, une vieille femme qui tire de moins d'un arpent pour elle et son

homme, un vrai bien-être, même des douceurs: oui, la mère Caca, comme ils

l'ont surnommée, parce qu'elle ne recule pas à vider son pot et celui de

son vieux dans ses légumes, selon la méthode des Chinois, paraît-il. Mais

ce n'est guère là que du jardinage, je ne vois pas les céréales poussant

par planches, comme les navets; et si, pour se suffire, le paysan doit

produire de tout, que deviendraient donc nos Beaucerons, avec leur blé

unique, dans notre Beauce découpée en damier?... Enfin, qui vivra verra

bien à qui sera l'avenir, de la grande ou de la petite...

Il s'interrompit, criant:

--Et ce café, est-ce pour aujourd'hui?

Puis, en allumant sa pipe, il conclut:

--A moins qu'on ne les tue l'une et l'autre, tout de suite, et c'est ce

qu'on est en train de faire... Dites-vous, monsieur le député, que

l'agriculture agonise, qu'elle est morte, si l'on ne vient pas à son

secours. Tout l'écrase, les impôts, la concurrence étrangère, la hausse

continue de la main-d'oeuvre, l'évolution de l'argent qui va vers

l'industrie et vers les valeurs financières. Ah! certes, on n'est pas avare

de promesses, chacun les prodigue, les préfets, les ministres, l'empereur.

Et puis, la route poudroie, rien n'arrive... Voulez-vous la stricte vérité?

Aujourd'hui, un cultivateur qui tient le coup, mange son argent ou celui

des autres. Moi, j'ai quelques sous en réserve, ça va bien. Mais que j'en

connais qui empruntent à six, lorsque leur terre ne donne pas seulement le

trois! La culbute est fatalement au bout. Un paysan qui emprunte est un

homme fichu; il doit y laisser jusqu'à sa chemise. L'autre semaine encore,

on a expulsé un de mes voisins, le père, la mère et quatre enfants jetés à

la rue, après que les hommes de loi ont eu mangé le bétail, la terre et la

maison... Pourtant, voici des années qu'on nous promet la création d'un

crédit agricole à des taux raisonnables. Oui! va-t'en voir s'ils

viennent!... Et ça dégoûte même les bons travailleurs, ils en arrivent à se

tâter, avant de faire un enfant à leurs femmes. Merci! une bouche de plus,

un meurt-la-faim qui serait désespéré de naître! Quand il n'y a pas de pain

pour tous, on ne fait plus d'enfants, et la nation crève!

M. de Chédeville, décidément déconforté, risqua un sourire inquiet, en

murmurant:

--Vous ne voyez pas les choses en beau.

--C'est vrai, il y a des jours où je flanquerais tout en l'air, répondit

gaiement Hourdequin. Aussi voilà trente ans que les embêtements durent!...

Je ne sais pas pourquoi je me suis entêté, j'aurais dû bazarder la ferme et

faire autre chose. L'habitude sans doute, et puis l'espoir que ça changera,

et puis la passion, pourquoi ne pas le dire? Cette bougresse de terre,

quand elle vous empoigne, elle ne vous lâche plus... Tenez! regardez sur ce

meuble, c'est bête peut-être, mais je suis consolé; lorsque je vois ça.

De sa main tendue, il désignait une coupe en argent, protégée contre les

mouches par une mousseline, le prix d'honneur remporté dans un comice

agricole. Ces comices, où il triomphait, étaient l'aiguillon de sa vanité,

une des causes de son obstination.

Malgré l'évidente lassitude de son convive, il s'attardait à boire son

café; et il versait du cognac dans sa tasse pour la troisième fois,

lorsque, ayant tiré sa montre, il se leva en sursaut.

--Fichtre! deux heures, et moi qui ai une séance du conseil municipal!...

Oui, il s'agit d'un chemin. Nous consentons bien à en payer la moitié, mais

nous voudrions obtenir une subvention de l'État, pour le reste.

La Terre · 第 13 / 33 题