Claude habitait de nouveau la Coudraie depuis trois semaines. Les
affaires lentes et absorbantes de la campagne, la rentrée des blés et
des avoines, la promenade, quelques visites aux voisins, l'occupaient
suffisamment. Il n'avait pas le temps de rêver. Si l'image de Thérèse
lui était apparue, c'était rapidement, sans qu'il eût le loisir d'y
arrêter son esprit. Elle ne lui avait pas semblé d'un autre ordre que
le souvenir d'un coin de forêt, de la frondaison retombante d'un
groupe d'arbres ou d'une pente verte au bord d'une source. Il n'en
avait retenu qu'une impression fugitive d'ombre et de fraîcheur. Rien
de plus. Mais il faut compter avec les heures d'inaction.
Une après-midi que tout se taisait, et faisait la sieste autour de
lui, les gens des fermes, les bœufs essoufflés de chaleur cherchant
l'abri des haies, les oiseaux dont aucun ne se risquait à travers
l'espace, les feuilles même, ternies par le grand soleil qui buvait la
sève, il lisait devant sa fenêtre ouverte. S'il ne somnolait pas, il
se sentait cependant l'âme plus molle que de coutume. Tout à coup, sur
l'acacia, en face, un écureuil surgit. Accroupi sur une maîtresse
branche, les oreilles droites et terminées par une flamme de poils
roux, il regardait. Claude fit de même, et, presque en même temps, la
pensée de Thérèse s'offrit à lui.
«Si je tuais l'écureuil, se dit-il, j'aurais un prétexte pour entrer
chez M. Maldonne. Avec un peu de bonheur, je rencontrerais
mademoiselle Thérèse. Je verrais au moins la maison qu'elle habite, le
milieu où elle vit, quelque chose de plus que ce que je connais
d'elle. Pourquoi pas?»
La tentation devint si forte que le jeune homme étendit la main, et
saisit au crochet d'un portemanteau une carabine, avec laquelle, au
temps des vendanges, il abattait des grives de vigne. Il appuya l'arme
sur l'assise de la fenêtre. L'écureuil tourna sa tête fûtée, comme
pour fuir. Claude pressa la détente, et se redressa aussitôt. De la
jolie bête de tout à l'heure, il ne restait qu'un paquet de poils,
pendu par les pattes de derrière à la branche de l'acacia. En trois
bonds, poussé par l'ivresse d'un coup heureux, comme un chasseur de
quinze ans, le jeune homme fut au pied de l'arbre. Le sang coulait de
la blessure, à gouttes rouges et lentes, roulait sur le cou, perlait
au bout de l'oreille, agitée à chaque fois d'un frisson, et tombait
sur l'herbe en taches que buvait la terre. Claude se trouvait
affreusement cruel. Une pitié, comme une souffrance humaine aurait pu
la faire naître, s'emparait de son esprit. Les pattes qui retenaient
l'animal, tremblantes d'un spasme de mort, se desserraient par degrés,
et, tout à coup, ressaisissaient la branche. Et les petits ongles
blancs criaient sur l'écorce. Ils lâchèrent enfin.
La bête enveloppée dans un journal, Claude eut bientôt fait d'oublier
le meurtre. Il pressentait une aventure. Laquelle? Comment la nouer?
Parlerait-il à M. Maldonne? Quelle sorte d'homme découvrirait-il en
lui? Arriverait-il jusqu'à Thérèse? S'il parvenait à la revoir, quelle
impression lui ferait cette jeune fille, dans un cadre tout différent
de celui où elle lui était apparue? Son imagination n'allait pas au
delà de ce point. Il lui suffisait, pour secouer la monotonie de
l'heure présente, de ce très simple et très innocent projet: se faire
présenter à une enfant encore mystérieuse et qui lui avait plu.
Vite, il monta dans une chambre voisine de la sienne, pour feuilleter
un vieux Buffon relié en veau, avec des aquarelles pâles, délices
de sa jeunesse. Il se remit en mémoire des noms de tribus, de
familles et d'espèces, relut des passages dont la sonorité lui
était encore familière, et, préparé de la sorte à son entrevue avec
l'ornithologiste, partit pour la ville, dans sa carriole anglaise.
Vers quatre heures, il se présentait, son paquet sous le bras, dans la
cour du musée, vieil édifice du XVe siècle, en pierre toute dentelée
par l'homme et toute brunie par le temps. Le concierge eut l'air
étonné de voir quelqu'un.
--M. Maldonne?
--Dans la tourelle, au deuxième.
Claude se mit donc à grimper dans l'escalier tournant. Il courait
presque, enjambant deux ou trois de ces marches basses, d'un grain si
blanc et d'une pente si douce, faites pour un pied de châtelaine. Le
bruit de ses pas, répercuté par l'écho à tous les étages de cette cage
légère, avait une sonorité à réveiller M. Maldonne, si le bonhomme
avait dormi. Mais M. Maldonne dormir! Quelle idée! A peine Claude
eut-il ouvert la porte cintrée, au-dessus de laquelle pendait un
écriteau: «Cabinet du conservateur», il aperçut le naturaliste, devant
une table logée dans l'épaisseur du mur, près de la fenêtre. M.
Maldonne, assis, un scalpel à la main, était penché au-dessus d'une
masse de plumes roussâtres. Autour de lui, dans la salle ronde voûtée
en ogive, des tortues de mer, des scies de squales, un crocodile, deux
ou trois singes, pièces fatiguées, attachées aux murs, et, en belle
lumière, près du vitrail, le seul objet élégant et brillant qui fût
là: une aquarelle. Il se leva vivement, et, les paumes appuyées au
bord aigu de la planche, sa tête maigre tournée vers l'étranger, la
barbiche dardée en avant par le pincement des lèvres, parut demander:
«Que voulez-vous?»
--Monsieur, dit Claude, je crois que vous vous chargez de
préparer,--il n'osa pas dire «d'empailler»,--même les animaux qui ne
sont pas destinés au musée?
--Certainement, monsieur.
--J'ai, cette après-midi, tiré un coup de carabine.
--En temps prohibé! dit M. Maldonne, en se rasseyant.
--Et j'ai tué ceci.
Claude développa le papier, et se sentit rougir en constatant l'état
lamentable du contenu, comprimé, bossué, maculé de sang,
méconnaissable. Il tendit quand même l'objet à M. Maldonne, qui partit
d'un éclat de rire sonore, pareil au cri des geais qui se poursuivent
dans les bois de chênes.
--Encore un! s'écria-t-il. Je l'aurais parié! l'écureuil commun,
_sciurus vulgaris_, et avec des avaries!
Il s'arrêta de rire, de peur de blesser son visiteur, et ajouta, avec
un accent ironique dont la gaieté faillit gagner Claude:
--Dites-moi, monsieur, le voulez-vous monté sur un cylindre percé, qui
représente son nid, ou bien debout, l'épée à la main, dans l'attitude
d'un duelliste, ou encore accroupi, la trompe de chasse en sautoir? Ce
sont les trois positions préférées des amateurs de la ville.
--Mon Dieu! fit Claude en hésitant,--car l'idée du nid lui était
venue,--comment le poseriez-vous donc, vous, monsieur?
Les yeux de M. Maldonne lancèrent une flamme.
--D'abord, dit-il, ni lui ni ses pareils ne valent la peine d'être
montés; mais si j'entreprenais de le faire, je camperais la bête
comme elle est à l'état sauvage, monsieur: je la saisirais, par
exemple, au moment où elle vient de bondir sur un arbre, et se
sauve... passez-la-moi... tenez, comme ceci, la tête tournée de côté,
l'œil grand ouvert, le corps aplati contre le tronc, une cuisse
allongée; ou bien quand elle saute à terre pour y ramasser une faîne,
le museau baissé alors, le corps en arc, la queue en arc, un petit
pont rouge à deux arches, et, si vous la préfériez au repos, je
l'endormirais sur la fourche d'un frêne, les yeux mi-clos, mais
l'oreille droite! Voilà, monsieur, ce qui serait de l'art!
--Je sais, répondit Claude timidement, que vous êtes un artiste,
monsieur, et je suis confus de vous confier une besogne aussi peu
digne de vous.