IV

Claude habitait de nouveau la Coudraie depuis trois semaines. Les

affaires lentes et absorbantes de la campagne, la rentrée des blés et

des avoines, la promenade, quelques visites aux voisins, l'occupaient

suffisamment. Il n'avait pas le temps de rêver. Si l'image de Thérèse

lui était apparue, c'était rapidement, sans qu'il eût le loisir d'y

arrêter son esprit. Elle ne lui avait pas semblé d'un autre ordre que

le souvenir d'un coin de forêt, de la frondaison retombante d'un

groupe d'arbres ou d'une pente verte au bord d'une source. Il n'en

avait retenu qu'une impression fugitive d'ombre et de fraîcheur. Rien

de plus. Mais il faut compter avec les heures d'inaction.

Une après-midi que tout se taisait, et faisait la sieste autour de

lui, les gens des fermes, les bœufs essoufflés de chaleur cherchant

l'abri des haies, les oiseaux dont aucun ne se risquait à travers

l'espace, les feuilles même, ternies par le grand soleil qui buvait la

sève, il lisait devant sa fenêtre ouverte. S'il ne somnolait pas, il

se sentait cependant l'âme plus molle que de coutume. Tout à coup, sur

l'acacia, en face, un écureuil surgit. Accroupi sur une maîtresse

branche, les oreilles droites et terminées par une flamme de poils

roux, il regardait. Claude fit de même, et, presque en même temps, la

pensée de Thérèse s'offrit à lui.

«Si je tuais l'écureuil, se dit-il, j'aurais un prétexte pour entrer

chez M. Maldonne. Avec un peu de bonheur, je rencontrerais

mademoiselle Thérèse. Je verrais au moins la maison qu'elle habite, le

milieu où elle vit, quelque chose de plus que ce que je connais

d'elle. Pourquoi pas?»

La tentation devint si forte que le jeune homme étendit la main, et

saisit au crochet d'un portemanteau une carabine, avec laquelle, au

temps des vendanges, il abattait des grives de vigne. Il appuya l'arme

sur l'assise de la fenêtre. L'écureuil tourna sa tête fûtée, comme

pour fuir. Claude pressa la détente, et se redressa aussitôt. De la

jolie bête de tout à l'heure, il ne restait qu'un paquet de poils,

pendu par les pattes de derrière à la branche de l'acacia. En trois

bonds, poussé par l'ivresse d'un coup heureux, comme un chasseur de

quinze ans, le jeune homme fut au pied de l'arbre. Le sang coulait de

la blessure, à gouttes rouges et lentes, roulait sur le cou, perlait

au bout de l'oreille, agitée à chaque fois d'un frisson, et tombait

sur l'herbe en taches que buvait la terre. Claude se trouvait

affreusement cruel. Une pitié, comme une souffrance humaine aurait pu

la faire naître, s'emparait de son esprit. Les pattes qui retenaient

l'animal, tremblantes d'un spasme de mort, se desserraient par degrés,

et, tout à coup, ressaisissaient la branche. Et les petits ongles

blancs criaient sur l'écorce. Ils lâchèrent enfin.

La bête enveloppée dans un journal, Claude eut bientôt fait d'oublier

le meurtre. Il pressentait une aventure. Laquelle? Comment la nouer?

Parlerait-il à M. Maldonne? Quelle sorte d'homme découvrirait-il en

lui? Arriverait-il jusqu'à Thérèse? S'il parvenait à la revoir, quelle

impression lui ferait cette jeune fille, dans un cadre tout différent

de celui où elle lui était apparue? Son imagination n'allait pas au

delà de ce point. Il lui suffisait, pour secouer la monotonie de

l'heure présente, de ce très simple et très innocent projet: se faire

présenter à une enfant encore mystérieuse et qui lui avait plu.

Vite, il monta dans une chambre voisine de la sienne, pour feuilleter

un vieux Buffon relié en veau, avec des aquarelles pâles, délices

de sa jeunesse. Il se remit en mémoire des noms de tribus, de

familles et d'espèces, relut des passages dont la sonorité lui

était encore familière, et, préparé de la sorte à son entrevue avec

l'ornithologiste, partit pour la ville, dans sa carriole anglaise.

Vers quatre heures, il se présentait, son paquet sous le bras, dans la

cour du musée, vieil édifice du XVe siècle, en pierre toute dentelée

par l'homme et toute brunie par le temps. Le concierge eut l'air

étonné de voir quelqu'un.

--M. Maldonne?

--Dans la tourelle, au deuxième.

Claude se mit donc à grimper dans l'escalier tournant. Il courait

presque, enjambant deux ou trois de ces marches basses, d'un grain si

blanc et d'une pente si douce, faites pour un pied de châtelaine. Le

bruit de ses pas, répercuté par l'écho à tous les étages de cette cage

légère, avait une sonorité à réveiller M. Maldonne, si le bonhomme

avait dormi. Mais M. Maldonne dormir! Quelle idée! A peine Claude

eut-il ouvert la porte cintrée, au-dessus de laquelle pendait un

écriteau: «Cabinet du conservateur», il aperçut le naturaliste, devant

une table logée dans l'épaisseur du mur, près de la fenêtre. M.

Maldonne, assis, un scalpel à la main, était penché au-dessus d'une

masse de plumes roussâtres. Autour de lui, dans la salle ronde voûtée

en ogive, des tortues de mer, des scies de squales, un crocodile, deux

ou trois singes, pièces fatiguées, attachées aux murs, et, en belle

lumière, près du vitrail, le seul objet élégant et brillant qui fût

là: une aquarelle. Il se leva vivement, et, les paumes appuyées au

bord aigu de la planche, sa tête maigre tournée vers l'étranger, la

barbiche dardée en avant par le pincement des lèvres, parut demander:

«Que voulez-vous?»

--Monsieur, dit Claude, je crois que vous vous chargez de

préparer,--il n'osa pas dire «d'empailler»,--même les animaux qui ne

sont pas destinés au musée?

--Certainement, monsieur.

--J'ai, cette après-midi, tiré un coup de carabine.

--En temps prohibé! dit M. Maldonne, en se rasseyant.

--Et j'ai tué ceci.

Claude développa le papier, et se sentit rougir en constatant l'état

lamentable du contenu, comprimé, bossué, maculé de sang,

méconnaissable. Il tendit quand même l'objet à M. Maldonne, qui partit

d'un éclat de rire sonore, pareil au cri des geais qui se poursuivent

dans les bois de chênes.

--Encore un! s'écria-t-il. Je l'aurais parié! l'écureuil commun,

_sciurus vulgaris_, et avec des avaries!

Il s'arrêta de rire, de peur de blesser son visiteur, et ajouta, avec

un accent ironique dont la gaieté faillit gagner Claude:

--Dites-moi, monsieur, le voulez-vous monté sur un cylindre percé, qui

représente son nid, ou bien debout, l'épée à la main, dans l'attitude

d'un duelliste, ou encore accroupi, la trompe de chasse en sautoir? Ce

sont les trois positions préférées des amateurs de la ville.

--Mon Dieu! fit Claude en hésitant,--car l'idée du nid lui était

venue,--comment le poseriez-vous donc, vous, monsieur?

Les yeux de M. Maldonne lancèrent une flamme.

--D'abord, dit-il, ni lui ni ses pareils ne valent la peine d'être

montés; mais si j'entreprenais de le faire, je camperais la bête

comme elle est à l'état sauvage, monsieur: je la saisirais, par

exemple, au moment où elle vient de bondir sur un arbre, et se

sauve... passez-la-moi... tenez, comme ceci, la tête tournée de côté,

l'œil grand ouvert, le corps aplati contre le tronc, une cuisse

allongée; ou bien quand elle saute à terre pour y ramasser une faîne,

le museau baissé alors, le corps en arc, la queue en arc, un petit

pont rouge à deux arches, et, si vous la préfériez au repos, je

l'endormirais sur la fourche d'un frêne, les yeux mi-clos, mais

l'oreille droite! Voilà, monsieur, ce qui serait de l'art!

--Je sais, répondit Claude timidement, que vous êtes un artiste,

monsieur, et je suis confus de vous confier une besogne aussi peu

digne de vous.

La Sarcelle Bleue · 第 15 / 31 题