--Je vous prie de m'excuser, Geneviève, ajouta Robert, si je me retire
un peu tôt. Je ne sais pas si c'est le soleil, mais je me sens la tête
un peu lourde.
--Comme vous voudrez, mon cher.
--Je l'aurais parié! s'écria M. Maldonne en riant. Quand Thérèse n'est
plus là, sous un prétexte ou sous un autre, Robert trouve moyen de
nous fausser compagnie.
--Je t'assure, Guillaume...
--Va! va! mon ami, le premier article de notre règlement de vie, aux
Pépinières, c'est la liberté, n'est-ce pas? Uses-en comme il te
conviendra. Seulement, dis-moi, quand reprendrons-nous le catalogue?
Demain?
Robert fit un geste évasif, indiquant l'absolu détachement.
--Après la promenade, dit-il, peut-être...
--Peut-être! Jamais d'engagements précis avec toi. Voilà pourtant un
beau travail, toute notre expérience, toutes nos recherches et si près
d'être achevé! Tiens, moi, dix fois le jour, je le vois, ce volume
imprimé: «Catalogue raisonné des oiseaux du département, contenant
l'énumération de toutes les espèces et variétés, par Guillaume
Maldonne, conservateur du musée d'histoire naturelle, avec...» Voyons,
Robert, faudra-t-il ajouter la ligne qui t'associera à la gloire de
l'œuvre: «Avec la collaboration de Robert de Kérédol?» Est-ce pour
demain?
--Pas probable... Je n'y suis plus.
--Sais-tu que tu es affreusement paresseux?
Robert se leva.
--Il y a si longtemps! dit-il négligemment.
Il s'approcha de madame Maldonne, l'embrassa au front: «Bonsoir,
petite sœur!» serra la main de Guillaume, qui répétait, moitié riant,
moitié sérieux: «L'amour de l'oiseau faiblit en toi, décidément!» et
prit la porte par où Thérèse était sortie.
Non, il ne pouvait rester: ni son affection pour les Maldonne, ni son
habitude de correction mondaine ne suffisaient, en ce moment, à lui
faire vaincre l'impression qu'il éprouvait. Sa nature, éminemment
tendre, d'une susceptibilité qu'il cachait, le plus souvent, sous les
dehors d'une indifférence volontiers railleuse et un peu brusque,
s'était sentie atteinte, surprise et blessée à la fois par ce petit
fait: Thérèse endormie.
Dans ce mince détail, dont le père avait souri, il avait, lui, reconnu
le signe d'un changement profond. «Je me trompais, murmurait-t-il en
montant les marches de l'escalier de bois brun, aux rampes carrées et
lourdes. Je la croyais encore enfant parce qu'elle est très gaie. Je
m'y suis laissé prendre, et elle a fermé ses chers yeux à mon histoire
de la marquise Gisèle! Bien fait, Robert, bien fait! Cela t'apprendra
qu'elle aura dix-sept ans dans un mois!»
Il entra dans sa chambre, vaguement éclairée par les lueurs traînantes
des soirs d'été, alluma une bougie, qui jeta des étincelles sur les
panoplies d'épées, de sabres, d'épaulettes, de fusils de chasse et de
guerre, qui tapissaient les murs, et se dirigea vers une commode noire
que surmontait, à un pied de hauteur, une petite bibliothèque vitrée
en ébène. Sur la commode étaient rangés, pressés les uns contre les
autres, des livres de classe aux coins brisés, aux pages
recroquevillées et chiffonneuses, des cahiers par liasses et, des deux
côtés, en serre-files, des volumes de collections enfantines, bleus ou
roses, et d'autres plus gros où l'on devinait des images. C'étaient
les reliques de ses années d'enseignement, quand il s'était
improvisé,--avec quelle joie et quelle application de tout son
esprit!--le professeur de Thérèse, humbles témoins des heures de
travail ou de récréation, inutiles depuis longtemps déjà, mais qu'il
gardait là, comme un bon souvenir qu'on aime à revoir. Il se disait
bien que Thérèse n'ouvrirait plus, pour y apprendre ses leçons, la
grammaire française, ni, pour y faire une lecture, l'histoire de la
poupée modèle. Mais où sont-elles les mères qui n'ont pas conservé le
petit bonnet ruché du baptême, le premier jouet, la pelisse ample et
brodée, pendant des mois et des mois, alors que l'enfant courait déjà
tout seul devant elles? Robert les avait imitées. A présent, c'était
bien fini.
Il avança le bras, et prit un des plus vieux volumes, long comme un
doigt, maculé de taches, le dos tailladé en lanières par l'usure, et
l'ouvrit à la première page. C'était une histoire sainte. Là, d'une
grosse écriture de débutante, il y avait trois lignes bien connues de
lui: «A mon bon parrain Robert, fleur de rosier de Bengale, offerte
par son élève Thérèse.» Un peu plus bas, l'empreinte d'une fleur qui
avait séché, puis disparu.
Il relut plusieurs fois ce texte naïf, sécha, du revers de la main,
une larme involontaire qui s'apprêtait à couler, et, saisissant par
paquets les livres et les cahiers, il les enfouit rapidement dans un
des tiroirs de la commode.
--Allons, dit-il en fermant le meuble, tout cela est mort. Maintenant,
puisque mes histoires n'ont plus le pouvoir de l'amuser, il faudrait
trouver des lectures de son âge...
Ses yeux se levèrent sur la bibliothèque vitrée, si coquette, avec ses
glaces à biseaux et ses colonnettes torses. Depuis qu'il professait,
M. de Kérédol n'avait pas eu le temps ni le goût de lire pour
lui-même. Il possédait seulement et renfermait là une quarantaine de
volumes, éditions de poche artistement reliées, qui l'avaient suivi à
travers le monde. Sous le feu de la bougie, les titres, les dos de
basane et de maroquin luisaient doucement.
«Quelque chose pour une jeune fille de dix-sept ans, disait Robert,
voilà qui est difficile! Voyons!... _Discours sur l'Histoire
universelle?_ trop grave... _Voyage du jeune Anacharsis?_ d'un
vieillot!... _Dominique_, oh! _Dominique_, de Fromentin? non, ce n'est
pas pour son âge... _Guide de l'Apiculteur?_ non!... Brizeux, deux
volumes? peuh! la poésie? Des extraits, peut-être... Molière, _Theâtre
complet_; Michelet, _l'Oiseau_; marquis de Foudras, _les Gentilshommes
chasseurs_; _Corinne_... Décidément, mon pauvre Robert, pas de chance:
tes histoires ne conviennent plus, ta bibliothèque ne convient pas
encore. Et si peu d'œuvres! Je suis presque au bout... _Pensées_,
de Joubert; Rabelais; _Service en campagne 1866_; _Contes choisis_, de
Daudet... Voilà! voilà mon affaire! Les _Contes choisis_! En
choisissant encore parmi eux,--une jeune fille tout à fait jeune
fille, qui n'a rien lu!--oui, elle aimera cela. Ce Daudet, _la Chèvre
de M. Seguin_, _les Étoiles_, oh! _les Étoiles!_ Comment n'avais-je
pas pensé?... Elle sera contente, Thérèse...»
Et il souriait en cherchant dans sa poche la clef du petit meuble.
Quand il l'eut saisie, il fit jouer le ressort, qui rendit un son de
neuf, et le parfum du vieux cuir se répandit dans la chambre.
--Voilà bien l'affaire, ajouta-t-il en faisant basculer le volume
qu'il posa à plat près du bougeoir: Daudet, un moderne, celui-là! Avec
lui, je suis sûr de ne pas l'endormir. Ah! elle sera étonnée, demain,
quand je lui annoncerai: «Mademoiselle Thérèse, désormais les contes
choisis de Daudet remplacent les contes usés de votre oncle». Je
gage, la pauvre petite, qu'elle sera touchée, reconnaissante. Vive
comme elle est, par exemple, il faudra tout de suite ouvrir le volume!
En se parlant ainsi, Robert fit quelques pas jusqu'à la fenêtre
demeurée ouverte à deux battants, à cause de la grande chaleur, et
s'appuya sur l'accoudoir. Vraiment, il était satisfait de sa
trouvaille. Il se sentait en possession d'un moyen assuré de réparer
l'échec de tout à l'heure. Ses yeux, errant sur le grand jardin noyé
d'ombres tièdes, ne virent rien d'abord que l'image présente à sa
pensée: Thérèse tout à fait heureuse et bien éveillée, qui le
remerciait avec des mots jeunes comme elle, tandis que lui, assis près
d'elle, lisait, en y mettant le ton, _la Chèvre de M. Seguin_. Il
voyait cela très nettement. Puis, les rayons de lumière vive dont ses
yeux étaient pénétrés se dissipant peu à peu, il commença à distinguer
les teintes variées de la nuit: ici le sable pâle de la grande allée,
là l'ovale d'une corbeille de pétunias, les rayures brunes des
plates-bandes du potager, des boules sombres qui étaient des buis
taillés, et, des deux côtés du domaine, le vallonnement argenté des
cimes d'arbres qui diminuaient, prenaient des mouvements de nuages, et
s'allaient réunir tout au fond, dans la brume. La vision de ces choses
réelles et familières effaça l'image où s'était complu Robert, et
ramena dans son esprit la question un moment écartée.
«Dix-sept ans! pensait-il. Déjà! Un âge effrayant. C'est si délicieux!
Tous les rêves qui éclosent à la fois, et trouvent le nid trop petit
pour eux, et s'en vont. Oh! si elle s'en allait! Dire que nous sommes
trois ici, qui ne vivons que d'elle et pour elle, et que, cependant,
au premier appel du dehors, elle nous quitterait peut-être, elle nous
laisserait! Maldonne n'a pas compris!... Je sais bien qu'elle est
merveilleusement pure, ignorante de la vie. Cela peut nous la garder
quelque temps. Nous voyons si peu de monde! Les Pépinières sont loin
de la ville. Et puis, elle nous aime. Comment n'aimerait-elle pas ceux
qui ont enveloppé sa jeunesse d'une tendresse pareille? C'est égal, je
ne conçois plus la paix profonde où j'étais hier, ce matin encore. Il
me semble que je ne pourrai plus la regarder sans avoir peur de la
perdre... Voyons, voyons, il faut découvrir des moyens nouveaux pour
l'intéresser, lui rendre le séjour au milieu de nous si agréable, si
pleinement doux, que cela lui suffise, trois amis à aimer. Daudet
m'aidera un peu, un tout petit peu. Et le reste? Mon Dieu! que c'est
dur de prévoir!...»
Il avait étendu le bras, sans trop songer à ce qu'il faisait, vers une
tige de bignonia grimpante, qui jaillissait, au-dessous de la fenêtre,
du bourrelet enchevêtré des clématites et des vignes vierges. Au bout
de la tige, droite et ferme, une fleur s'ouvrait, son calice brun
tendu au souffle errant de la nuit. Robert la saisit, et l'attira.
Mais la liane était si bien mêlée aux autres que toute une masse de
feuilles en fut remuée; deux ou trois passereaux, gîtés sous ce
couvert, s'envolèrent effarés, et une voix venue d'en haut, une voix
fraîche et nette éclata, comme un chant de merle fuyard:
--Ah! mon oncle, c'est vous!
Il lâcha la branche, et se renversa légèrement, un seul coude appuyé à
la barre de la fenêtre, pour regarder en l'air. Juste au-dessus de
lui, à l'étage supérieur, Thérèse, penchée en avant, les deux bras
étendus, les doigts engagés entre les lames des contrevents, riait de
la peur qu'elle avait eue, et de la surprise de son oncle, et de se
sentir jeune, et d'avoir la liberté d'être elle-même devant cette
campagne voilée d'ombre, où son rire se perdait.
--Dieu! que vous m'avez fait peur! dit-elle. Je ne sais pas ce que je
me suis figuré. Rien du tout, je n'ai pas eu le temps. Mais j'ai eu
une peur! Vous avez agité toute cette muraille verte. A qui en
vouliez-vous?
--Moi? je cueillais une fleur de bignonia. J'ai peut-être tiré un peu
fort?
--Je le crois!
Ses lèvres se détendirent, les fossettes de ses joues disparurent, et
un sourire qui se faisait humble, très innocent, où toute une âme
d'enfant parlait, descendit d'une fenêtre à l'autre.
--J'espère que vous m'avez pardonné? dit-elle... Vous vous souvenez:
tout à l'heure...
--Complètement pardonné, Thérèse!
--Oh! je vous remercie. Je ne sais pas ce que j'avais, car, vous
voyez, je suis tout à fait éveillée maintenant, gaie comme un pinson,
et je n'ai pas plus envie de dormir!... Bonsoir, parrain!
--Bonsoir, mignonne!
Robert la regardait, et, sur sa figure fatiguée, une expression de
contentement se peignait. Il vit le visage de Thérèse s'effacer, les
deux bras ramener les contrevents, la grande baie à demi éclairée
devenir subitement sombre, et il demeura cependant plusieurs minutes
immobile. Puis il se retourna, et se remit à songer.
Il était plus rassuré. Ces mots, ce sourire si jeune avaient chassé
les pensées troublantes. Et c'était le passé qui s'ouvrait à lui
maintenant, les dix-huit années de paix profonde écoulées aux
Pépinières, et que pas un orage n'avait traversées. Robert s'y
enfonçait, il y courait d'instinct, demandant à ces jours heureux
l'espérance dont il avait besoin. Et, comme il n'abusait point de ces
retours sur lui-même, comme tous ces souvenirs intacts lui versaient
leur douceur et comme leur premier miel, Robert s'étonnait de la
beauté de la nuit, de l'éclat des étoiles baignées au fond des lacs
que formaient les nuages, et surtout du bien-être singulier, de la
plénitude de vie dont chaque respiration emplissait sa poitrine. Bien
souvent, dans les grands souffles qui remontent la vallée de la Loire,
poussant devant eux les goélands, il avait senti l'humidité saline et
l'emportement des marées, d'autres fois l'effluve rare, fugitif, des
végétations tropicales, apporté de très loin, sur des nuées qui le
sèment. Mais, ce soir-là, c'était autre chose: une caresse faite pour
l'âme, une joie que les lèvres buvaient pour elle. Du moins Robert le
croyait. Il lui semblait même entendre des musiques lointaines, des
mots avec l'accent qu'ils avaient eu, des sons de trompette et des
bruissements de foule, les premiers cris et les premiers pas de
Thérèse. Et tout cela venait de l'horizon, avec la brise sans force et
sans hâte, vers la fenêtre ouverte.
C'est que, pour lui, cette période du milieu de la vie avait été la
plus heureuse. Sa jeunesse ne lui offrait rien de semblable, mais une
enfance austère et contrainte dans un château des marches de Bretagne,
parmi des horizons de landes trempées de longues pluies, entre son
père vieux et rude et la seconde femme de celui-ci, créature faible et
douce, opprimée, maladive, dont Robert voyait encore dans ses rêves
l'éternel sourire triste; aucune gaieté pour répondre à celle de
l'enfant, pas d'écho à ses jeux,--si ce n'est une petite fille née de
ce second mariage, très gâtée, elle, très adulée, à peine connue de
son aîné,--une instruction écourtée, puis le départ, une sorte de
fuite hâtive, désirée de part et d'autre, pour l'armée, et alors, sans
transition, l'Afrique, le régiment, la discipline avec ses rigueurs et
ses relâches brusques, des mois de cruelle monotonie et des mois
d'aventure à la suite des tribus arabes. Robert s'accoutuma vite. Il
était né soldat. Il se retrouvait chez lui parmi les gens de guerre.
Rien qu'à le voir passer, huit jours après son entrée au corps, cambré
dans son dolman bleu de chasseur d'Afrique, on devinait le futur
officier; on sentait dans ses yeux clairs, dans le pli relevé de sa
bouche, toute l'ardeur superbe de la vie mêlée à l'insouciance du
danger. Il n'avait, semblait-il, qu'à laisser faire au temps. Et
certes, il y eut pour lui d'heureuses fortunes: les jours où l'on se
battait d'abord, où l'on rentrait mourant de soif avec des fusils
incrustés d'ivoire en travers de sa selle; la rencontre de Guillaume
Maldonne, plus âgé que lui, engagé à la suite d'un coup de tête, leur
amitié bientôt liée sous la tente, rapidement mûrie par le péril qui
les pressait et les relâchait ensemble, et des actions d'éclat, et
l'avancement rapide, et presque de la gloire. Ni les hasards, ni la
misère, ni l'affection qui font les années inoubliables n'avaient
manqué à celles-là. Cependant un voile d'ombre encore avait pesé sur
elles. A peine Robert venait-il de gagner ses galons de brigadier,
qu'il apprit la mort de son père. M. de Kérédol laissait de grosses
dettes. Sans hésiter, sans recourir aux expédients commodes de la
loi, son fils accepta la succession, résolu à tout vendre, le château,
les terres, les meubles, à s'endetter lui-même, à se réduire au strict
nécessaire tout le temps qu'il faudrait pour maintenir intact
l'honneur de son vieux nom. Il y parvint, et paya tout. Mais au prix
de quels sacrifices et de quelles humiliations! Lui, si fier, si
hautain même, traqué par les créanciers, il dut se débattre au milieu
d'affaires et de procédures devant lesquelles il était aussi neuf,
aussi désarmé qu'un enfant.
L'épreuve dura des années. Il en sortait à peine, quand la guerre de
1870 éclata. Et la guerre, ce fut la fin de ses rêves de gloire et de
sa carrière de soldat. Blessé d'un coup de feu à l'épaule, presque au
début de la campagne, le lieutenant de Kérédol souffrit de longs
jours, guérit à moitié, retomba, et, désespérant de pouvoir reprendre
du service, donna sa démission.
Il venait d'avoir vingt-sept ans, et il se trouvait comme abandonné à
mi-chemin de la vie. Où aller? Que faire, malade encore, sans
carrière, sans métier, sans plus de ressources qu'une modique pension
de blessé? Maldonne, qui aurait pu le conseiller, l'aider peut-être,
sorti du régiment avant 1870 et retiré en Anjou, semblait avoir oublié
son ancien ami. Le temps avait fait son œuvre. Pas une main ne se
tendait vers Kérédol, pas un foyer ne s'ouvrait à lui.
Il voulut cependant faire un essai et se rapprocher de l'unique
parente qui lui restât, de sa demi-sœur, qu'il avait à peine connue
et aussi à peine aimée. Il la revit jeune fille, douce et affectueuse.
La mère était morte. Geneviève de Kérédol vivait chez son grand-père
maternel. Elle accueillit son frère avec des transports de joie. Mais
celui-ci comprit vite qu'il ne pouvait se fixer près d'elle, chez un
étranger, dans un domaine qui n'avait jamais appartenu aux siens. Et
il ne savait que résoudre, quand une lettre arriva, qui le sauvait.
Oh! la bienheureuse lettre! Comme elle était venue inopinément greffer
l'idylle sur ce drame brisé de la vie de soldat! Comme Robert la
revoyait nettement et jusque dans les moindres détails de la forme
matérielle qu'elle avait, longue, avec son enveloppe maculée de
timbres, renvoyée de bureaux en bureaux, ses lignes serrées et bien
ordonnées, que terminait un paraphe compliqué, déjà célèbre au
régiment! Elle disait:
«Viens, mon ami! Ma maison est assez grande pour deux et de même
la tâche que j'ai entreprise. Où peux-tu être? Comment se fait-il
que tu n'aies pas pensé à ton vieux camarade, et que tu ne sois
pas encore venu te soigner, te consoler et prendre chez lui ta
retraite? Accours vite. J'ai le plus joli des métiers à t'offrir
dès que tu seras guéri. Tu te souviens de ma passion pour
l'histoire naturelle? Elle a décidé de mon sort. J'ai demandé,
j'ai obtenu sans lutte un emploi peu envié, peu payé, mais qui me
ravit. Me voici conservateur adjoint du musée d'ornithologie de la
ville, à la tête d'une collection lamentable, fanée, honteuse, de
quelques douzaines de pies et de passereaux auxquels la paille
sort par le ventre. Tout est à faire. J'ai résolu de tuer
moi-même, de préparer, de monter, d'étiqueter la collection
complète de tous les oiseaux du département, de ceux qui passent
et de ceux qui demeurent, de ceux qu'on rencontre tous les jours
et de ceux qui ne se montrent qu'à de rares intervalles, comme des
princes en visite. Déjà je suis à l'œuvre.
»Le préfet m'a délivré un permis de chasse permanent. J'en aurai
un second pour toi. Songe, mon ami, quelle belle fin de carrière:
la chasse toute l'année, le grand air, la liberté, les bois et
l'amitié fidèle de ton compagnon d'armes,
»GUILLAUME MALDONNE,
»Ancien marchef au 2e chasseurs d'Afrique.»
Robert partit. Il guérit de sa blessure. Il fut bientôt en état de
suivre son ami. Et alors commença pour tous deux l'odyssée la plus
étonnante et la plus passionnante. Ils y retrouvaient chacun quelque
chose de leur ancienne vie: l'aventure, l'émotion des poursuites, des
alertes, des coups heureux ou manqués, les courses lointaines, les
nuits à la belle étoile. Toutes les propriétés privées, les domaines
princiers, les parcs enfermés de murs s'ouvraient devant ces chasseurs
d'une nouvelle sorte. Qu'importait, au propriétaire le plus jaloux de
ses droits, le meurtre d'un épeiche ou d'une pie-grièche rose? Partout
accueillis, partout fêtés, ils couraient d'un bout à l'autre du
département, parmi les taillis, les prés, les vignes, les marais.
Robert ne chassait pas. Mais il avait un flair extraordinaire pour
deviner le passage d'un oiseau, pour découvrir la trace ou le nid du
gibier, pour dire, par exemple: «Guillaume, je sens qu'il y a des
bécasses dans les marouillers mêlés de bouleaux; la brume est
violette; elle embaume la feuille morte.» Ou bien, quand le printemps
argenté, au bord de la Loire, met en éveil tout le petit monde des
luisettes, il était merveilleux pour apercevoir, immobile à la pointe
d'une grève, un combattant aux plumes hérissées, ou encore, posée
entre deux chatons de saule, comme une perle enchâssée,
l'insaisissable fauvette bleue.
Son compagnon était adroit, et manquait rarement un coup de fusil. Au
retour, ils travaillaient tous deux, soit au laboratoire du musée,
soit à la maison des Pépinières, triant et classifiant leurs prises,
disséquant les plus belles, préparant les peaux avec l'arsenic et la
poudre de chaux. Mais Guillaume s'était réservé la pose. Lui seul, il
bâtissait la carcasse de fil de fer ténu, la modelait à sa guise, et,
avec une adresse, une science, une sincérité d'artiste indéniables,
rendait à ces paquets de plumes la vie et le mouvement, la grâce et le
lustre des ailes, et le trait, si fugitif, qui marque une humeur
d'oiseau.
Presque au début de cette existence nouvelle, un événement s'était
produit qui l'avait consacrée, assurée, embellie. Robert, très
communicatif en apparence, causeur plein de verve et souvent plein
d'esprit, s'était toujours montré d'une extrême réserve sur tout ce
qui concernait sa famille. Il n'admettait personne dans les souvenirs,
bons ou tristes, du passé, et se bornait à partager le présent, mais
le plus volontiers du monde, avec ses amis. Le plus intime de ceux-ci
ne savait pas où vivait Geneviève de Kérédol, ni quel parent l'avait
recueillie, dans un château ou dans une ville, en France ou même
ailleurs. Or, un jour de l'automne finissant de 1871, comme il
s'agissait, entre les deux amis, de se procurer une espèce de
grimpereau assez peu commun, le tichodrôme échelette, un oiseau
charmant, à manteau gris perle avec des crevés rouges au fouet de
l'aile, Robert assura qu'il connaissait le rendez-vous de tous les
pics du département, qu'il se chargeait de la direction de
l'entreprise et de trouver le gîte et le souper.
Ils arrivèrent, le lendemain soir, dans la cour d'un très vieux logis,
en plein bois. Les murs et le toit jusqu'à la moitié disparaissaient
sous les plantes grimpantes à peine taillées. Au-dessus des arêtes
d'ardoises moussues, la futaie, en demi-cercle, étendait ses branches,
et enveloppait, enserrait d'ombre l'habitation. En avant seulement,
une nappe d'eau de dix hectares, dont les roseaux venaient frôler la
grille de la cour, faisait dans ce rideau sombre une trouée de
lumière.
Celui qui demeurait là, le grand-père maternel de Geneviève de
Kérédol, n'était pas le propriétaire de la forêt. Il n'en possédait,
selon son expression, qu'une motte verte. Mais il était hospitalier,
veneur comme un roi de France, et mit aussitôt à la disposition des
deux amis ses chiens, ses bateaux, ses cabanes d'affût et son garde
aussi vieux que lui. Guillaume en profita largement, tandis que Robert
demeurait au château. Il chassait du matin au soir, et quelquefois du
soir au matin. Le tichodrôme échelette ne se montra nulle part. Mais
il y avait toutes les variétés d'oiseaux de proie dans les hautes
ramures des futaies et, sur l'étang, des sarcelles, des canards, des
hérons, quelques-uns rares et presque introuvables ailleurs.
Et ce fut, pendant une semaine, pour Guillaume Maldonne, une
succession de captures heureuses, un ravissement que contribuait à
entretenir, au retour, la présence de la jeune fille, assez jolie,
avenante et gracieuse surtout, souveraine maîtresse et joie unique du
vieux logis. Guillaume l'aima sans l'avouer. Il était timide, il
approchait de la quarantaine. Jamais il n'eût osé demander Geneviève,
si peu riche et si simple qu'elle fût. Il hâta lui-même le départ. Le
soir arrivé, il allait s'éloigner, très malheureux, emportant son
secret; déjà, debout derrière le groupe que formaient ses hôtes et son
ami causant ensemble à voix basse, autour de la cheminée, il regardait
une dernière fois la jeune fille, avec cette douleur muette qui fixe
nos regrets, quand Robert se leva, prit la main de Geneviève, et la
mit dans celle de Guillaume, en disant: «Eh bien! mon cher ami, on
attelle les chevaux: si tu te déclarais?»
Avec Geneviève Maldonne, avec Thérèse bientôt, le bonheur était entré
au logis des Pépinières. Madame Maldonne y avait apporté sa gravité
douce, son humeur égale, ce charme que certaines femmes possèdent au
point que leur seule présence, un mot indifférent tombé de leurs
lèvres, éveille comme de la reconnaissance. Thérèse avait été la vie,
le mouvement, la gaieté. A peine elle était née, Robert l'avait
incroyablement aimée. Il l'avait bercée bien souvent et promenée sur
ses bras. Il lui avait appris à marcher et à s'amuser. Pour elle, il
avait donné l'essor à son génie d'invention, trouvé des jouets,
construit des moulins qu'on allait planter à la cime des vieilles
souches, des bateaux avec des roues, des cerfs-volants et des poupées.
Pour elle, surtout, il avait fait ce qu'il eût refusé de faire pour
lui-même: il s'était remis à étudier. Et, pendant que son beau-frère,
retenu au musée, continuait à préparer la plus belle collection
ornithologique des provinces de l'ouest, M. de Kérédol apprenait à
lire à Thérèse, lui expliquait le catéchisme, la grammaire, l'histoire
qu'il avait relue l'instant d'avant, et puis ils jouaient tous deux,
pour se reposer de la leçon, leurs deux rires se mêlaient, l'un par
l'autre attiré, et l'on eût dit que Robert, parfois, redevenait tout
jeune, à force d'aimer l'enfant.
Les moindres détails de ce temps-là lui demeuraient présents. Il se
rappelait certaines robes qu'elle avait portées, une blanche toute
brodée par la mère, une autre bleue, vers trois ans, et, un peu plus
tard, une rose où il y avait un semis de pâquerettes, mais surtout des
regards, des sourires pleins de ciel, des mots profonds qui n'en
savent rien, des questions si fraîches qu'on les goûte avant d'y
répondre. Car, entre elle et lui, c'était l'absolue confiance, la
permission, conquise au prix d'un grand amour, de se pencher au-dessus
d'une petite âme, et d'y lire. Robert lisait à livre ouvert dans celle
de Thérèse, notait tout, gardait tout en lui-même, et, le soir, quand
Thérèse dormait là-haut, dans son lit à rideaux blancs, la porte de
l'escalier entre-bâillée pour que le moindre cri donnât l'éveil, il
partageait son trésor: il racontait à la mère et au père l'histoire de
la journée. Aux Pépinières, c'était le sujet habituel des
conversations, sujet toujours cher, jamais épuisé, et qui se
renouvelait à mesure que grandissait Thérèse. Les oiseaux mêmes ne
venaient qu'au second plan.
Le plus extraordinaire, c'est que Thérèse ne fut pas gâtée. Elle
demeurait soumise, prévenante, nature délicate qu'un reproche
confondait, qu'on ne menait qu'avec de la bonté et de la raison, et
qui comprenait à merveille son rôle, faisant sans compter autour
d'elle, aux trois amis qui l'entouraient, l'aumône de sa jeunesse en
fleur.
O heures délicieuses, heures sans nombre du passé, comme il était doux
de vous revivre, et quelle consolation vous apportiez avec vous!
Le vent fraîchissait. Les bignonias, les rames de vigne ou de
clématite, fouettés en tous sens, venaient toucher la main de Robert,
comme pour dire: «Il est temps, voici la nuit noire et froide,
rentrez, vous qui rêvez: vous avez reçu du soir ce que vous attendiez
de lui!» Robert ferma la fenêtre, et quand il se retrouva dans le
silence de cette chambre tiède, sentant la paix qui régnait au dedans
de lui et autour de lui, il poussa un soupir de contentement. Toute
impression pénible s'était effacée. Il revoyait Thérèse, sa Thérèse
d'autrefois, toute naïve, toute rose, toute petite.
Et cela lui redonnait confiance, grande confiance dans la vie.