L’expérience m’a prouvé que chez presque tous les hommes, mais à coup
sûr chez moi, on revenait toujours plus ou moins à ses instincts
fondamentaux et qu’on ne faisait bien que ce qui était conforme à ces
instincts. Recherchons donc sincèrement où sont mes _instincts
fondamentaux_ et mes _principes sérieux_.
J’ai pour les institutions démocratiques un goût de tête, mais je suis
aristocratique par l’instinct, c’est-à-dire que je méprise et crains
la foule.
J’aime avec passion la liberté, la légalité, le respect des droits,
mais non la démocratie. Voilà le fond de l’âme.
Je hais la démagogie, l’action désordonnée des masses, leur
intervention violente et mal éclairée dans les affaires, les passions
envieuses des basses classes, les tendances irreligieuses. Voilà le
fond de l’âme.
Je ne suis ni du parti révolutionnaire, ni du parti conservateur.
Mais, cependant et après tout, je tiens plus au second qu’au premier.
Car je diffère du second plutôt par les moyens que par la fin, tandis
que je diffère du premier tout à la fois par les moyens et la fin.
La liberté est la première de mes passions. Voilà ce qui est vrai.
J’ai d’abord hésité à publier ce document, à cause des premiers mots:
_je méprise et crains la foule._
Tocqueville n’aurait jamais écrit cela pour le public. Il avait le cœur
trop fier pour sentir du mépris à l’égard de n’importe quel autre homme
fier, même appartenant au peuple le plus misérable. Et la foule, même
innombrable et méchante, n’aurait pas fait trembler son corps chétif. Il
était galant homme et courageux.
Mais il ressentait du dégoût pour les bas sentiments de la multitude et
sans doute estimait-il que, du peuple assemblé pour les affaires de
l’état, il y avait tout à redouter. Aristocrate, il se tenait pour
responsable, par droit de naissance, du bien public, et la foule,
incompétente et grossière, le gênait.
Il n’y a pas autre chose dans ces quelques mots violents et je ne me
consolerais pas de les avoir mis à la lumière si on devait leur donner
un sens déplaisant pour le caractère de Tocqueville. C’est un noble
citoyen qui s’affirme ici, dans une formule impérissable. A quiconque
viendra dire que Tocqueville a été un démocrate, Tocqueville répondra
désormais lui-même avec hauteur: Je suis aristocratique par l’instinct,
c’est-à-dire que je méprise et crains la foule.--Mais, lui dira-t-on,
n’aimez-vous pas, du moins, la démocratie libérale?--J’aime avec passion
la liberté, la légalité, le respect des droits, mais non la
démocratie.--Mais le peuple est roi...--Je hais la démagogie!--Alors que
voulez-vous?--La liberté est la première de mes passions, voilà ce qui
est vrai.--Mais quelle liberté?
Cela, nous allons essayer de le dire au chapitre suivant.