UN DOCUMENT

Tocqueville était comme beaucoup d’écrivains; il laissait traîner des

quantités de papier noirci sur son bureau. Quand venait l’heure de

ranger, à la veille d’un voyage par exemple, il mettait tout pêle-mêle

dans un dossier, avec une date. Quelquefois il inscrivait avant la date

le mot anglais «_rubbish_», qui signifie détritus, vieilles hardes, ou,

dans le cas présent, paperasses de rebut.

J’avais fouillé dans beaucoup de ces «_rubbish_» et, triste chiffonnier,

je n’en avais rien tiré, quand, un jour, chez un marchand d’autographes,

j’en découvris un, qui me fut cédé pour quelques francs. Il portait la

date de Novembre 1841 et contenait trois feuilles de papier, divisées

chacune en deux colonnes, par un pli encore apparent. Tocqueville avait

porté sur la colonne de gauche des notes de discours sur la politique

extérieure, et la colonne de droite constituait une marge pour les

corrections et les observations. J’aurais dû lire, pour commencer, les

notes principales, à gauche. Mais la colonne de droite du premier

feuillet était si bien remplie et précédée d’un titre si étrange que ce

fut vers elle que ma curiosité se porta d’abord.

Ni l’orthographe ni la calligraphie de Tocqueville n’ont jamais été très

sûres. Le titre vrai de la note que j’avais sous les yeux était

certainement celui-ci: _Mon instinct, mes opinions._ Cependant si l’on

regarde bien le _fac-simile_ que j’ai cru devoir donner ici de cette

pièce importante, on lira plutôt: _mon intérêt_. C’est, tout bien pesé,

_Mon instinct_ qu’il aura voulu écrire.

Ainsi, tout-à-coup, ayant noté à gauche ses réflexions sur la situation

de la France révolutionnaire et libérale vis-à-vis de l’Europe, il a

voulu s’examiner lui-même et préciser, en marge, pour son édification

propre, ses opinions et ses instincts. C’est une confession que nous

allons lire, une confession de la plus absolue sincérité, puisqu’elle a

été faite pour lui seul, sur un chiffon de papier. Par quel prodige

a-t-elle survécu? Gustave de Beaumont ne la connaissait pas, puisqu’il

ne l’a ni publiée, ni détruite. Comment est-elle sortie de ses dossiers

ou de ceux que conserve soigneusement la famille de Tocqueville, pour

échouer dans les cartons d’un marchand d’autographes? Nous l’avons,

c’est l’essentiel. En voici le texte exact:

[Illustration]

Comme disait Monsieur de Tocqueville... · 第 12 / 36 题