Parmi les animaux qui frappent l'imagination et dont je veux entretenir
le lecteur, il en est un qui fréquente indifféremment la savane, la
brousse épineuse, et n'est point rare dans la steppe à condition qu'elle
présente les quelques petits mimosas épineux dont il se nourrit: c'est
le rhinocéros. Cet animal détient deux records, celui de la laideur et
celui de l'inintelligence. Il est facile de l'approcher de très près,
car il est pratiquement aveugle et n'a pas une ouïe très fine; seul son
odorat est excellent. Il ne faudrait pas se fier à son aspect massif et
lourdaud, car il est capable de galoper dans les terrains les plus
extraordinaires et on le rencontre dans les montagnes abruptes comme
dans les plaines. Si le rhinocéros sent l'homme de loin, quelquefois il
fuit au galop, le plus souvent il charge sur l'odeur. De près, il charge
toujours sans hésiter, avec furie, sa petite queue grotesque à peine
longue de 50 centimètres menaçant le ciel. Cette charge est rapide et
dangereuse si on ne sert pas du vent. Il est d'ailleurs facile et de
toute nécessité de courir rapidement à angle droit de façon à faire
perdie l'odeur à l'animal irascible. Dérouté, il s'arrête net, tourne
sur les talons et fuit souvent au galop pendant des kilomètres.
Il a comme parasite un oiseau, le _Buphaga erythroryncha_, gros comme
une grive et marron comme elle, qui lui tend les deux services de le
débarrasser de ses tiques et de l'avertir du danger. Un jour que
j'approchais, prêt à prendre, à quelques mètres, un curieux cliché de
deux rhinocéros endormis, les oiseaux parasites s'envolèrent en
crissant, réveillant les deux grands animaux qui, instantanément, se
précipitèrent sur moi qui n'étais nullement masqué dans la plaine rase.
Je dus sacrifier presque à bout portant l'un d'eux pour ma défense.
Le rhinocéros n'est pas dur à tuer, à condition de le tirer au coeur,
qui est volumineux et facile à repérer. Une balle pleine suffit à en
avoir raison.
Dans certaines régions, très boisées, cet animal est encore assez
abondant pour constituer un certain danger, pour les caravanes qu'il
charge sans qu'on sache d'où il vient et où il va. Nous étions
quelquefois chargés plusieurs fois par jour, mes hommes et moi, sans
apercevoir notre ennemi, tant était dense la végétation. Inutile
d'ajouter que mes malheureux colis, régulièrement précipités à terre par
leurs porteurs, étaient soumis à une bien rude épreuve.
Dans l'Est africain, lorsque je désirais rencontrer un rhinocéros pour
mes photographies, je montais sur une éminence et, armé de ma lunette
Zeiss, j'explorais minutieusement les alentours; il était rare que je ne
visse point un ou plusieurs rhinocéros.
... Aujourd'hui ils sont trois dans le champ de mon observatoire. L'un
d'eux somnole dans l'herbe, au gros soleil, ses quatre pattes repliées
sous lui. Il ressemble à s'y méprendre à une termitière, d'autant plus
qu'il est couvert de la même terre rougeâtre; seules les allées et
venues des gros cornets qui lui servent d'oreilles attestent la vie de
sa grosse masse.
Une grande femelle aux cornes remarquablement longues erre d'un pas
lent, broutant des acacias rachitiques couverts de grosses noix de
galle, d'épines droites et blanches et de fourmis noires. Des oiseaux
brun roux, au bec corail et aux yeux rouges, courent, sur son grand
corps comme nos pics autour de leur arbre. Quand ils sont par trop
indiscrets et s'agrippent aux oreilles, la lourde bête les secoue
violemment pour s'en défaire. Mais on sent une union étroite entre ces
parasites et leur hôte, l'un père nourricier, les autres avertisseurs.
Le troisième rhinocéros est un vieux mâle, maigre, efflanqué, dont les
côtes simulent les grillages de bois d'une cage à poulets. Ses oreilles
déchiquetées attestent son ardeur à provoquer ses rivaux lors des
compétitions amoureuses de ses jeunes années. Son oreille gauche est
même percée d'un gros trou rond comme à l'emporte-pièce. Paisiblement,
en vieux philosophe désabusé, il somnole à l'ombre problématique de
l'éternel mimosa épineux de la steppe.
De temps à autre il changera de place pour suivre l'ombre mouvante de
l'arbuste, jusqu'au soir, dont la fraîcheur l'engagera à reprendre la
monotonie de ses promenades nocturnes. Il se livrera alors avec volupté
aux douceurs des bains de boue, il s'abreuvera à longs traits à la mare
bourbeuse qui sert à toute la faune du district, il marchera toute la
nuit arrachant de-ci de-là quelques feuilles ou quelques branchages
terminaux qu'il mastiquera avec un bruit rude de molaires.