Le grand félin, que je ne nommerai pas «roi des animaux», réservant
cette appellation honorifique au seul qui la mérite, l'éléphant, existe
partout où il y a des herbivores en dehors des forêts. Il n'est pas rare
dans la savane, il est extrêmement abondant dans les steppes où la vie
animale pullule et se tient surtout à leurs confins, à cause dos
couverts.
Il excelle à se dissimuler et dans un pays que vous parcourez chaque
jour en long et en large, vous n'avez que bien rarement l'occasion d'en
rencontrer alors que, la nuit, vous l'entendez rugir de tous côtés.
Cependant, en battue, on arrive à le débusquer de sa retraite qui est
souvent au bord d'un cours d'eau, dans les buissons épineux, les ajoncs
et les hautes graminées de la rive.
Quelquefois, dans les pays rocheux, il est tapi à l'ombre d'un bloc,
dans une anfractuosité, dans une grotte, ou plus simplement sous un
petit acacia épineux formant parasol.
Par des nuits très étoilées, sans lune, je pouvais compter exactement
tous les lions qui m'entouraient grâce à leurs prunelles. Il ne s'agit
pas là de phosphorescence, bien entendu, mais, comme chez tous les
félins, y compris notre chat domestique, l'oeil reflète la lumière qui
le frappe sous une certaine incidence.
Quand j'étais débutant en Afrique, je me rappelle qu'un soir nous étions
couchés, M. Brandon, un charmant Anglais, M. Klein, un jeune Américain,
et moi sous un petit mimosa épineux, dans la steppe sauvage; vers le
milieu de la nuit, nos noirs vinrent, tremblants, nous avertir que nous
étions entourés de lions. Ils nous montraient des lueurs jaune verdâtre
qui se mouvaient. Je ne pouvais que me rendre à l'évidence: six lions
rôdaient autour de nous, et chaque fois qu'ils nous fixaient on voyait
admirablement leurs six paires de prunelles, ainsi que le jeu de leurs
paupières. Depuis, j'ai pu faire souvent la même constatation.
Le lion est timide le jour, au moins dans les pays où il est très
poursuivi; s'il entend ou sent le chasseur blanc (il fait parfaitement
la différence entre l'Européen et l'indigène) et qu'il soit bien tapi,
il ne bouge pas; sinon, il se dérobe rapidement.
S'il est surpris, il peut adopter, suivant son humeur, plusieurs
attitudes. D'assez loin sur une proie, il vous regarde fixement,
retrousse les babines comme pour lâcher un juron, pivote sur lui-même et
s'en va lentement, la tête basse sans se retourner, faisant comme si
vous n'étiez pas là. Vous voyez un animal beaucoup plus grand et plus
long que vous ne vous y attendiez, puissant, musclé, marchant sans
légèreté, la queue raide, les deux omoplates saillant alternativement.
Sa robe très claire le fait paraître blanchâtre dans les herbes roussies
par le soleil, seule sa crinière, s'il en a, tranche en fauve ou en noir
sur l'ensemble. Ne vous y trompez pas, ce lion profitera du moindre
obstacle, un groupe d'arbres, un rocher, un mouvement de terrain qui le
masquera pour partir à fond de train et disparaître à longues foulées.
Le plus souvent, un lion surpris de près sur sa proie fuit au petit trot
ou au galop, quelquefois pourtant il esquisse un mouvement en avant;
c'est tantôt une action de défense réflexe, tantôt une façon de vous
tâter. La tête est haute, il vous regarde bien en face, retroussant par
intervalles les babines, montrant les dents, ses oreilles sont couchées,
il ronchonne et grommelle, la queue se tortille de droite et de gauche,
surtout à son extrémité qui est plus mobile; puis la prudence reprenant
le dessus et en face de votre immobilité ou devant votre geste
d'épauler, il tourne sur les talons et se dérobe.
Autre attitude, si vous avez affaire à un lion peu commode ou blessé: il
baisse la tête en grondant et en montrant les dents par intervalles,
faisant le geste de mordre de côté, la queue s'agite avec précipitation,
il rugit par saccades, découvre carrément ses crocs en retroussant les
lèvres, couche les oreilles, part sur vous au trot, puis, levant
brusquement la queue, prend le galop sans cesser de vous fixer avec
fureur et en accompagnant chaque bond d'un rauquement rythmé.
Chasseur, du sang-froid! Si vous êtes sûr de vous-même attendez et
placez bien votre balle expansive, le lion n'ira pas plus loin et vous
aurez l'orgueil d'avoir triomphé d'un grand péril. Sinon, ayez un noir
expérimenté et sûr qui vous passera en cas de charge deux coups de
chevrotines. Ce n'est plus du sport, mais vous serez sauf et votre
ennemi criblé. Il n'existe, en face d'une charge, que ces deux
solutions.
Le lion est doué d'une grande force musculaire. Évidemment, je ne l'ai
jamais vu sauter une barrière avec un boeuf aux dents, comme on l'a
raconté, mais les manifestations de sa force auxquelles j'ai assisté
m'en ont pourtant donné une haute idée.
Un matin, sur les flancs du mont Donyo-Sabuk, dans l'Est africain
anglais, un indigène Masaï accourt m'avertir que le cheval d'un Européen
absent vient d'être tué par des lions.
Je me rends en hâte sur les lieux et constate que la porte d'une petite
écurie en bois a été forcée, que le cheval a été tué à l'intérieur et
tiré au dehors par les fauves. Ceux-ci, alourdis, ne doivent pas être
loin. Je prends quelques hommes avec moi pour battre un petit ravin.
Effectivement, les lions, car ils sont deux, un mâle et une femelle,
sortent au pas d'un buisson épineux où ils étaient tapis, ils sont
gorgés de viande et leur ventre énorme traîne presque jusqu'à terre. Je
les vise dans mon oculaire photographique 9x12; mais, les apercevant
mal, je prends le pas de course pour me rapprocher autant que possible.
Inutiles efforts, les deux fauves se décident à prendre le galop et à
remonter la pente de la montagne à une allure que je ne puis soutenir.
Quelques instants après ils rentrent dans un bois sombre où je ne me
risque pas à les suivre. Je change alors mes batteries et décide de
photographier les lions la nuit suivante. Pour cela, j'appelle tous mes
hommes disponibles qui, s'attelant au nombre d'une trentaine, arrivent
avec une peine inouïe à déplacer de quelques mètres le cadavre du grand
cheval blanc, de façon à le mettre dans une position plus favorable à
mon affût. Je fais construire une petite cabane en branchage épineux,
installe mon magnésium et mon appareil photographique en bonne position
et je descends au camp.
Le soir, je me rends à mon affût, sur les flancs de la montagne, en
recommandant à mes hommes de monter au premier coup de fusil.
Le soleil va se coucher à l'horizon des grandes plaines que je domine,
ses rayons lui font comme une auréole incandescente, son disque rouge
paraît énorme dans la brume légère du soir.
La nuit vient et son silence n'est plus troublé que par le claquement du
bec de l'engoulevent au vol feutré engloutissant quelque coléoptère, ou
par le chant vraiment euphonique d'une sorte de rapace nocturne égrenant
ses notes perlées.
Je m'introduis dans mon petit réduit épineux, et les sens aux aguets,
calme, avec l'indifférence que crée l'habitude, je rêve, pour tromper
l'attente, à la patrie lointaine, aux êtres aimés laissés si loin,
là-bas...
Il peut être 10 heures quand le silence est rompu par des froissements
dans les grandes herbes. C'est alors que l'esprit travaille et que la
sagacité du chasseur s'essaie à interpréter les sons pour en déduire
leur auteur; car chaque animal a son allure, qu'il est facile de
déterminer à l'oreille avec un peu d'habitude.
J'arrive, au bout de quelques minutes, à me rendre compte que ce sont
bien des lions qui avancent. Ils avancent, mais d'une façon
intermittente, ils font 20 ou 30 mètres et restent immobiles de longues
minutes avant de faire de nouveau quelques pas. Ces animaux sont
évidemment en méfiance, ayant été dérangés le matin même et sachant la
présence d'un chasseur dans la région.
Je n'insisterai pas sur la dose de patience qu'il faut déployer dans ces
circonstances, je dirai seulement que ces lions mirent plus d'une heure
certainement à franchir la distance qui les séparaient de mon appât,
lorsque je commençai à les entendre.
Enfin, à un moment donné sous la lune blafarde, fantômes blancs
immobiles en face de moi à exactement 7 mètres, j'aperçois un magnifique
lion et une lionne. Ils me fixent sans un mouvement et me voient
certainement. Pensant qu'ils vont peut-être fuir sans toucher au
cadavre, je me prépare à déclancher mon magnésium, lorsque d'un commun
accord ils se jettent sur le cheval, l'empoignent non avec la gueule,
mais avec les griffes de devant et s'arc-boutant sur le train de
derrière ils le tirent à eux pour l'emporter...
Je fais exploser mon magnésium, une lueur intense m'éblouit,
accompagnée d'une détonation très forte provoquée par un malheureux excès
de poudre. Mes hommes croient à un coup de fusil, une immense clameur
monte de la vallée célébrant la mort probable du «simba couboua» (grand
lion) qu'ils avaient aperçu le matin même, et trente torches illuminent
bientôt le paysage.
Je renvoie tous mes gens en leur recommandant expressément de ne revenir
qu'à la troisième détonation de mon fusil.
Je m'installe de nouveau dans mon réduit, m'entoure d'une grosse
couverture, car je suis transi par le froid relatif des nuits
africaines, pose ma carabine Mannlicher à ma portée, bien décidé cette
fois à faire une fin au grand lion.
Je suis à peu près sûr que les fauves reviendront, car leur audace
précédente prouve leur appétit. Ce sera long, évidemment, mais je suis
armé d'une inébranlable patience.
Ma patience fut mise à trop forte épreuve, hélas! car je m'endormis...
et, lorsque je m'éveillai, le cheval n'était plus là! Les lions étaient
venus, avaient empoigné le lourd cadavre et l'avaient traîné à plus de
100 mètres de là sur une pente assez forte, à travers les hautes herbes
et les ronces. Ils avaient réussi à deux le travail de trente hommes...
Belle manifestation de leur force musculaire que je tenais à signaler.
Je ne sais rien de plus formidable, de plus beau et de plus
impressionnant que le rugissement du lion dans son domaine sauvage. Il
est rare de l'entendre avant les dernières heures de la nuit, car
auparavant le félin chasse et il est silencieux. Mais, dès qu'il a
triomphé et que son appétit est satisfait, il l'exprime à pleine gueule.
Aux quatre coins de l'horizon, les lions se répondent ainsi, et c'est un
concert d'une grandeur et d'une sauvagerie incomparables!
Si la rencontre du grand félin m'a vite laissé sans émotion, sa grande
voix m'a toujours impressionné vivement et certaines nuits je ne pouvais
m'endormir tant j'étais «empoigné».
Une nuit, mon domestique personnel vint tout tremblant me réveiller:
«Bouana ico simba arbaïni!», Monsieur, il y a ici quarante lions. A la
clarté de la lune blafarde, j'aperçus vingt-quatre lions qui buvaient à
tour de rôle à une flaque d'eau près de laquelle nous nous trouvions.
Allant et venant, ils enjambaient et flairaient mes hommes roulés par
terre dans leurs couvertures. Leur soif étanchée, ces lions repus s'en
allèrent comme ils étaient venus, nous gratifiant peu après du plus
magnifique concert.
Contrairement à ce que l'on croit généralement, les lions ne se
nourrissent pas seulement de viande fraîche et palpitante, ils
s'accommodent admirablement des chairs putréfiées. A l'affût, derrière
un cadavre de rhinocéros, je les voyais la nuit venir humer les effluves
épouvantables, le nez au vent, paraissant se complaire tellement à cette
cérémonie qu'ils la renouvelaient plusieurs nuits de suite, comme le
chasseur qui hume avec volupté le fumet de la bécasse pour savoir si
elle est à point. C'était, d'ailleurs, le cas, car ces lions, ne pouvant
entamer le cuir épais de la lourde bête, attendaient que la
décomposition eût fait son oeuvre.
Il n'y a pas plusieurs espèces de lions. Dans une contrée
particulièrement sèche il y a plus de probabilité, évidemment, de
rencontrer des lions gris jaunâtre avec une faible crinière, ou même
sans cet ornement, mais on y rencontre aussi des lions doués d'un
système pileux plus développé.
Dans la vallée du Kédong (Rift Valley), près de la capitale de l'Est
africain anglais, Nairobi, il y avait en 1911 et même encore en 1912 un
lion colossal bien connu des chasseurs anglais, que j'ai traqué moi-même
sans succès à plusieurs reprises, et qui était doué d'un système pileux
brun roussâtre au moins aussi développé que celui des plus beaux
spécimens de nos ménageries. Il faisait partie d'une bande de fauves
gris jaunâtre dont plusieurs n'avaient aucune crinière. J'ai vu d'autre
part, dans une même troupe, un lion sans crinière, deux lions avec une
courte crinière roussâtre et un grand lion à petite crinière noire. Sur
la quantité de lions mâles qu'il m'a été donné d'apercevoir, je n'en ai
peut-être pas vu deux absolument semblables et il ne m'a pas été
vraiment possible de les classer en espèces particulières.