GAZELLES ET BUBALES

Jetons un coup d'oeil sur la faune des plaines et des grandes steppes.

C'est le vrai domaine des herbivores, c'est là que nous trouverons,

réunies en troupeaux souvent innombrables, ces antilopes de toutes

tailles et de tout poil qui constituent pour le voyageur un si curieux

spectacle dans les grandes plaines traversées par l'Uganda Railway par

exemple.

Voici de bien mignonnes petites bêtes: taille effilée, tournure svelte,

costume crème avec écharpe noire sur le ventre, tel est le signalement

sommaire des gazelles de Thomson. Hautes comme un chevreau, elles sont

là une dizaine, le chef armé de leurs petites cornes annelées, broutant

les pousses vertes qui vont reconstituer la prairie détruite par le

grand fléau des feux annuels. Peu méfiantes en général là où elles ne

sont pas trop poursuivies, elles laissent facilement approcher

l'observateur si celui-ci a pris la bonne précaution de se mettre sous

le vent.

Mais la plus méfiante s'est alarmée: c'est une jeune mère accompagnée de

son petit haut comme un caniche; elle a levé la tête, fixé le chasseur

en mastiquant la dernière bouchée d'herbes folles, remué vivement le

petit appendice blanc et noir qui lui sert de queue et aussitôt, à ce

signe d'inquiétude, tout le groupe s'est alarmé, toutes les petites

queues se sont agitées, et la harde s'en est allée en trottinant,

conduite par la plus avisée.

Plus loin, voici des gazelles plus fortes, mais tout aussi gracieuses,

ce sont des «Grant».

Plus éclectiques que leurs petites cousines de «Thomson», elles broutent

avec entrain aussi bien dans la plaine dénudée que dans les rochers

buissonneux, dominés çà et là par de rachitiques mimosées épineuses.

Le mâle, d'un échantillon plus fort que ses compagnes, relève de temps

en temps la tête, montrant une admirable paire de cornes annelées,

arquées en arrière, presque hautes comme lui-même, une robe plutôt

isabelle et une ceinture noire aussi, mais d'un noir moins franc.

D'une contrée à l'autre, à quelques lieues de distance, les cornes de

cette antilope varient de forme et créent ainsi des sous-espèces locales

dont la plus typique certainement la gazelle de Roberts _(Gazella

Robertsi)_, dont les cornes divergent d'extraordinaire façon.

Quel est cet escadron bizarre, et, quelque peu ridicule qui vous suit

des yeux avec obstination? Ce sont des bubales. Ah! les bubales:

providence et désespoir du chasseur.

Providence, car ils sont partout et font la base du garde-manger;

désespoir, car ils se constituent souvent les sentinelles des troupeaux

sans malice et les entraînent dans leur fuite éperdue au moment même où

vous alliez faire le plus intéressant des clichés ou le plus rare des

coups de fusil.

Bien souvent, des scènes se passent comme celle-ci: avec la prudence et

la souplesse du chat qui guette sa proie vous vous êtes glissé en

rampant dans les herbes folles, votre front moite, vos reins courbaturés

méritent bien la récompense: un bel élan aux cornes spiralées broutant

sans soupçon l'herbe sauvage. Hélas! un bubale vous a vu! Il part de son

trot élastique et saccadé dans la direction de votre gibier, se plante

en face de vous, droit comme un I, éternue, donne l'alarme et s'enfuit

d'un galop grotesque, lent et rythmé, entraînant l'autre à sa suite.

Lorsque cette scène s'est renouvelée quelquefois vous devenez l'ennemi

irréductible de ces pauvres «congoni», nom que leur donnent les

indigènes, et vous ne pouvez plus les voir sans être pris d'une rage de

destruction irréfléchie.

[Illustration: Élan femelle allant, dans les roseaux, s'abreuver à un

ruisselet.--_Photographies du Dr E. Gromier._]

[Illustration: Les curieux de la steppe africaine: quatre bubales

intrigués par le photographe.]

Comme les Grant, et comme, en général, tous les animaux africains, ces

bubales varient d'une contrée à l'autre. La forme des cornes, les

proportions, la robe, varient sensiblement, créant ainsi des

sous-espèces.

Dans certains districts éloignés les uns des autres et très délimités,

on trouve un parent du bubale, mais moins disgracieux, le chanfrein

moins disproportionné, la croupe moins fuyante, la robe d'un beau brun

roux: c'est le topi. On le rencontre dans le Jubaland, dans les

districts au sud du Rodolphe, à des centaines de kilomètres plus loin

aux sources du Nil, dans la vallée de la Ronts-chourou et dans les

plaines au sud du lac Albert-Edouard. A Witschoumbi, j'ai vu 1.500 topis

en un seul troupeau.

Je n'ai pas l'intention de passer en revue, même rapidement, toutes les

antilopes des steppes, je sortirais du cadre de cet article. Cependant,

je mentionnerai encore deux espèces des grands espaces dénudés, les gnus

d'abord, ces curieux animaux qui tiennent du cheval par la queue, la

crinière et les ruades, du boeuf par la tête et les cornes, de l'antilope

par la souplesse et les moeurs, du bison d'Amérique par l'allure

générale; et les oryx, si jolies dans leur robe isabelle, leur chanfrein

harnaché, leurs longues cornes effilées et parallèles qui ont donné

naissance autrefois à la légende de la licorne.

L'Illustration, No. 3669, 21 Juin 1913 · 第 16 / 51 题