Nous exposions récemment (numéro du 10 mai) le plan de campagne dont la
réalisation progressive, par une action convergente des colonnes Mangin
et Henrys, secondées par le colonel Coudein, doit nous livrer bientôt,
enfin, le Tadla et la région du Moyen Atlas, si farouchement défendus
par les tribus qui les occupent, Chleuh. Zemmour, Zaïan, Beni M'Tir,
Beni M'Guild, Guerrouan, etc.
En rendant compte des conditions brillantes dans lesquelles avait été
exécutée la première partie de ce plan, nous avions laissé le colonel
Henrys à Dar Caïd Ito--exactement «Dar Caïd Omar Ould Ito» dont la
position n'était pas alors très exactement connue--après un raid
audacieux sur Azrou qu'il avait occupé.
A ce moment, les Beni M'Tir étaient coupés en deux groupes, dont l'un
avait cherché asile chez les Zaïan, tandis que l'autre se repliait vers
le pays des Beni M'Guild.
Très satisfait des résultats obtenus, le général Franchet d'Esperey
tenait à venir féliciter en personne le colonel Henrys, et aussi à
visiter les deux nouveaux postes établis à Ifrane et à Dar Caïd Ito.
Le 13 mai, accompagné du général Dalbiez, commandant de la région de
Meknès, le commandant en chef du Maroc occidental arrivait à la kasba El
Hajeb, un de nos plus anciens postes en pays berbère, et le centre du
cercle des Beni M'Tir, récemment créé et confié précisément au colonel
Henrys. L'après-midi, il passait en revue la petite garnison de Dar Caïd
Ito. Le lendemain, il se portait avec la colonne sur Ifrane, en passant
par le nord de la forêt de Jaba. Il eut la fortune d'être témoin, au
cours de cette marche qui devait n'être qu'une promenade d'inspection,
d'une attaque vigoureuse des Beni M'Guild. Ce fut une affaire assez
chaude, où, malheureusement, un des bons collaborateurs du colonel
Henrys, le commandant Bernier, du 1er tirailleurs, tomba mortellement
blessé, au moment où, à la tête de son bataillon, il conduisait une
charge à la baïonnette qui allait être décisive et repousser l'ennemi.
Les Marocains laissèrent sur le terrain de nombreux cadavres. Le chef
lui-même qui les conduisait était blessé, et son prestige semblait en
être considérablement entamé.
A six jours de là, le 20 mai, l'ennemi dessinait une nouvelle offensive.
Mais il donnait des signes visibles de lassitude et ne montra pas le
«cran» qui caractérise d'ordinaire ses attaques et qui étonne toujours
les plus allants de nos soldats eux-mêmes.
La colonne continue ses opérations, et il est certain que nous aurons à
rendre compte de plus d'un combat encore, avant 4e pouvoir enregistrer
la paix définitive.
Ce que nous tenons à souligner, c'est l'extrême rigueur de cette
campagne, dans un pays âpre, difficile, dépourvu même de pistes, hérissé
en tous sens, par une température inclémente, pluvieuse, froide, même en
cette saison avancée.
Au premier coup d'oeil qu'on jette sur la carte que nous donnons et où
sont reportés tous les itinéraires suivis par la colonne Henrys depuis
sa mise en route, à la mi-mars, jusqu'à la fin de mai, on est frappé de
la prodigieuse activité que dénotent ces marches et contremarches, et de
l'endurance qu'il a fallu aux troupes, à chaque instant accrochées,
bataillant à chaque pas, pour parcourir et battre aussi en tous sens un
terrain en lui-même si pénible.
[Illustration: Les opérations, marches et contremarches, de la colonne
Henrys.]
[Illustration: Colonel Henrys. Général Franchet d'Esperey. Général
Dalbiez. A j'état-major de la colonne Henrys.]
Le colonel Henrys était, aux dernières nouvelles que nous en avons eues,
au pied de l'Atlas. Il avait reçu la soumission de nombreux douars
guerrouan et beni m'tir. Les rebelles étaient rejetés dans la montagne,
bloqués; l'indépendance des indomptables Zaïan se trouvait fortement
compromise. Car la pression qu'exercent graduellement les colonnes
lancées à l'attaque de l'Atlas va s'accentuant.