Plusieurs habitans revenant de couper du bois sur la montagne, sont
venus nous dire qu'ils avoient remarqué des pas d'ours sur la neige.
Nous avons pensé d'abord qu'ils se trompoient, parce que les
gouverneurs nous avoient assuré qu'avant la rupture de la corniche il
ne restoit dans le Vallon aucun de ces animaux, non plus que des
loups; et il étoit aussi certain que depuis cette rupture il n'avoit
pu s'y en introduire aucun. Cependant, nous avons été reconnoître les
traces indiquées, et nous avons vérifié que c'étoient en effet des pas
d'ours. En conséquence, les gouverneurs ont choisi cinq hommes parmi
les plus adroits et les plus braves chasseurs, afin d'achever de
détruire ce qui reste encore de ces animaux nuisibles. J'ai été nommé
chef de cette expédition. Nous sommes partis à la première lueur de
l'aurore. Chacun de nous étoit armé d'un bon fusil et de quatre
cartouches. Après une heure de marche sur les traces de l'animal, nous
l'ayons apperçu de loin qui se retiroit à pas lents. Jugeant qu'il
étoit proche de son gîte, où nous l'attendrions plus facilement, l'un
de nous a monté dans un arbre pour observer sa direction. Il l'a vu
entrer dans une caverne. J'ai ordonné alors à trois des nôtres de
prendre cette caverne à revers par un long circuit, et de n'en
approcher que comme nous, de manière à tenir l'ours à la même distance
des deux feux lorsqu'il sortiroit de son gîte. Cet ordre a été
parfaitement exécuté. Nous nous sommes tous arrêtés à vingt pas de
chaque côté de la caverne. Aux cris que nous avons poussés, l'animal a
paru en rugissant; il a été aussitôt couché par terre de trois coups
de fusil. Le bruit de cette décharge a attiré un autre ours hors de la
caverne qui a été le point de mire des trois autres coups. Ce dernier,
moins grièvement blessé, s'est relevé de sa chute, et s'est élancé de
notre côté; mais on avoit eu le tems de recharger, et il a été achevé
d'une seconde fusillade. Deux petits oursins qui se traînoient à peine
ont alors paru à l'entrée de la caverne. Nous nous en sommes approchés
avec précaution; et nous étant assurés que les deux animaux que nous
venions de tuer étoient un mâle et sa femelle, et qu'il ne restoit
plus que ces deux petits qui tettoient encore leur mère, nous les
avons emportés.
L'éducation de ces animaux a confirmé l'opinion que j'avois depuis
long-tems, qu'en général, l'instinct des animaux carnivores est bien
supérieur à celui des herbivores. Nos ours sont parfaitement privés,
aussi fidèles et aussi vigilans que les meilleurs chiens de garde. Ce
sont eux qui protègent nos moutons contre l'attaque des aigles, le
seul ennemi que nous ayons maintenant à craindre. Ils s'acquittent
d'autant mieux de cette fonction, que l'aigle n'a pas d'adversaire
plus redoutable que l'ours; il le fuit à tire-d'aile aussitôt qu'il
l'apperçoit ou qu'il l'entend.
Cette supériorité d'instinct dans les animaux qui vivent de chair,
leur étoit nécessaire pour qu'ils pussent trouver et surprendre leur
proie. Si le loup n'avoit pas été plus rusé que la brebis, l'espèce
n'auroit pas pu se conserver. Je serois ainsi disposé à croire que le
plus spirituel des animaux n'est pas, comme on l'a prétendu, le plus
fort dans la classe des herbivores, savoir, l'éléphant; mais le plus
redoutable des carnivores, savoir, le lion. Plusieurs faits viennent à
l'appui de cette opinion. On sait que dans l'Asie on dresse le lion à
la chasse, et qu'aucun autre animal ne peut lui être comparé pour
l'adresse. Qui ne connoît pas l'histoire de ce lion affamé, lancé dans
l'arène contre un esclave dont il vint lécher les pieds, reconnoissant
dans ce malheureux, qu'on s'attendoit à voir dévoré, son bienfaiteur
qui l'avoit autrefois guéri d'une blessure douloureuse? les anciens
possédoient l'art d'apprivoiser ce terrible animal. Les triomphateurs
l'atteloient à leurs chars; on en a vu qui suivoient leurs maîtres
comme un chien; et peut-être auroit-on réussi avec du tems, de la
patience et quelques précautions, à faire de cette espèce une classe
d'animaux domestiques, attachés au service de l'homme comme celle des
chiens, qui, originairement, étoit sauvage et féroce, et qui l'est
même encore dans quelques pays.
Cette occasion est la dernière où l'on ait fait usage d'armes à feu
pour la chasse. Les gouverneurs, jugeant qu'il pouvoit survenir
quelque besoin plus important de les employer, se sont fait apporter
toute la poudre et tous les fusils qui restoient dans le Vallon, et
les ont renfermés. On a subtitué l'arc au fusil. L'usage de cette
arme, si généralement répandue avant la découverte de la poudre, a
d'abord été assez mal-adroit. Mais en peu de tems, l'exercice et
l'émulation ont produit des archers qui auroient été en état de
disputer le prix aux plus célèbres de la Crète. La chasse est assez
abondante en lièvres, perdrix, coqs de bruyère, ramiers, gelinottes,
et à certaines époques, en divers oiseaux de passage. Elle n'est
néanmoins permise contre les animaux permanens qu'avec les mesures de
prudence nécessaires pour en conserver les différentes espèces.
L'aigle est le seul ennemi avec lequel on ne fait jamais de trève.
Tout le monde, après la clôture des travaux de la terre, ayant été
occupé à la construction des cabanes, notre nouvelle ville a été
achevée dans le cours de cet hiver. On a suivi pour sa forme le plan
de la ville de Versailles. La maison des gouverneurs est sur une
petite éminence d'où l'on découvre de chaque côté une rangée de douze
cabanes. Ces cabanes sont uniquement destinées au logement de l'homme.
Derrière, sont les étables communes pour les animaux. Cette
séparation, contraire à l'usage du pays, qui confond l'espèce humaine
avec l'animale dans une seule et même habitation, a été préférée à
cause de la salubrité.
Chaque cabane est divisée en deux parties. Dans l'une, sont les lits
des filles, dans l'autre, ceux des garçons; on a pensé que de la
pudeur et de l'innocence du premier âge dépendoit principalement la
pureté des moeurs, la plus efficace de toutes les lois.
Les repas sont pris en commun dans chaque famille; mais tous les
dimanches les gouverneurs invitent à leurs tables dix habitans. Ces
invitations sont faites ordinairement dans l'ordre naturel et
successif, sans distinction d'âge ni de sexe, à moins que quelque
circonstance n'exige une dérogation à cet ordre habituel. Comme
l'objet de ces banquets, à-peu-près semblables à celui des sept Sages,
est d'entretenir la paix, l'union et la vertu par des exhortations,
des louanges ou des réprimandes, suivant la circonstance, l'ordre est
quelquefois interverti; mais il est inoui que l'individu puni par la
non-admission à son tour à la table des chefs, ait mérité une seconde
fois la même mortification.
Après avoir pourvu à là conservation de la société, on s'est occupé de
la fin temporelle de ses individus. La mort peut inspirer une grande
pensée au profit des vivans. C'est du sein d'un cimetière que
s'élèvent souvent les plus éloquentes leçons de morale. Nos sages
gouverneurs ont établi, pour tous les individus sans distinction, la
loi qui n'avoit lieu en Egypte que pour les rois. En conséquence, la
mémoire de l'homme qui vient de terminer sa carrière subit un examen
avant d'entrer dans son dernier asile. Une inscription élevée sur sa
tombe contient le jugement qui a été prononcé. Ses descendans
participent dans ce monde à la récompense ou à la punition que ses
juges lui assignent dans l'autre. La vertu fait la seule souche de
noblesse; mais malheur à celui des rejetons de cette belle tige qui
porte des fruits dégénérés; il est dégradé sans pitié, et relégué,
s'il le mérite, dans la dernière classe.
L'asile du repos est à quelque distance du village, dans un champ
entouré d'un fossé et d'une haie vive. Au-dessus de la porte d'entrée
on lit ces mots:
«C'est ici que l'homme quitte sa dépouille terrestre pour aller
habiter la demeure céleste dont il est descendu.»
A la naissance de chaque enfant on plante un arbre qui porte son nom
dans le champ de la mort. C'est là qu'est marquée sa place qu'il
viendra occuper à la fin de sa vie. Il visite souvent la plante à
laquelle il doit un jour se réunir pour jamais. Il se plaît dans sa
jeunesse à l'entourer des plus belles fleurs du printems; tous deux
ils croissent, ils se développent en même tems; et tous deux,
peut-être, ils finiront ensemble leur carrière. Ainsi s'adoucissent
les terreurs du dernier moment, et l'homme s'accoutume à voir
l'accroissement, le dépérissement et la dissolution de la partie
matérielle de son être, du même oeil dont il observe ces changemens
successifs dans l'arbre qui porte son nom.
Si je faisois un livre qui dût passer dans le monde que nous avons
quitté, les habitans de ce monde, qui n'ont aucune idée du nôtre, me
demanderoient avec la plus ardente curiosité des détails sur
l'éducation, sur le mariage, sur nos travaux, sur nos plaisirs, sur
nos lois, sur nos habillemens, etc. Tous ces différens sujets feroient
la matière d'autant de chapitres susceptibles du plus grand intérêt;
mais j'écris pour la postérité de notre Vallon qui sera éternellement
isolée. Une tradition non interrompue leur transmettra des
instructions précises sur tous ces objets. Il est cependant un sujet
qui me semble réclamer un enseignement écrit, afin que la routine,
toujours un peu vague, ne prenne pas la place de la règle, et que le
plan tracé soit invariablement suivi; ce sujet est l'éducation.
L'éducation de nos enfans commence à sept ans. Jusqu'à cette époque,
où paroissent communément les premières lueurs de l'esprit, annoncées
par la curiosité, les questions et le désir de s'instruire, ils
restent sous la seule dépendance de leurs mères, ou de leurs parens.
Cette curiosité si précieuse est alors dirigée vers d'utiles objets.
Cinq personnes les plus distinguées par leur sagesse et leur savoir
sont chargées de ce soin; les premiers nommés pour cet objet ont été
les deux gouverneurs, l'ex-ministre, le vieux militaire et moi.
Depuis cet âge de sept ans jusqu'à celui de dix-huit, les enfans mâles
habitent sous le même toit, mangent à la même table, et sont
continuellement sous les yeux de quelques-uns de ces cinq maîtres. Ils
apprennent à lire, à écrire; et à mesure que leur intelligence se
développe, ils reçoivent quelques notions élémentaires de physique, de
géométrie, d'astronomie, de géographie et d'histoire. Ou leur donne
même une idée des beaux-arts, de la peinture et de la musique. A quoi
peut servir une telle instruction dans un désert? demanderoit-on dans
le monde si cet écrit y étoit connu. Non pas à faire briller celui qui
la possède, répondrois-je, mais à le rendre heureux. Les plaisirs des
sens non-seulement s'éteignent avec ces mêmes sens, mais même dans le
tems de leur plus grande énergie, ils sont presque toujours mêlés
d'amertumes et de regrets. Quelle différence de cette triste
jouissance à celle que procure la pensée! le monde moral s'aggrandit
avec elle. C'est là vraiment qu'existe cette volupté pure et continue
qu'on a dit être le partage des anges. C'est par l'énergie et
l'élévation de son esprit que l'homme se dérobe aux coups de la
fortune, aux douleurs même du corps; c'est par-là qu'il acquiert cette
philosophie céleste des Stoïciens, de cette classe d'hommes, la plus
parfaite qui ait jamais paru sur la terre.
Comme toutes les sciences se touchent, me voilà parvenu à celle qui
fait le sujet de l'étude principale de notre jeunesse, la morale.
La religion est la morale réduite en préceptes. Comme il n'y a qu'une
morale, il ne devroit y avoir aussi qu'une religion. Le christianisme
étoit fait pour servir de modèle. Cette institution étoit si simple et
si sublime, que toute la terre auroit fini par l'adopter si elle
n'avoit pas été dénaturée. Nous avons tâché de rétablir l'ordre
primitif. Les deux bases de notre doctrine sont comme aux premiers
tems, l'amour de Dieu au-dessus de tout; l'amour de nos semblables
égal à celui que nous avons pour nous-mêmes. Toutes les conséquences
de ces deux principes sont développées dans notre catéchisme. Comme il
est entre les mains de tous nos habitans, il est inutile d'en parler.
Je crois seulement à propos de rappeler les motifs de l'un et de
l'autre de ces principes. Le premier, l'amour du créateur, est un
sentiment naturel de reconnoissance pour le plus grand de tous les
bienfaits, la vie; l'amour de nos semblables dérive de cette opinion
très-vraisemblable, que tous les hommes étant composés de la même
matière, et ayant tous les mêmes organes, doivent être considérés
comme faisant partie de la même masse d'élémens, et que la division en
divers moules séparés qui forment autant d'individus distincts, ne
détruit pas l'identité primitive; que le sentiment qui affecte chaque
homme du bien ou du mal d'un autre homme, est une confirmation de
cette identité, et que par conséquent l'amour de notre prochain n'est,
à proprement parler, que l'amour de nous-mêmes.
Le catéchisme dont je viens de parler enseigne la règle de tous les
devoirs, et trace la route de toutes les vertus; mais, comme l'a
remarqué le premier poète de l'antiquité, pour les graces comme pour
la raison, les actions frappent bien plus l'esprit que les paroles. Le
soin des maîtres est donc de faire une application des préceptes aux
divers événemens de la vie; si la conduite ordinaire ne fournit pas
assez d'épreuves, ils en font naître ils tâchent de faire parcourir,
dans le court espace de la jeunesse, toute la carrière de l'homme, et
d'accumuler dans quelques momens les vicissitudes de bonheur et
d'adversité disséminées dans une longue suite d'années. Ainsi,
nos jeunes gens font l'apprentissage de l'état d'homme, et ils
arrivent à cet état, déjà instruits par le meilleur des maîtres,
l'expérience.....