CHAPITRE VII.

Plusieurs habitans revenant de couper du bois sur la montagne, sont

venus nous dire qu'ils avoient remarqué des pas d'ours sur la neige.

Nous avons pensé d'abord qu'ils se trompoient, parce que les

gouverneurs nous avoient assuré qu'avant la rupture de la corniche il

ne restoit dans le Vallon aucun de ces animaux, non plus que des

loups; et il étoit aussi certain que depuis cette rupture il n'avoit

pu s'y en introduire aucun. Cependant, nous avons été reconnoître les

traces indiquées, et nous avons vérifié que c'étoient en effet des pas

d'ours. En conséquence, les gouverneurs ont choisi cinq hommes parmi

les plus adroits et les plus braves chasseurs, afin d'achever de

détruire ce qui reste encore de ces animaux nuisibles. J'ai été nommé

chef de cette expédition. Nous sommes partis à la première lueur de

l'aurore. Chacun de nous étoit armé d'un bon fusil et de quatre

cartouches. Après une heure de marche sur les traces de l'animal, nous

l'ayons apperçu de loin qui se retiroit à pas lents. Jugeant qu'il

étoit proche de son gîte, où nous l'attendrions plus facilement, l'un

de nous a monté dans un arbre pour observer sa direction. Il l'a vu

entrer dans une caverne. J'ai ordonné alors à trois des nôtres de

prendre cette caverne à revers par un long circuit, et de n'en

approcher que comme nous, de manière à tenir l'ours à la même distance

des deux feux lorsqu'il sortiroit de son gîte. Cet ordre a été

parfaitement exécuté. Nous nous sommes tous arrêtés à vingt pas de

chaque côté de la caverne. Aux cris que nous avons poussés, l'animal a

paru en rugissant; il a été aussitôt couché par terre de trois coups

de fusil. Le bruit de cette décharge a attiré un autre ours hors de la

caverne qui a été le point de mire des trois autres coups. Ce dernier,

moins grièvement blessé, s'est relevé de sa chute, et s'est élancé de

notre côté; mais on avoit eu le tems de recharger, et il a été achevé

d'une seconde fusillade. Deux petits oursins qui se traînoient à peine

ont alors paru à l'entrée de la caverne. Nous nous en sommes approchés

avec précaution; et nous étant assurés que les deux animaux que nous

venions de tuer étoient un mâle et sa femelle, et qu'il ne restoit

plus que ces deux petits qui tettoient encore leur mère, nous les

avons emportés.

L'éducation de ces animaux a confirmé l'opinion que j'avois depuis

long-tems, qu'en général, l'instinct des animaux carnivores est bien

supérieur à celui des herbivores. Nos ours sont parfaitement privés,

aussi fidèles et aussi vigilans que les meilleurs chiens de garde. Ce

sont eux qui protègent nos moutons contre l'attaque des aigles, le

seul ennemi que nous ayons maintenant à craindre. Ils s'acquittent

d'autant mieux de cette fonction, que l'aigle n'a pas d'adversaire

plus redoutable que l'ours; il le fuit à tire-d'aile aussitôt qu'il

l'apperçoit ou qu'il l'entend.

Cette supériorité d'instinct dans les animaux qui vivent de chair,

leur étoit nécessaire pour qu'ils pussent trouver et surprendre leur

proie. Si le loup n'avoit pas été plus rusé que la brebis, l'espèce

n'auroit pas pu se conserver. Je serois ainsi disposé à croire que le

plus spirituel des animaux n'est pas, comme on l'a prétendu, le plus

fort dans la classe des herbivores, savoir, l'éléphant; mais le plus

redoutable des carnivores, savoir, le lion. Plusieurs faits viennent à

l'appui de cette opinion. On sait que dans l'Asie on dresse le lion à

la chasse, et qu'aucun autre animal ne peut lui être comparé pour

l'adresse. Qui ne connoît pas l'histoire de ce lion affamé, lancé dans

l'arène contre un esclave dont il vint lécher les pieds, reconnoissant

dans ce malheureux, qu'on s'attendoit à voir dévoré, son bienfaiteur

qui l'avoit autrefois guéri d'une blessure douloureuse? les anciens

possédoient l'art d'apprivoiser ce terrible animal. Les triomphateurs

l'atteloient à leurs chars; on en a vu qui suivoient leurs maîtres

comme un chien; et peut-être auroit-on réussi avec du tems, de la

patience et quelques précautions, à faire de cette espèce une classe

d'animaux domestiques, attachés au service de l'homme comme celle des

chiens, qui, originairement, étoit sauvage et féroce, et qui l'est

même encore dans quelques pays.

Cette occasion est la dernière où l'on ait fait usage d'armes à feu

pour la chasse. Les gouverneurs, jugeant qu'il pouvoit survenir

quelque besoin plus important de les employer, se sont fait apporter

toute la poudre et tous les fusils qui restoient dans le Vallon, et

les ont renfermés. On a subtitué l'arc au fusil. L'usage de cette

arme, si généralement répandue avant la découverte de la poudre, a

d'abord été assez mal-adroit. Mais en peu de tems, l'exercice et

l'émulation ont produit des archers qui auroient été en état de

disputer le prix aux plus célèbres de la Crète. La chasse est assez

abondante en lièvres, perdrix, coqs de bruyère, ramiers, gelinottes,

et à certaines époques, en divers oiseaux de passage. Elle n'est

néanmoins permise contre les animaux permanens qu'avec les mesures de

prudence nécessaires pour en conserver les différentes espèces.

L'aigle est le seul ennemi avec lequel on ne fait jamais de trève.

Tout le monde, après la clôture des travaux de la terre, ayant été

occupé à la construction des cabanes, notre nouvelle ville a été

achevée dans le cours de cet hiver. On a suivi pour sa forme le plan

de la ville de Versailles. La maison des gouverneurs est sur une

petite éminence d'où l'on découvre de chaque côté une rangée de douze

cabanes. Ces cabanes sont uniquement destinées au logement de l'homme.

Derrière, sont les étables communes pour les animaux. Cette

séparation, contraire à l'usage du pays, qui confond l'espèce humaine

avec l'animale dans une seule et même habitation, a été préférée à

cause de la salubrité.

Chaque cabane est divisée en deux parties. Dans l'une, sont les lits

des filles, dans l'autre, ceux des garçons; on a pensé que de la

pudeur et de l'innocence du premier âge dépendoit principalement la

pureté des moeurs, la plus efficace de toutes les lois.

Les repas sont pris en commun dans chaque famille; mais tous les

dimanches les gouverneurs invitent à leurs tables dix habitans. Ces

invitations sont faites ordinairement dans l'ordre naturel et

successif, sans distinction d'âge ni de sexe, à moins que quelque

circonstance n'exige une dérogation à cet ordre habituel. Comme

l'objet de ces banquets, à-peu-près semblables à celui des sept Sages,

est d'entretenir la paix, l'union et la vertu par des exhortations,

des louanges ou des réprimandes, suivant la circonstance, l'ordre est

quelquefois interverti; mais il est inoui que l'individu puni par la

non-admission à son tour à la table des chefs, ait mérité une seconde

fois la même mortification.

Après avoir pourvu à là conservation de la société, on s'est occupé de

la fin temporelle de ses individus. La mort peut inspirer une grande

pensée au profit des vivans. C'est du sein d'un cimetière que

s'élèvent souvent les plus éloquentes leçons de morale. Nos sages

gouverneurs ont établi, pour tous les individus sans distinction, la

loi qui n'avoit lieu en Egypte que pour les rois. En conséquence, la

mémoire de l'homme qui vient de terminer sa carrière subit un examen

avant d'entrer dans son dernier asile. Une inscription élevée sur sa

tombe contient le jugement qui a été prononcé. Ses descendans

participent dans ce monde à la récompense ou à la punition que ses

juges lui assignent dans l'autre. La vertu fait la seule souche de

noblesse; mais malheur à celui des rejetons de cette belle tige qui

porte des fruits dégénérés; il est dégradé sans pitié, et relégué,

s'il le mérite, dans la dernière classe.

L'asile du repos est à quelque distance du village, dans un champ

entouré d'un fossé et d'une haie vive. Au-dessus de la porte d'entrée

on lit ces mots:

«C'est ici que l'homme quitte sa dépouille terrestre pour aller

habiter la demeure céleste dont il est descendu.»

A la naissance de chaque enfant on plante un arbre qui porte son nom

dans le champ de la mort. C'est là qu'est marquée sa place qu'il

viendra occuper à la fin de sa vie. Il visite souvent la plante à

laquelle il doit un jour se réunir pour jamais. Il se plaît dans sa

jeunesse à l'entourer des plus belles fleurs du printems; tous deux

ils croissent, ils se développent en même tems; et tous deux,

peut-être, ils finiront ensemble leur carrière. Ainsi s'adoucissent

les terreurs du dernier moment, et l'homme s'accoutume à voir

l'accroissement, le dépérissement et la dissolution de la partie

matérielle de son être, du même oeil dont il observe ces changemens

successifs dans l'arbre qui porte son nom.

Si je faisois un livre qui dût passer dans le monde que nous avons

quitté, les habitans de ce monde, qui n'ont aucune idée du nôtre, me

demanderoient avec la plus ardente curiosité des détails sur

l'éducation, sur le mariage, sur nos travaux, sur nos plaisirs, sur

nos lois, sur nos habillemens, etc. Tous ces différens sujets feroient

la matière d'autant de chapitres susceptibles du plus grand intérêt;

mais j'écris pour la postérité de notre Vallon qui sera éternellement

isolée. Une tradition non interrompue leur transmettra des

instructions précises sur tous ces objets. Il est cependant un sujet

qui me semble réclamer un enseignement écrit, afin que la routine,

toujours un peu vague, ne prenne pas la place de la règle, et que le

plan tracé soit invariablement suivi; ce sujet est l'éducation.

L'éducation de nos enfans commence à sept ans. Jusqu'à cette époque,

où paroissent communément les premières lueurs de l'esprit, annoncées

par la curiosité, les questions et le désir de s'instruire, ils

restent sous la seule dépendance de leurs mères, ou de leurs parens.

Cette curiosité si précieuse est alors dirigée vers d'utiles objets.

Cinq personnes les plus distinguées par leur sagesse et leur savoir

sont chargées de ce soin; les premiers nommés pour cet objet ont été

les deux gouverneurs, l'ex-ministre, le vieux militaire et moi.

Depuis cet âge de sept ans jusqu'à celui de dix-huit, les enfans mâles

habitent sous le même toit, mangent à la même table, et sont

continuellement sous les yeux de quelques-uns de ces cinq maîtres. Ils

apprennent à lire, à écrire; et à mesure que leur intelligence se

développe, ils reçoivent quelques notions élémentaires de physique, de

géométrie, d'astronomie, de géographie et d'histoire. Ou leur donne

même une idée des beaux-arts, de la peinture et de la musique. A quoi

peut servir une telle instruction dans un désert? demanderoit-on dans

le monde si cet écrit y étoit connu. Non pas à faire briller celui qui

la possède, répondrois-je, mais à le rendre heureux. Les plaisirs des

sens non-seulement s'éteignent avec ces mêmes sens, mais même dans le

tems de leur plus grande énergie, ils sont presque toujours mêlés

d'amertumes et de regrets. Quelle différence de cette triste

jouissance à celle que procure la pensée! le monde moral s'aggrandit

avec elle. C'est là vraiment qu'existe cette volupté pure et continue

qu'on a dit être le partage des anges. C'est par l'énergie et

l'élévation de son esprit que l'homme se dérobe aux coups de la

fortune, aux douleurs même du corps; c'est par-là qu'il acquiert cette

philosophie céleste des Stoïciens, de cette classe d'hommes, la plus

parfaite qui ait jamais paru sur la terre.

Comme toutes les sciences se touchent, me voilà parvenu à celle qui

fait le sujet de l'étude principale de notre jeunesse, la morale.

La religion est la morale réduite en préceptes. Comme il n'y a qu'une

morale, il ne devroit y avoir aussi qu'une religion. Le christianisme

étoit fait pour servir de modèle. Cette institution étoit si simple et

si sublime, que toute la terre auroit fini par l'adopter si elle

n'avoit pas été dénaturée. Nous avons tâché de rétablir l'ordre

primitif. Les deux bases de notre doctrine sont comme aux premiers

tems, l'amour de Dieu au-dessus de tout; l'amour de nos semblables

égal à celui que nous avons pour nous-mêmes. Toutes les conséquences

de ces deux principes sont développées dans notre catéchisme. Comme il

est entre les mains de tous nos habitans, il est inutile d'en parler.

Je crois seulement à propos de rappeler les motifs de l'un et de

l'autre de ces principes. Le premier, l'amour du créateur, est un

sentiment naturel de reconnoissance pour le plus grand de tous les

bienfaits, la vie; l'amour de nos semblables dérive de cette opinion

très-vraisemblable, que tous les hommes étant composés de la même

matière, et ayant tous les mêmes organes, doivent être considérés

comme faisant partie de la même masse d'élémens, et que la division en

divers moules séparés qui forment autant d'individus distincts, ne

détruit pas l'identité primitive; que le sentiment qui affecte chaque

homme du bien ou du mal d'un autre homme, est une confirmation de

cette identité, et que par conséquent l'amour de notre prochain n'est,

à proprement parler, que l'amour de nous-mêmes.

Le catéchisme dont je viens de parler enseigne la règle de tous les

devoirs, et trace la route de toutes les vertus; mais, comme l'a

remarqué le premier poète de l'antiquité, pour les graces comme pour

la raison, les actions frappent bien plus l'esprit que les paroles. Le

soin des maîtres est donc de faire une application des préceptes aux

divers événemens de la vie; si la conduite ordinaire ne fournit pas

assez d'épreuves, ils en font naître ils tâchent de faire parcourir,

dans le court espace de la jeunesse, toute la carrière de l'homme, et

d'accumuler dans quelques momens les vicissitudes de bonheur et

d'adversité disséminées dans une longue suite d'années. Ainsi,

nos jeunes gens font l'apprentissage de l'état d'homme, et ils

arrivent à cet état, déjà instruits par le meilleur des maîtres,

l'expérience.....

Le Vallon Aérien Ou, Relation du voyage d'un aéronaute dans un pays inconnu jusqu'à présent; suivie de l'histoire de ses habitans et de la description de leurs moeurs · 第 42 / 62 题