LE VIEUX MILITAIRE.

Sans doute, un brave soldat est un citoyen précieux. Mais vous

conviendrez qu'il est bien cruel pour l'homme qui aime la justice et

l'humanité, de servir d'instrument à l'injustice et à la tyrannie.

C'est à quoi cependant le militaire est le plus souvent exposé; car,

pour une guerre raisonnable, commandée pour le salut de l'état, il en

est dix de criminelles qui ne sont allumées que par l'ambition et la

folle ardeur des conquêtes. J'ai servi sous les deux plus grands

capitaines du siècle, Turenne et Condé: tous les deux étoient

distingués par leur probité, et cependant, tous deux ont,

non-seulement déchiré le sein de leur patrie, mais ont porté et

soutenu chez l'étranger des guerres, qui, si elles avoient été

soumises au jugement d'un tribunal impartial, n'auroient jamais fait

de bruit que dans le conseil où elles auroient été rejettées.

Condamné par ma naissance à servir dans les derniers rangs, ce n'est

qu'après quinze ans de service que je fus nommé officier; et vous

allez voir par l'action qui m'obtint cette récompense, et par celle

qui faillit de me perdre, combien les vertus civiles diffèrent des

vertus militaires[11].

[11] Cette distinction est fausse. Le courage qui défend l'Etat

n'est pas moins honorable que la sagesse qui le gouverne ou qui

l'administre. L'erreur vient de ce que le fait dont il s'agit

n'est pas suffisamment expliqué. Le soldat étoit sans doute

coupable si l'ordre avoit été donné de n'épargner personne; mais

il est au contraire très-probable que sa commisération avoit été

calomniée, parce qu'il y a tout lieu de croire que, conformément

aux lois de la guerre, l'ordre de mort ne frappoit que ceux qui

étoient pris les armes à la main.

(_Note de l'Editeur._)

Vous vous rappelez l'invasion de la Hollande, l'ennemi mettant bas les

armes lorsque nous eûmes passé le Rhin, et ce mot atroce du duc de

Longueville: _Point de quartier à cette canaille_, qu'il paya si

justement de sa mort. Le lendemain, je fus envoyé reconnoître le pays

à la tête d'un détachement. En arrivant dans un village, sans avoir

rencontré un seul homme armé, nous apperçûmes une foule de femmes et

d'enfans, qui, fuyant devant nous, allèrent se réfugier dans une

église. Le détachement voulut y mettre le feu, je m'y opposai de tout

mon pouvoir, et ce ne fut pas sans danger pour ma vie que je sauvai

celle de ces malheureux. Croiriez-vous que je fus dénoncé comme un

traître pour cet acte d'humanité, et qu'on m'ôta le commandement du

détachement dans une expédition qui suivit celle-là?

Désespéré d'une aussi sanglante ingratitude, je cherchai la mort; et

dans une affaire qui eut lieu peu de tems après, je me précipitai sur

une batterie de six canons qui protégeoit un défilé. Mais par un

bonheur inoui, la décharge se fit sans m'atteindre, et m'élançant sur

la batterie, je m'en emparai avant une seconde décharge. Les plus

beaux faits d'un soldat, s'ils n'ont pour témoin un chef digne de les

apprécier, se perdent dans l'obscurité de son grade. Heureusement

celui-ci fut remarqué par M. de Turenne, et je fus aussitôt nommé

lieutenant. Dans la campagne suivante, j'enlevai un drapeau à

l'ennemi, et je fus élevé au grade de capitaine. A moins d'un talent

et d'un hasard extraordinaires, ce grade étoit le _nec plus ultra_ des

officiers de fortune; mais loin d'embitionner une place supérieure, je

n'aspirois qu'à me retirer du service. Je n'avois embrassé cet état

que par nécessité; il me devenoit de jour en jour plus odieux. Cette

injuste et cruelle guerre de la Hollande me remplissoit d'horreur;

mais je ne voulois quitter qu'avec honneur, et il me falloit pour cela

attendre la paix. Elle étoit encore éloignée; et peu de tems après

l'inondation de la Hollande, je fus obligé de marcher, toujours sous

les ordres de M. de Turenne, à l'embrasement du Palatinat. Jugez de

l'état de mon ame, lorsque rendu aux portes de ma ville natale que je

n'avois pas vue depuis vingt ans, je fus commandé avec le régiment

dont je faisois partie pour l'incendier. Je courus me jeter aux pieds

de M. de Turenne en le conjurant d'épargner ma patrie, ou tout au

moins, le toit où j'étois né et qu'habitoit ma famille. «Cela est

impossible, me répondit-il froidement; mais je vous estime, et je vous

dédommagerai de votre perte. Je vous recommande seulement de n'en rien

dire; car je ne serois pas en état d'en faire autant pour tout le

monde.» Moins touché de la générosité du maréchal que de son refus, je

lui répondis brusquement que je ne voulois rien, et je précipitai mes

pas dans l'enceinte de la ville. Je m'élance à travers le tumulte, le

sang, l'incendie, le désordre le plus épouvantable et le plus

effréné; je parviens jusqu'à la maison paternelle. Quel spectacle s'y

présente à mes yeux! mes deux soeurs fuyant à travers les flammes,

leurs enfans dans les bras, et la troisième s'efforçant avec mon vieux

père d'arracher sa fille à la brutalité des soldats. Un de ces

malheureux alloit lancer sa baïonnette dans le sein de mon père, d'un

coup de sabre je l'étends à mes pieds, et je tâche en me faisant

reconnoître d'arrêter la fureur des autres. Vain effort! l'ivresse et

la rage étoient au comble, et ne connoissoient plus aucun frein.

Réduit à défendre ma vie, je succombai sous le nombre, et je tombai

percé de plusieurs coups de baïonnette. On me transporta sans

connoissance au quartier-général. Les gens de l'art jugèrent mes

blessures très-graves; ils m'ordonnèrent les eaux de Barrèges, et sur

leur rapport que je ne serois jamais en état de reprendre le service,

j'eus ma retraite avec la pension de mon grade. Mon père, déjà infirme

et languissant, étoit mort des suites de cette horrible scène. Le

reste de ma famille, ayant eu le bonheur de se sauver et de me

rejoindre, ne m'avoit pas quitté. Je la recommandai au maréchal qui

vint me visiter plusieurs fois; il me promit de réaliser en sa faveur

les offres qu'il m'avoit faites; et aussitôt que je fus en état de

supporter la fatigue du voyage, je partis pour les Pyrénées. J'y

vivois depuis cet instant, l'été aux eaux, l'hiver dans le village

voisin que j'avois préféré à tout autre asile. Le bon air, cette douce

tranquillité pour laquelle je soupirois depuis si long-tems,

l'assurance du retour de ma famille dans ses foyers, du rétablissement

de ses propriétés et de son ancienne fortune, grace aux soins du bon

M. de Turenne, tout cela avoit achevé ma guérison, et contribuoit à me

rendre ma retraite délicieuse. J'étois résolu d'y finir ma vie, si la

cruelle politique ne m'en avoit chassé avec les bons villageois qui

formoient ma nouvelle famille. Quelques bons livres, une belle

campagne et la paix, voilà le sort le plus heureux qui se présentoit

à mes rêveries après les années tumultueuses du service militaire. Il

manquoit encore quelque chose à ma félicité, que je ne connois que

depuis que je suis avec vous, la société de personnes aimables et

instruites.

Le Vallon Aérien Ou, Relation du voyage d'un aéronaute dans un pays inconnu jusqu'à présent; suivie de l'histoire de ses habitans et de la description de leurs moeurs · 第 41 / 62 题