Je suis né dans le Palatinat. Mon père étoit un des plus illustres
savans de l'Allemagne, il avoit fait ses études à l'université de
Gottingue. L'électeur, qui aimoit et cultivoit les lettres, l'attira
dans ses états; il le nomma directeur du collège de Worms. Peu de tems
après cet établissement, mon père se maria avec une jeune personne
d'une des premières familles du pays. Quatre enfans furent les fruits
de cette union; deux garçons et deux filles. En qualité d'aîné, je fus
destiné dès l'enfance à remplacer mon père, et je fis en conséquence
toutes les études relatives à sa profession. Mon goût naturel, secondé
de quelques dispositions, me firent faire de rapides progrès; et à
peine âgé de 22 ans, je professois la littérature dans le collège dont
j'étois déjà nommé directeur en survivance. Une jeune française,
passant avec sa mère par hasard dans notre ville, fut curieuse de
m'entendre. J'eus le malheur de lui plaire, de la connoître, de
l'aimer et d'en être aimé. La naissance, l'éducation, les goûts, la
fortune, tout sembloit nous réunir; la seule différence de patrie
éleva entre nous deux une barrière insurmontable. Mon père étoit un de
ces patriotes qui, comme ceux des premiers tems de l'ancienne Rome,
adoroit son pays, et détestoit tout ce qui lui étoit étranger. Mais sa
plus forte aversion étoit pour les Français, dont le caractère léger
et frivole formoit un parfait contraste avec le sien.
Cette contradiction ne fit qu'augmenter mon amour, car elle irrita ma
vanité; et je concevois presqu'autant de plaisir à triompher d'un
injuste préjugé, qu'à posséder la main de ma maîtresse. Il n'en étoit
pas ainsi de la jeune personne. Le coeur des femmes est en général,
sur cette matière, diamétralement opposé au nôtre. Il n'est aucune
fille honnête, qui, dans ma position, n'eût regardé la résistance
comme une honteuse défaite, et la fuite comme une éclatante victoire.
Les regrets de ma jeune amante, en quittant un homme dont elle avoit
accueilli les désirs, furent sans doute aussi vifs que sincères; mais
ils furent étouffés par la fierté de sa mère; et l'une et l'autre
partirent sans que je pusse être informé d'autre chose, sinon qu'elles
retournoient à Paris, lieu de leur naissance.
Vous savez, mes amis, ce qu'est un premier amour, et la douleur d'une
première séparation. Chaque homme, dans une pareille circonstance,
cherche des sujets de consolation analogues à ses goûts; un chasseur à
poursuivre les bêtes sauvages dans les forêts; un guerrier à s'élancer
au milieu des batailles. Pour moi, nourri des charmes de l'étude, je
ne trouvois d'adoucissement que dans la lecture des poètes qui avoient
le mieux fait entendre le langage de l'amour, de Catulle, de Tibulle,
et surtout de Virgile dans le quatrième chant de l'Enéide. Je faisois
retentir de leurs vers harmonieux, non les collines et les vallons,
mais les murs et les plafonds de ma classe. J'instruisois mes jeunes
élèves à répondre à mes accens, et il ne tenoit pas à moi qu'ils ne
devinssent aussi des Timarète et des Tircis. L'ombre auroit peut-être
remplacé la realité, et mon coeur, à force de s'attendrir pour des
fictions, auroit à la longue cessé d'être sensible; mais une raillerie
cruelle échappée de la bouche de mon père vint tout-à-coup dissiper
l'illusion qui me consoloit. Dès ce moment, les rêves enchanteurs
s'évanouirent sans retour; le réveil fut affreux, et il me fut
désormais impossible de sentir ma perte sans un déchirement de coeur
insupportable.
Après d'inutiles combats, ma foible raison fut enfin obligée de céder,
et je quittai le toit paternel pour tâcher de retrouver la personne
dont je ne pouvois plus vivre séparé. J'arrivai à Paris en courant
sur ses traces. N'ayant aucune idée de cette grande ville, je m'étois
imaginé qu'en prononçant seulement le nom de madame _Delaplace_ (ainsi
s'appeloit la mère de ma bien-aimée), tout le monde m'auroit indiqué
sa demeure. Je descendis donc du coche, avant d'entrer dans
l'enceinte, pour prendre à la porte de la ville des informations sur
son logement; mais personne ne la connoissoit. Toujours conduit par
l'espérance, je demandois de porte en porte madame Delaplace. Mon
accent étranger, bien remarquable alors, n'excitoit le plus souvent
que le rire et l'étonnement. Deux fois, cependant, je crus avoir enfin
trouvé ce que je cherchois avec tant d'ardeur. Mais, soit de bonne
foi, soit par malice, c'étoit la demeure de prostituées qu'on m'avoit
indiquée. Cette méprise, qui ne pouvoit avoir aucune suite fâcheuse
pour un coeur rempli d'un véritable amour, acheva de me faire renoncer
à mes vaines recherches. Je n'espérai plus alors de succès que du
hasard. Mais, lorsqu'après avoir épuisé l'argent dont je m'étois muni,
je me trouvai aussi peu avancé que le premier jour, il me fallut
songer à un parti sérieux. Après mademoiselle Delaplace, les muses
étoient l'unique objet de mon amour; et je me flattois d'être un de
leurs favoris. Ce fut donc auprès d'elles que je cherchai quelque
consolation; mais l'extrême pénurie de mes finances ne me permettoit
pas de leur faire une cour gratuite. Persuadé que mes connoissances
littéraires méritoient d'être distinguées à Paris, comme elles
l'avoient été à Worms, j'allai me proposer au Collège-Royal en qualité
de professeur de philosophie. On me demanda si j'étois pour Descartes
ou pour Aristote. Sur ma réponse qu'il m'étoit clairement démontré que
le philosophe de Stagire s'étoit trompé, et que j'étois pour la vérité
contre l'erreur, on me ferma la porte au nez. La même demande m'ayant
été adressée dans les autres collèges où je me présentai, je reçus un
semblable accueil pour la même réponse que je rendis. Je compris
enfin, après tant de disgraces, qu'il me falloit renoncer à l'état de
professeur de philosophie. Comme un long exercice m'avoit néanmoins
rendu philosophe, avant de me décider pour aucun autre parti, je
réfléchis sur ceux qui s'offroient.
Entre tous les états, deux se distinguoient principalement à mes yeux;
l'objet de l'un étoit de répandre la lumière, celui de l'autre de
l'éteindre. En embrassant le premier, celui de l'homme de lettres,
j'exercerois la plus belle de toutes les magistratures. Elevé
au-dessus de toutes les professions, de toutes les classes de la
société, tout seroit soumis à mon examen et à ma censure, depuis le
sceptre jusqu'à la houlette. Je signalerois le mal, j'indiquerois le
bien, je répandrois partout les lumières et l'amour de l'humanité.
Ainsi passionné pour les hautes connoissances, je leur attribuois dans
ma jeunesse une influence exagérée. Dans l'âge où les sens ont le
plus d'empire, je le donnois tout entier à la pensée. Je me figurois
que le génie, émané et participant de l'essence divine, devoit
disposer des évènemens, et amener à notre gré ceux que nous désirions
le plus ardemment. L'âge et l'expérience m'ont bien détrompé; ils
m'ont incontestablement prouvé qu'une foule de causes occultes
entraînent les affaires de ce monde, et que dans ce bouleversement, ce
n'est pas l'homme d'esprit, mais le sot, qui triomphe le plus souvent.
Pauvres petits êtres que nous sommes! nous lisons dans les cieux, nous
connoissons le cours des astres, nous traçons plusieurs siècles
d'avance leur marche journalière, et nous sommes incapables d'être
assurés de la nôtre du moment actuel à celui qui va suivre!
Pouvois-je prévoir dans mon noble enthousiasme, que l'émule des
Démosthène et des Virgile alloit tomber au rang de simple soldat?