En l'éclairant. Le sauvage est borné au seul physique; il ne vit qu'à
demi, puisque la vie morale est entièrement nulle pour lui. C'est
cependant cette vie qui est tout l'homme. Sans l'intelligence, sans la
pensée et le sentiment, il ne remplit pas sa destination; il végète
comme la brute, comme la plante insensible; mais comment développer le
moral de l'homme? comme on développe son physique, en l'exerçant. Ce
que la gymnastique des anciens faisoit sur la force corporelle, une
éducation bien entendue le fait sur la force intellectuelle.
L'opinion généralement répandue sur la terre est, je le sais, que le
peuple ne peut ni ne doit être instruit; qu'il ne faut pas que son
intelligence s'élève au-dessus des travaux grossiers auxquels la
nature l'a condamné. Cette opinion est appuyée sur la même raison qui
faisoit dire à je ne sais quel souverain du nord, qu'il n'étoit pas
nécessaire que le paysan eût deux jambes. En effet, un peuple boiteux
est bien plus facilement esclave de la glèbe, comme un peuple abruti
d'ignorance est plus entièrement dépendant de ses prêtres et de ses
rois. C'est lorsqu'il est tout-à-fait aveugle qu'il ne peut plus se
passer de guides, et c'est alors aussi que toutes ses actions sont
réglées par le maître temporel, et toutes ses pensées par le maître
spirituel. Fais ce que je t'ordonne, lui crie-t-on d'un côté; et de
l'autre: crois ce que je te dis: point d'examen, tu en es incapable,
c'est moi seul qui suis éclairé. Vil automate, obéis.
Voilà bien sûrement le vrai moyen de faire des esclaves et des
fanatiques; et personne n'ignore que c'est de cette double source, de
la servitude et du fanatisme, que sont sortis les plus grands maux de
la terre.
Mais comme ce n'est pas pour nous, mais pour les habitans de ce Vallon
que nous en avons accepté le gouvernement, nous voulons, non-seulement
conserver leur raison, mais encore lui donner tout le développement
dont elle est susceptible. Les droits de notre frère à l'intelligence,
ne diminueront pas ses devoirs envers la société. Ce ne sera ni un
savant de cabinet qui n'aura cultivé que le domaine de la pensée, ni
un agriculteur ou un artisan qui n'aura remué que ses bras, mais un
homme qui, ayant également exercé son esprit et son corps, saura
penser et travailler; il sera tout à-la-fois bon laboureur et bon
philosophe; il aura le sentiment de sa dignité, il connoîtra sa place
dans le monde; et soumis à ses chefs, sans être contraint par des
soldats, il adorera Dieu sans être sermoné par des prêtres.
C'est surtout vers ce dernier point qu'il importe de diriger les
lumières de l'homme. Un peuple pénétré de l'existence d'un
Etre-Suprême, de l'immensité de sa puissance et de sa sagesse, qui
seroit intimement persuadé que cet Etre voit tout, connoît tout, nos
pensées comme nos actions, n'auroit pas besoin de lois pour être
toujours juste et bon. C'est cette croyance, si pure et si sublime,
reléguée, durant le règne de la Mythologie, dans les écoles de
quelques philosophes et les temples de quelques initiés, que Moïse
proclama pour guider le peuple d'Israël dans le désert; c'est cette
même croyance altérée par le tems, comme toutes les institutions
humaines, que Jésus rétablit dans sa pureté primitive. C'est en
formant l'essence du christianisme, qu'elle fait de cette religion la
plus simple et la plus forte de toutes les religions. Cette belle
institution est une seconde fois dégénérée. Les hommes ont pris la
place de Dieu; ils lui ont prêté leurs vices, ils l'ont peint de leurs
propres couleurs. De monstrueux abus sont substitués à la doctrine de
Jésus. On ne sait plus adorer en esprit et en vérité. En un mot, au
lieu de chrétiens, il n'y a plus que des superstitieux et des
hypocrites.
Seroit-il possible de rétablir pour la troisième fois le christianisme
dans sa pureté primitive? je l'ignore, relativement au reste de la
terre. Mais je crois ce rétablissement, non-seulement possible, mais
encore très-facile dans ce Vallon.
Il y a un Dieu qui a créé le monde et qui le conserve; qui a créé
l'homme et qui est présent à ses pensées comme à ses actions; voilà
notre seul symbole. Qu'il soit gravé dans le coeur, non par la foi,
mais par la raison, afin qu'il ne s'efface jamais[10].
[10] Le lecteur voudra bien observer que cette réforme dans la
religion est proposée pour une espèce d'hommes qui se rapproche
beaucoup de la nature des anges.
(_Note de l'Editeur._)
Telle est la substance des discours que prononça dom Antonin à
différentes reprises sur la religion.
Puisque le créateur de l'univers est présent, et s'intéresse à toutes
les pensées comme à toutes les actions de l'homme, il récompensera et
punira le coupable, soit dans cette vie, soit dans une autre qui
suivra celle-ci. L'homme doit à cet Etre-Suprême un tribut de
reconnoissance et d'hommages, qu'il lui rendra chaque matin et chaque
soir; le jour du dimanche sera consacré tout entier à ce saint devoir;
il n'en sera rien distrait pour aucun travail.
Indépendamment du dimanche, deux autres fêtes ont été instituées,
l'une, pour l'anniversaire de la première possession du Vallon par les
gouverneurs; l'autre, pour celui de l'arrivée des habitans du village
de Garringue. Ces deux fêtes portent un caractère tout à-la-fois
religieux et politique.
La même simplicité a présidé à la constitution civile. Les produits de
tous les travaux seront mis en commun; un conseil de sages est
préposé à leur distribution. Le même conseil est chargé de veiller sur
les moeurs, de prévenir les fautes, et de réprimer celles qui, malgré
leur direction et le bon esprit de nos frères, pourroient échapper à
la foiblesse humaine.
Les lois religieuses ne sont nécessaires qu'aux peuples profondément
usés et corrompus. Ce sont de vieux bâtimens qu'on ne soutient qu'à
force d'étais. Il n'en faut aucune pour un peuple nouveau, encore
plein d'innocence native. Il est juste et bon par sentiment; il porte,
gravé dans son coeur, le divin précepte: Tu aimeras Dieu de toute ton
ame et ton prochain comme toi-même. Toute la morale est renfermée dans
cette phrase; et quiconque en est bien pénétré, n'a pas besoin de lois
pour être bon citoyen, bon père et bon mari.
Ainsi, le guide intérieur conduit sûrement l'homme de la nature à
l'accomplissement de ses devoirs moraux. Mais la société réclame
d'autres services, qui, n'étant pas inspirés par la conscience,
doivent être imposés par un sage gouvernement.
Les premiers travaux des habitans du Vallon ont été le labourage et
l'ensemencement de la terre; tous, sans exception, y ont été employés;
ces travaux, commencés le 15 d'octobre, ont été finis avant le mois.
Cet ouvrage terminé, toutes les forces ont été portées à la
construction de nouvelles cabanes nécessaires à l'augmentation de la
population. Jusqu'à ce moment, elle avoit été logée dans des granges
et dans des étables. Comme toutes les maisons, dans ces montagnes,
sont construites en bois, et que ces matériaux se trouvoient sous la
main en grande abondance, le nombre de cabanes nécessaires a été
achevé avant les grands froids.
Ce n'a été que lorsque tous les travaux publics ont été faits, que
chacun a pu se livrer au travail particulier de son métier. Il y en a
de toutes les espèces dans la colonie qui nous est survenue. Le
forgeron a fait des socs de charrue et d'autres outils aratoires; le
menuisier, le charpentier ont fait des meubles pour les cabanes; et
tous les bras qui n'ont pas été occupés à ces différens travaux, l'ont
été, ceux des femmes et des enfans, à filer de la laine ou du lin; les
autres, à tisser ces fils en étoffes ou en toiles.
Les prières du matin et du soir ont continué régulièrement d'être
faites en commun, ainsi que la solemnisation du dimanche. Le principal
objet de ces actes de piété a toujours été de persuader de l'éternelle
présence de Dieu à toutes nos actions, ainsi qu'à toutes nos pensées,
et de sa justice à récompenser les bonnes oeuvres comme à punir les
mauvaises. Les discours relatifs à cette grande idée ne sont point une
vaine et monotone formule que l'habitude de la prononcer finit par
dépouiller de toute expression. Ces discours sont improvisés et
varient chaque jour. Le succès de ces homélies journalières est tel,
que toute la population semble véritablement une seule famille,
marchant continuellement sous l'oeil de son père céleste. Les enfans
élevés dans cette innocence virginale, entièrement étrangers à toute
autre idée, promettent une génération meilleure encore que celle de
leurs pères. Ainsi, tout annonce pour l'avenir un tableau moral qui
sera l'inverse de celui que présente Horace.
Malgré les moyens qu'ont établis les gouverneurs pour développer et
cultiver l'intelligence de la colonie, il reste une ligne de
démarcation ineffaçable entre l'homme qui n'a pas été, en naissant,
assujéti par le besoin au travail physique, et celui que la fortune y
a condamné. Ce sont deux espèces particulières qui ne peuvent être
confondues et faire société commune; la pensée, le langage, tout les
distingue. Ils éprouveroient l'une et l'autre un ennui mortel, s'ils
étoient continuellement réunis.
En conséquence de cette loi de la nature, nous nous rassemblons tous
les soirs, les deux gouverneurs, leurs deux enfans, le vieil officier,
l'ancien ministre de l'évangile et moi.
Une de ces dernières soirées, l'officier nous a raconté en ces termes
l'histoire de sa vie.