Arrivée de la Princesse Anemone. Le Prince Fan-Férédin devient
amoureux de la Princesse Rosebelle.
Pendant que tout le monde étoit occupé du spectacle de ces scênes
différentes, le grand paladin Zazaraph distrait par son amour et son
impatience, jettoit continuellement les yeux vers l’entrée du port.
Il étoit bien sûr que la Princesse Anemone ne pouvoit pas manquer
d’arriver incessamment; et en effet il découvrit enfin le vaisseau
qui l’amenoit. La voilà, s’écria-t-il, transporté de joye: c’est la
Princesse Anemone elle-même. Je reconnois le vaisseau qui la porte,
et les doux mouvemens que je sens dans mon ame ne m’en laissent pas
douter. Le Prince Zazaraph courut aussi-tôt pour recevoir la
princesse à la descente du vaisseau, et je l’accompagnai.
Mais comment raconter tout ce qui se passa dans cette entrevûë? Ce
seroit le sujet d’un volume entier, et pour qu’on ait lû de romans,
on le comprendra mieux que je ne pourrois le représenter:
transports, vives impatiences, regards tendres, joye inexprimable,
satisfaction inconcevable, témoignages d’affection réciproque, les
larmes mêmes, tout cela fut mis en oeuvre et placé à propos. Il
fallut ensuite raconter tout ce qui s’étoit passé durant une si
longue absence. Le grand paladin ne fut pas long dans son récit,
n’ayant autre chose à dire, sinon qu’il avoit dormi pendant toute
l’année par la vertu d’un enchantement.
Mais l’histoire de la Princesse Anemone fut beaucoup plus longue. Le
Prince Gulifax étoit entré chez elle un soir à main armée, et
l’avoit enlevée lorsqu’elle commençoit à se deshabiller pour se
mettre au lit, sans lui donner seulement le loisir de prendre ses
cornettes de nuit. Elle eut beau pleurer, crier et charger d’injures
le ravisseur. Il fallut partir et s’embarquer. Que ne fit-elle pas
dans le vaisseau, lorsqu’elle se vit éloignée de son cher prince
dondindandinois, et sous la puissance du perfide Gulifax qui avoit
l’insolence de lui parler d’amour? Elle s’évanoüit plus de vingt
fois: vingt fois elle se seroit précipitée dans la mer, si on ne
l’en avoit empêchée. Mais il ne lui resta enfin d’autre ressource
que ses larmes et ses sanglots, foible défense contre un corsaire
brutal; aussi la Princesse Anemone passa-t-elle légerement sur ce
chapitre pour continuer la suite de son histoire, et elle fit bien;
car je remarquai qu’à certains endroits de son récit le Prince
Zazaraph témoignoit quelqu’inquiétude. Elle raconta donc ensuite que
les dieux, protecteurs de l’innocence opprimée, l’avoient délivrée
miraculeusement de la tyrannie de son cruel ravisseur. Un prince
plein de valeur et de générosité, avoit attaqué et pris le vaisseau
de Gulifax qui avoit péri dans le combat; mais comme son libérateur
la ramenoit, une tempête effroyable avoit englouti le vaisseau dans
les ondes. Elle s’étoit sauvée sur une planche, et elle avoit été
jettée à terre plus qu’à demi morte. Des pêcheurs après lui avoir
fait reprendre ses esprits, l’avoient présentée à leur prince, qui
en étoit devenu amoureux; mais toûjours intraitable sur ce chapitre,
quoique le prince fût beau et bien fait, elle n’avoit seulement pas
voulu l’écouter. Ici pourtant je remarquai que le Prince Zazaraph
fit encore une grimace; et ce fut bien pis, lorsqu’elle ajoûta
qu’elle avoit ensuite passé successivement sous la puissance de
trois ou quatre autres princes. Le paladin Zazaraph ne put plus y
tenir.
Il étoit écrit dans l’ordre de ses avantures, qu’il devoit au retour
de la belle Anemone se broüiller avec elle, et la chose ne manqua
pas d’arriver. Son inquiétude sur les périlleuses épreuves où la
vertu de la princesse avoit été mise, lui fit faire étourdiment
quelques questions imprudentes; la princesse rougit, pâlit, versa
des larmes, et parut offensée à un point, qu’on crut qu’elle ne lui
pardonneroit jamais; mais comme il étoit aussi écrit que le
raccommodement suivroit de près, quelques sermens équivoques d’une
part, et de l’autre mille pardons demandés avec larmes,
accommoderent l’affaire; et la vertu de la princesse fut reconnuë
pour être à l’épreuve de toutes les avantures et hors de tout
soupçon. Il ne resta plus qu’à achever le roman par un mariage
solemnel; mais il falloit pour cela sortir de la Romancie, où il
n’est pas permis de se marier, et le prince Zazaraph s’y disposa.
Au reste j’avouë que je fis peu d’attention au détail des avantures
de la Princesse Anemone. J’eus, pendant qu’elle racontoit son
histoire, l’esprit et le coeur occupés d’un objet plus intéressant.
Au bruit de son arrivée la Princesse Rosebelle, soeur du grand
paladin, et qui étoit liée d’une étroite amitié avec Anemone,
accourut pour la voir et l’embrasser. C’étoit-là le moment fatal que
l’amour avoit destiné pour me ranger sous ses loix. Voir la
Princesse Rosebelle, l’admirer, l’aimer, l’adorer, ce fut pour moi
une même chose, et tout cela fut fait en un moment. Aussi me
persuadai-je qu’il n’avoit jamais rien paru de si aimable sur la
terre. C’étoit un petit composé de perfections le plus complet qu’on
puisse imaginer, et où l’on voyoit la jeunesse, la beauté, les
graces, l’esprit, l’enjoüement, la vivacité se disputer l’avantage.
Pendant tout le récit de la Princesse Anemone, je ne pus faire autre
chose que de faire parler mes yeux, et ils furent entendus. Je crus
même appercevoir aussi dans ceux de Rosebelle quelque disposition
favorable; mais dès que la belle Anemone et le Prince Zazaraph
eurent achevé leur éclaircissement, et que j’eus la liberté de
parler, je ne fus plus maître de mes transports; et oubliant toutes
les loix de la Romancie, dont le prince m’avoit entretenu, je me
jettai tout éperdu aux pieds de la charmante Rosebelle, pour lui
déclarer la passion dont je brûlois pour elle. J’ai sçû depuis que
Rosebelle ne fut pas fâchée dans le fond de l’ame d’une si brusque
déclaration; mais elle ne laissa pas de faire toutes les petites
cérémonies accoûtumées. Pour ce qui est des spectateurs, après un
moment de surprise que mon action leur causa, ils se mirent tous à
soûrire en se regardant les uns les autres, et comme la Princesse
Rosebelle ne me répondoit rien, son frere prit la parole.
Ah! Prince, me dit-il, en m’obligeant à me relever, que vous êtes
vif! Eh! Que deviendra la Romancie, si l’on y souffre de pareilles
vivacités?
Eh! Que deviendrai-je moi-même, repartis-je avec transport, si
l’adorable Rosebelle n’est pas favorable à mes voeux; et si vous,
prince, qui pouvez disposer d’elle, vous refusez de me rendre
heureux! Je sçais tous les égards que méritent les loix de la
Romancie et ces formalités préliminaires dont vous m’avez instruit;
mais enfin, ne puis-je pas en obtenir la dispense, ou du moins les
abreger? Car je sens bien que la violence de mon amour ne me
permettra pas d’en soûtenir la longueur sans mourir.
Je vous ai déja dit, prince, me répondit le grand paladin, que c’est
une chose inoüie que depuis la fondation de la nation romancienne
aucun héros ait été dispensé des formalités, et des épreuves
ordonnées par les loix; mais il est vrai qu’il n’est pas impossible
d’obtenir du conseil public que le tems en soit abregé. Je me flatte
même d’obtenir cette grace pour vous, en considération des grands
exemples de constance que la Princesse Anemone et moi venons de
donner à la Romancie dans les rudes et longues épreuves que nous
avons essuyées. C’est d’ailleurs une occasion si favorable de
m’acquitter envers vous du service que vous m’avez rendu, et de nous
unir étroitement ensemble, que je n’attends que le consentement de
la princesse ma soeur pour y travailler efficacement.
A ces mots, une aimable rougeur qui couvrit le visage de la
princesse, la fit paroître encore plus belle à mes yeux. Je
tremblois en attendant sa réponse. Mon frere, dit-elle, c’est à vous
à disposer de moi, et puisqu’il faut l’avoüer, je ne serai pas
fâchée que ce soit en faveur du Prince Fan-Férédin. Dieux! Quels
furent mes transports! Je ne me possedai plus. Je ne sçais ce que je
devins, je pleurai de joye, je moüillai de mes larmes la belle main
de Rosebelle; je voulois parler, et je ne faisois que bégayer; mon
amour m’étouffoit, et je crois que je fis en un quart-d’heure la
valeur de plus de quinze des formalités préliminaires dont j’ai
parlé.
Aussi cela fut-il compté pour quelque chose, lorsque le grand
paladin demanda que le tems des formalités et des épreuves fût
abregé pour moi. Il eut pourtant quelque peine à l’obtenir; mais il
avoit acquis dans la Romancie un si grand crédit et une réputation
si éclatante, qu’on ne put pas le refuser. On lui accorda même la
grace toute entiere, en n’exigeant de moi que trois jours pour
accomplir toutes les formalités et toutes les épreuves; après quoi
on devoit me permettre de partir avec le grand paladin et nos
princesses, pour aller dans la Dondindandie achever notre union. Ici
on s’imaginera peut-être que trois jours ne purent pas me suffire
pour faire des choses qui fournissent souvent la matiere de
plusieurs volumes; mais je puis assûrer que j’eus encore du tems de
reste, tant il est vrai que nos auteurs romanciens, ont un talent
admirable pour enfler et allonger leurs ouvrages.
Comme j’étois déja fort avancé pour les formalités, j’achevai toutes
les autres dès le premier jour, et les deux jours suivans je fis
toutes mes épreuves.
Je commençai par me battre contre un rival, et je le tuai. Cela fut
fait en une heure; il est vrai que je reçûs une grande blessure,
mais avec un peu de baume de Romancie, je me retrouvai sur pied au
bout d’une demie heure, et en état de me signaler le même jour dans
un grand combat naval qui se donna près du port, je ne me souviens
pas trop pourquoi. J’y fis des prodiges de valeur. Je sautai dans un
vaisseau ennemi avec une intrépidité digne d’un meilleur sort; mais
n’ayant point été suivi, je fus pris, et déja l’on me menoit en
captivité, tandis que les ennemis faisoient leur descente à terre,
lorsque dans mon désespoir je m’avisai de mettre le feu au vaisseau.
Il fut consumé en un moment, et m’étant jetté à la mer, je fus assez
heureux pour gagner la terre, et m’y défendre contre ceux des
ennemis que j’y trouvai. J’en fis un horrible carnage, après quoi je
retournai pour me rendre auprès de ma chere Rosebelle. Hélas! Je ne
la trouvai plus: les ennemis en se retirant l’avoient enlevée avec
beaucoup d’autres captifs.
Quel désespoir! Il étoit déja presque nuit, je m’embarquai aussi-tôt
dans une simple chaloupe de pêcheurs avec un petit nombre de gens
déterminés, et à la faveur des ténébres, j’arrivai sans être reconnu
jusqu’à la flotte ennemie. Je ne doutai point que ma princesse ne
dût être dans le vaisseau amiral, et ce vaisseau se faisoit
remarquer entre les autres par ses fanaux: je m’en approchai
doucement. Aussi-tôt prenant un habit de matelot ennemi, j’y montai
sans obstacle, et me donnant pour un homme de l’équipage, je
m’informai adroitement ce qu’étoit devenuë la Princesse Rosebelle.
Je sçus qu’elle étoit dans une chambre où le capitaine venoit de la
laisser en proye à ses mortelles douleurs. J’y entrai, et je me fis
reconnoître à elle en lui faisant signe en même tems de me suivre
sur le pont, sous prétexte de prendre l’air un moment. Elle me
suivit, et à peine y fut-elle, que la prenant entre mes bras, je me
précipitai avec elle dans la mer.
Ici on va croire que nous devions périr l’un et l’autre; point du
tout: je profitai d’un stratagême admirable que j’avois appris dans
Cleveland. J’avois ordonné à mes gens de tenir dans la mer le long
du vaisseau un grand filet bien tendu, et de le tirer à eux dès
qu’ils m’entendroient tomber. Je fus obéï à point nommé: à peine
fûmes-nous deux minutes dans l’eau. Mes gens nous retirerent
Rosebelle et moi, et nous en fûmes quittes pour rendre un peu d’eau
sallée que nous avions bûë. Cependant notre chute avoit été entenduë
dans le vaisseau; mais on ne put pas s’imaginer ce que c’étoit, ou
du moins on ne le sçut que lorsque nous étions déja bien éloignés.
Nous n’arrivâmes au port qu’à la pointe du jour, et je me flattois
d’y être reçû avec des acclamations publiques; mais quel fut mon
étonnement, lorsque je me vis chargé de chaînes et conduit en
prison. J’étois accusé d’intelligence avec les ennemis, et le
fondement de cette accusation étoit la hardiesse avec laquelle
j’avois sauté dans un de leurs vaisseaux, et je m’étois mêlé parmi
eux sans recevoir aucune blessure; et c’est, ajoûtoit-on, pour prix
de sa trahison qu’on lui a rendu la Princesse Rosebelle. Si j’avois
eu le tems de m’abandonner aux regrets et aux douleurs, il s’en
présentoit là une belle occasion; mais je n’avois pas de momens à
perdre; je me dépêchai d’accomplir en abregé tout le cérémoniel
douloureux qui convient en ces occasions, et à peine arrivé à la
prison, les juges mieux informés me rendirent la liberté en me
comblant même d’éloges et de remercimens. Il me restoit encore près
d’un jour entier, et par conséquent la moitié de l’ouvrage à faire.
Je n’en eus que trop.
Il se fit un magnifique tournois auquel je fus invité. J’étois bien
sûr d’y remporter le prix, conformément aux loix de la Romancie, et
je n’y manquai pas. C’étoit un bracelet fort riche que le vainqueur
devoit donner suivant la régle à la dame de ses pensées. Or comme
les princesses avoient jugé à propos ce jour-là d’assister en masque
au tournois, je fis la plus lourde bévûë qu’on puisse imaginer.
J’allai présenter mon bracelet à la Princesse Rigriche, que je pris
pour l’objet adorable de mes voeux. Il ne faut pas demander si la
Princesse Rigriche fut satisfaite de mon présent. Elle en devint
toute fiere, elle se redressa, se rengorgea, et fit toutes les
petites façons les plus agréables qu’elle put inventer sur le champ.
Après quoi se démasquant suivant l’usage, elle me fit voir un visage
si laid, que croyant bonnement qu’elle avoit deux masques,
j’attendois qu’elle ôtât le second, et j’allois même l’en prier,
lorsque je reconnus ma méprise par un bruit qui se fit assez près de
moi. La Princesse Rosebelle étoit tombée évanoüie, et on la
remportoit chez elle sans connoissance et sans sentiment.
Cruelle situation! Je prévis toutes les suites de cette funeste
avanture. Que va penser, disois-je, ma chere Rosebelle! Hélas! Je ne
vois que trop ce qu’elle a déja pensé. Que dira son frere? Que vais-
je devenir? Toutes ces réfléxions que je fis dans un moment me
saisirent si vivement, que je tombai à mon tour sans connoissance,
accablé de ma douleur. On s’empressa de me secourir, et comme le
tems étoit précieux, je repris bientôt mes sens: j’ouvris les yeux,
et que vis-je? La Princesse Rigriche qui me tenoit entre ses bras,
m’appellant, mon cher prince, avec l’action d’une personne qui
s’intéressoit vivement à ma conservation, et qui me regardoit sans
doute comme son amant. J’avoüë que j’en frémis; et dans toutes mes
épreuves, je crois que c’est le moment où j’ai le plus souffert. Je
la quittai brusquement pour courir chez la Princesse Rosebelle.
Nouvelle avanture. Le grand paladin Zazaraph vient au-devant de moi,
et prétend que je dois lui faire raison du mépris que j’ai marqué
pour sa soeur. Moi du mépris pour la Princesse Rosebelle! Lui dis-
je, tout transporté. Ah! Je l’adore. Les dieux sont témoins... mais
j’eus beau dire; l’affaire, disoit-il, avoit éclaté, l’affront étoit
trop sensible. En un mot, il avoit déja tiré l’épée, et il menaçoit
de me deshonorer si je ne me mettois en défense. Que faire?
Une de ces ressources singulieres qui ne se trouvent que dans la
Romancie, me tira d’embarras. Il étoit défendu par les loix aux
princes de vuider leurs querelles un jour solemnel de tournois. Les
magistrats nous envoyerent ordonner, sous peine de dégradation, de
remettre notre combat à un autre jour. C’étoit tout ce que je
souhaitois, dans l’espérance que j’avois de désabuser Rosebelle, et
d’en obtenir le pardon de ma méprise. En effet, l’étant allé
trouver, je me justifiai si-bien, et je le fis avec toutes les
marques d’une passion si tendre et si véritable, que je m’apperçus
qu’elle étoit bien aise de me trouver innocent. La réconciliation
fut bien-tôt faite. Le grand paladin y entra pour sa part, et je
croyois toutes mes épreuves achevées, lorsque la Princesse Rigriche
vint y ajoûter une scêne fort embarrassante.
C’étoit une grosse petite personne aussi vive qu’on en ait jamais
vû. J’étois sans doute le premier amant qui eût rendu hommage à ses
attraits, et peut-être n’espéroit-elle pas en trouver un second.
Elle saisissoit, comme on dit, l’occasion aux cheveux. Quoiqu’il en
soit, la colere et la jalousie peintes dans les yeux, et outrée de
la façon dont je l’avois quittée pour courir chez la Princesse
Rosebelle, elle vint elle-même m’y chercher, comme une conquête qui
lui appartenoit, ou comme un esclave échappé de sa chaîne. Elle
débuta par des reproches fort vifs, auxquels je ne sçus que
répondre. Ses reproches s’attendrirent insensiblement, jusqu’à
m’appeller petit volage, et à me faire espérer un pardon facile;
augmentation d’embarras de ma part, et tout ce que je pus faire, fut
de marmoter entre mes dents un mauvais compliment qu’elle n’entendit
pas. Cependant Rosebelle soûrioit d’un air malin, et le Prince
Zazaraph gardoit moins de mesures. Rigriche s’en apperçut, et voyant
que je ne marquois de mon côté aucune disposition à réparer ma
faute, elle fit bien-tôt succeder aux douceurs des injures si
atroces, que je n’eus d’autre parti à prendre que de lui céder la
place. Elle se retira à son tour, le coeur gonflé de dépit; et comme
je n’y sçavois point de remede, nous oubliâmes sans peine cette
scene comique, pour nous disposer à partir tous ensemble le
lendemain. Je témoignai sur cela quelque inquiétude, parce que je
n’avois point d’équippage; mais le prince m’assura que je ne devois
pas m’en mettre en peine, parce que c’étoit l’usage de la Romancie,
de fournir gratuitement aux princes qui y avoient habité, tout ce
qui leur étoit nécessaire en ces occasions, et que j’aurois lieu
d’être satisfait. En effet, nous étant levés le lendemain avec
l’aurore, nous trouvâmes des équipages tout prêts, et tels que la
Romancie seule en peut fournir.