Arrivée d’une grande flotte. Jugement des nouveaux débarqués.
A peine fûmes-nous arrivés, que nous vîmes le port se remplir d’un
grand nombre de vaisseaux qui s’empressoient d’y entrer. Les uns
étoient munis de passeports, les autres n’en avoient pas, parce que
sans doute ils étoient de contrebande; mais on n’y regardoit pas de
fort près, et je les vis entrer pêle mêle sans qu’on fit presque
d’attention à cette différence, pourvû que d’ailleurs ils ne
portassent rien de pernicieux. Il y en avoit de petits, de grands et
de toutes les tailles. Ils étoient tous distingués par leurs
pavillons comme les vaisseaux d’Europe, et sur-tout par leurs
devises et leurs noms différens. J’aurois de la peine à me les
rappeller tous: c’étoient les quatre facardins, fleur d’epine, les
contes mogols, les contes tartares, Madame Barnevelt, la constance
des promptes amours, Aurore et Phébus, et plusieurs autres, ce qui
faisoit un spectacle fort varié.
Hélas, me dit le Prince Zazaraph, je n’apperçois pas encore là ma
chere Anemone; mais un doux pressentiment me fait toûjours espérer
qu’elle arrivera incessamment; et ce retardement me laisse du moins
le loisir de vous donner des éclaircissemens sur tout ce que vous
voyez.
Cette belle flotte, lui dis-je, me ravit d’admiration; et je doute
que celle des grecs qui venoient arracher Hélene d’entre les bras de
l’amoureux Paris, fût plus belle. Mais je ne sçais que penser d’un
autre spectacle que je vois qui se prépare à l’entrée du port. Que
prétend faire cette grave matrone que je vois affecter un air de
magistrat et s’asséoir dans une espece de tribunal, accompagnée
d’hommes et de femmes qui semblent lui tenir lieu d’assesseurs ou de
conseillers?
C’est en effet, me répondit-il, un vrai tribunal, et peut-être le
plus éclairé et le plus équitable de tous les tribunaux. Voici
quelle est sa fonction. Nous avons ici des armateurs qui
entreprennent des voyages de long cours pour faire courir le monde à
nos héros et à nos héroïnes. Ils choisissent ceux qui leur
conviennent, et on les laisse diriger leur course comme il leur
plaît. Les uns la font longue, les autres la font plus courte: l’un
va à l’orient et l’autre à l’occident. Mais il faut revenir enfin,
et rendre compte du voyage: or ce compte est toûjours très-
rigoureux. Le juge que vous voyez est incorruptible, et son conseil
composé d’hommes et de femmes est très-éclairé. Il n’est cependant
pas impossible de lui en imposer pour un tems, mais il revient bien-
tôt de son erreur, et il réforme lui-même son jugement. Je suis
charmé, repris-je, que du moins dans la Romancie on rende justice
aux femmes en les admettant au conseil public; car c’est une honte
qu’elles en soient excluës dans tous les autres pays du monde. Mais
expliquez-moi de grace en quoi consistent les jugemens de ce
tribunal. Ils consistent, me répondit-il, en ce que tous les
armateurs sont obligés à leur retour de se présenter à la présidente
du conseil pour lui rendre compte de tout ce qui leur est arrivé.
Elle les écoute, et après leur rapport, elle les punit ou les
récompense selon la bonne ou la mauvaise conduite qu’ils ont tenuë
dans le cours du voyage. S’ils ont conduit et gouverné leur monde
avec art et avec sagesse, on leur donne dans la Romancie un des
premiers rangs; si au contraire ils ont fait faire à leurs passagers
un voyage désagréable, ennuyeux, trop dangereux; s’ils les ont fait
échoüer, s’ils les ont traités avec trop de rigueur, en un mot s’ils
leur ont donné de justes sujets de plainte, le juge les punit en les
condamnant les uns à la prison, les autres au bannissement, ou à
quelque peine plus rigoureuse.
Cette procédure me parut assez curieuse pour mériter que je la visse
par moi-même, et je priai le Prince Zazaraph de s’approcher avec moi
du tribunal, pour être témoin de tout ce qui se passeroit au
débarquement des nouveaux venus. On aura peut-être de la peine à le
croire; mais il est vrai que dans le grand nombre de vaisseaux qui
arriverent au port, à peine se trouva-t-il un armateur qui méritât
quelque récompense. Les uns n’avoient fait que suivre la route déja
tracée par ceux qui les avoient précédés, sans oser en tenter une
nouvelle. Les autres avoient causé une confusion effroyable dans
leur équipage, par la trop grande quantité de monde qu’ils avoient
prise sur leur vaisseau. D’autres n’avoient mené leurs passagers que
dans des pays incultes et arides, où ils avoient beaucoup souffert
de la disette et de l’ennuy. Quelques-uns avoient mis à bout la
patience et le courage de leurs gens, par une trop longue suite de
fâcheuses avantures; quelques autres ne les avoient occupés que de
choses pueriles et extravagantes, de sorte qu’après avoir entendu
leur relation, le conseil loin de leur donner aucune récompense,
délibéra s’ils ne méritoient pas plûtôt d’être punis, pour avoir
inutilement tant perdu de tems, et en avoir tant fait perdre aux
autres. Mais il fut conclu à la pluralité des voix, que le peu de
considération et l’oubli dans lequel ils seroient condamnés à vivre
le reste de leurs jours, leur tiendroit lieu de punition.
Un armateur nommé L D F essuya dans cette occasion un assez grand
procès. Son héroïne dont le nom m’est échappé, se plaignit amérement
au conseil, que sans aucun égard aux bienséances de son sexe, il
l’avoit fait courir pendant un tems infini toûjours habillée en
homme, sans lui avoir voulu permettre de prendre des habits de
femme, qu’au moment qu’elle arrivoit au port; ajoûtant que son
armateur sans nécessité et par pure méchanceté, avoit abusé de ce
déguisement ridicule, tantôt pour l’obliger à se battre contre des
cavaliers, tantôt pour la mettre dans des situations tout-à-fait
indécentes, et pour la conduire dans les lieux les plus suspects, où
elle avoit vû mille fois son honneur en péril. La plainte de
l’héroïne parut d’abord si juste et si bien fondée, qu’elle révolta
tous les esprits contre l’armateur; et il alloit être condamné tout
d’une voix, lorsqu’un des plus anciens conseillers prit sa défense.
Il représenta au conseil qu’à considérer les choses en elles-mêmes,
il étoit vrai que L D F méritoit punition, pour avoir fait faire à
une honnête héroïne un voyage si dangereux et si peu décent; mais
que ces déguisemens, tout dangereux et tout indécens qu’ils étoient,
ayant toûjours été tolérés dans la Romancie, comme il étoit aisé de
le prouver par les plus anciennes annales, on devoit moins s’en
prendre à l’armateur, qu’à ceux qui lui avoient donné de si mauvais
exemples; qu’ainsi son avis étoit qu’on se contentât pour cette fois
d’admonester sérieusement l’armateur de ne plus suivre une pratique
si peu conforme aux loix de la bienséance, et que cependant pour
mettre en sûreté l’honneur des princesses romanciennes, il falloit
faire un nouveau réglement, qui abrogeât l’ancienne tolérance, et
défendre à tous les armateurs de donner dans la suite à leurs
héroïnes d’autres habits que ceux de leur sexe, à moins qu’ils ne
s’y trouvassent forcés par quelque nécessité indispensable. Cet avis
parut si raisonnable que tout le monde s’y rendit, de sorte que
l’armateur en fut quitte pour la peur. Un de ses confreres ne fût
pas si heureux. à peine arrivé de son premier voyage, il en avoit
entrepris tout de suite un second, et puis un troisiéme, de sorte
qu’il avoit jusques-là échappé aux poursuites de ses accusateurs et
à la sentence du conseil. Mais on le tenoit enfin alors à la fin de
son troisiéme voyage, et il fut obligé de comparoître. On voulut
d’abord incidenter sur ce qu’il s’étoit ingéré dans l’employ
d’armateur, qui convenoit mal à sa profession; mais il se justifia
du mieux qu’il put, en alléguant l’exemple de quelques armateurs
célébres, qui avoient auparavant exercé à peu près la même
profession que lui. Il n’en fût pas de même des autres chefs
d’accusation. un homme de qualité appellé le Marquis De parla le
premier, et entre autres griefs il accusa l’armateur. 1 de l’avoir
trompé en ce qu’il l’avoit obligé de s’embarquer pour courir les
risques d’une seconde navigation, après lui avoir promis de le
laisser vivre en paix dans la solitude dès la fin de son premier
voyage. 2 de l’avoir honteusement dégradé, en ne lui donnant dans le
second voyage qu’un employ de pédagogue ennuyeux, après lui avoir
fait joüer dans le premier le rôle d’un homme de qualité. 3 de
l’avoir accablé dans l’un et dans l’autre voyage des malheurs les
plus funestes, et dont le détail faisoit frémir. à ces trois chefs
d’accusation l’homme de qualité, en ajoûta quelques autres moins
considérables, ausquels on fit peu d’attention. Mais l’armateur
n’ayant pû répondre aux premiers, il fût jugé atteint et convaincu
de malversation; et on remit à prononcer sa sentence après qu’on
auroit entendu ses autres accusateurs.
Ce fut une femme qui se présenta ensuite. On la nommoit Manon
Lescot. Quelle femme! Je n’ai jamais rien vû de si éveillé; et je
n’aurois pas crû qu’un homme du caractere de pût se charger de la
conduite d’une telle princesse. Je ne me souviens pas bien du détail
de ses plaintes; mais elles se réduisoient en général à accuser son
armateur de l’avoir tirée de l’obscurité où elle vivoit, et à
laquelle elle s’étoit justement condamnée elle-même, afin de cacher
le dérangement de sa conduite, pour la produire sur la scêne au
grand jour, et lui faire courir le monde comme une effrontée qui
brave toutes les loix de la pudeur et de la bienséance.
Cette seconde plainte fut suivie d’une troisiéme pour le moins aussi
vive, mais beaucoup plus intéressante par la scene touchante dont
elle fut l’occasion. Les deux complaignans étoient le fameux
Cleveland et la triste Fanny. Tous deux faisoient le couple le plus
mélancolique qu’on ait peut-être jamais vû. La tristesse étoit
peinte sur leur visage: à peine pouvoient-ils lever les yeux. De
profonds soupirs précédoient, accompagnoient et suivoient toutes
leurs paroles; et à dire le vrai, il étoit difficile d’entendre le
récit de toutes les infortunes que leur armateur leur avoit fait
essuyer dans le cours de leur voyage, sans prendre part au juste
ressentiment qu’ils faisoient éclater contre lui. Barbare, s’écrioit
Cleveland, que t’ai-je fait pour m’accabler ainsi des plus cruels
malheurs, sans m’avoir donné dans tout le cours de ma vie presqu’un
seul moment de relache? N’étoit-ce pas assez de la triste situation
où me réduisoit une naissance malheureuse? Etois-tu peu satisfait de
m’avoir donné une éducation si sauvage dans une affreuse caverne?
Devois-tu m’en tirer pour me rendre le jouet de la fortune, et
rassembler sur ma tête tous les malheurs, toutes les contradictions,
toutes les traverses de la vie humaine. Oüi, mesdames et messieurs,
ajoûtoit-il, en s’adressant aux juges, que l’on compte tous les
meurtres, toutes les morts funestes, les noirceurs, les trahisons,
les dangers effroyables, et tous les événemens tragiques dont il a
noirci le cours de mes avantures, et vous aurez de la peine à
comprendre comment je puis survivre à tant d’infortunes, et comment
on en peut soutenir même le récit. Encore si dans les malheurs où il
m’a plongé il avoit du moins suivi les régles ordinaires. Mais où a-
t’on jamais entendu parler d’une tempête pareille à celle qu’il nous
fit essuyer en passant d’Angleterre en France? Qui a jamais vû une
amante comme Madame Lalain, joindre ensemble tant de qualités
contraires, la malice avec la bonté du coeur, l’extravagance avec la
raison, la passion la plus violente avec la modération de la simple
amitié? Que veut dire cette passion ridicule, qu’il me fait
concevoir dans un âge déja mûr, et dans le tems que j’ai le coeur
dévoré de mille chagrins? De quel droit me fait-il parler comme un
homme qui n’a que des principes vagues de religion, sans aucun culte
déterminé? Ah! Combien d’autres sujets de plainte ne pourrois-je pas
ajoûter ici? Mais, non, je veux bien les lui pardonner, je consens à
oublier même la cruelle épreuve où il a mis ma constance, en faisant
brûler à mes yeux, et dévorer par des barbares ma chere fille et
l’infortunée Madame Riding. Je ne m’attache qu’à un dernier outrage
qui met le comble à tous ses mauvais traitemens. Il a rendu ma
femme, ma chere Fanny... dieux! Peut-on le croire: puis-je le dire?
Oüi, il a rendu ma femme infidele. En achevant ces mots, le
malheureux Clevelant outré de douleur et ne pouvant plus se
soutenir, fut obligé de s’asseoir. Toute l’assemblée attendrie de
ses justes plaintes, le regardoit avec compassion, lorsque Fanny se
levant avec vivacité, attira sur elle l’attention des juges et des
spectateurs. Le crime d’infidélité que son époux venoit de lui
reprocher la piquoit jusqu’au vif. Ingrat, lui dit-elle avec un air
de colere et de fierté, soutenu de cette assurance modeste que
l’innocence inspire, fais éclater tes plaintes contre notre
armateur, je partagerai avec toi l’accusation, puisque j’ai partagé
tes malheurs. Mais ne sois pas assez osé pour l’accuser aux dépens
de ma vertu. Il a pû rendre Fanny malheureuse, mais il ne l’a jamais
renduë infidéle. C’est toi, ingrat, qui n’a pas rougi de me préférer
une odieuse rivale, et le ciel sans doute l’a permis pour me punir
de t’avoir trop aimé. Eh! Quoi, madame, s’écria Cleveland, avec
beaucoup d’émotion, osez-vous nier que vous m’ayez abandonné pour
suivre le perfide Gélin? Il est vrai, repliqua-t-elle, j’ai voulu te
laisser renouveller en liberté tes anciennes amours avec Madame
Lallain; mais sçachez que si Gélin m’a aidée dans ma fuite; sa
passion pour moi n’a jamais eu lieu de s’applaudir du service qu’il
m’a rendu. Moi, Madame Lallain! S’écria Cléveland avec étonnement:
moi, Gélin! Repartit Fanny avec indignation. Quelle fable! Dit l’un;
quelle imagination! Dit l’autre. On vous a trompé, madame: vous êtes
dans l’erreur, monsieur: le ciel m’en est témoin: je jure par les
dieux: ah! Je ne vous aimois que trop: hélas! Je sens bien moi que
je vous aime encore: quoi, seroit-il possible? Rien n’est plus vrai:
vous m’avez donc toûjours aimé? Vous m’avez donc toûjours été
fidéle? Faisons la paix: embrassons-nous. Ah! Ma chere Fanny: ah!
Cher Cléveland... ils s’embrasserent en effet avec mille transports
de tendresse. Les petits enfans se mirent de la partie, ce qui fit
un spectacle pour le moins aussi touchant que la scêne d’Inés De
Castro. Et voilà comme après une explication d’un moment finit la
longue broüillerie de ces deux tendres époux. Mais l’armateur n’en
parut pas moins coupable. On ne comprenoit pas comment il avoit eu
la dureté de les livrer au désespoir pendant des années entieres,
par la cruelle persuasion où il les avoit mis l’un et l’autre,
qu’ils se trahissoient mutuellement, sans vouloir leur accorder un
éclaircissement d’un moment. Il eut beau alléguer pour sa défense
qu’il avoit eu besoin de cet expédient pour prolonger son voyage,
auquel des vûës de profit l’engageoient à donner plus d’étenduë. Il
ne, fut point écouté, et le conseil, oüi le rapport, et toutes les
défenses de part et d’autre, condamna ledit D P à un bannissement
perpétuel de toutes les terres de la Romancie, avec défense d’y
rentrer jamais. L’arrêt fut exécuté sur le champ; et on dit que le
pauvre exilé veut se réfugier dans le pays d’Historie, où il a
quelques connoissances, et où il espere faire plus de fortune. à
peine cette affaire étoit finie, qu’on annonça dans l’assemblée
l’arrivée des princesses malabares.
Ce nom excita la curiosité. On s’empressa de leur faire place; mais
dès qu’elles eurent commencé à vouloir s’expliquer, tout le monde se
regarda avec étonnement pour demander ce qu’elles vouloient dire.
C’étoit un langage allégorique, métaphorique, énigmatique où
personne ne comprenoit rien. Elles déguisoient jusqu’à leur nom sous
de puériles anagrammes. Elles parloient l’une après l’autre sans
ordre et sans méthode, affectant un ton de philosophe, et une
emphase d’enthousiaste pour débiter des extravagances. On ne laissa
pas d’appercevoir au travers de ces obscurités insensées plusieurs
impiétés scandaleuses, et des maximes d’irreligion, qui révolterent
toute l’assemblée contre ces princesses ridicules. Il s’éleva un cri
général pour les faire chasser. Elles furent bannies à perpétuité,
et le vaisseau qui les avoit conduites, fut brûlé publiquement.
Heureusement pour l’armateur il s’étoit tenu caché depuis son
arrivée; car on l’eût sans doute condamné à un châtiment exemplaire;
mais il trouva moyen de se dérober aux recherches, et d’éviter ainsi
la punition qu’il méritoit.