Des grandes épreuves; et ressemblance singuliere qui fera soupçonner
aux lecteurs le dénouëment de cette histoire.
Je ne puis assez admirer, dis-je au Prince Zazaraph, le talent que
vous avez de rapprocher les choses, et de les abréger. Car ce que
vous venez de me dire en si peu de paroles, non-seulement je l’ai vû
dans plus de vingt romans différens, mais il y occupe des volumes
entiers. Ce n’est pas que j’aye le talent d’abréger, me répondit-il,
mais c’est que d’une part la plûpart des romans sont tous faits sur
le même modéle, et que de l’autre leurs auteurs ont le talent
d’allonger tellement les événemens et les récits, qu’ils font un
volume de ce qui ne fourniroit que quatre pages à un ecrivain qui
n’entend pas comme eux l’art de la diffuse prolixité.
Remarquez pourtant, ajoûta-t-il, que je ne vous ai encore parlé que
des formalités préliminaires, et qu’avant que d’arriver à la
conclusion du mariage, il reste bien du chemin à faire. Car comme
dans un labyrinthe on sçait fort bien par où l’on entre, et que l’on
ignore par où l’on en sortira: ainsi ceux qui s’embarquent sur la
mer orageuse de l’amour, sçavent bien d’où ils sont partis, mais ils
ne sçavent point par où, comment, ni quand ils arriveront au port.
Deux jeunes personnes s’aiment comme deux tourterelles. Elles
semblent faites l’une pour l’autre. Elles mourront si on les sépare:
destin barbare! Faut-il... mais non, ce n’est point au destin qu’il
faut s’en prendre, c’est aux loix établies de tout tems dans la
Romancie par les premiers fondateurs de la nation: loix séveres, qui
défendent sous peine de bannissement perpétuel de procéder à l’union
conjugale de deux personnes qui s’adorent, avant que d’avoir passé
par les grandes épreuves prescrites dans l’ordonnance.
Sans doute, dis-je alors au prince dondindandinois, j’aurai vû dans
les romans ce que vous appellez les grandes épreuves; mais je serai
bien aise de les connoître plus distinctement, et d’apprendre de
vous surquoi est fondée cette loy; et si elle est indispensable.
Si vous avez lû, me dit-il, les avantures du pieux Enée, vous avez
dû remarquer que sans la haine que Junon lui portoit, toute son
histoire finissoit au premier livre; car il arrivoit heureusement en
Italie, il épousoit la princesse latine, et voilà l’eneïde finie.
Mais son historien ayant habilement imaginé de lui donner Junon pour
ennemie, cette déesse implacable lui suscite dans son voyage mille
traverses, qui font une longue suite d’événemens extraordinaires, et
qui donnent matiere à une grande histoire. Or voilà sur quel modéle
nos annalistes ont établi la loy des grandes épreuves. Au défaut du
Neptune, d’Ulysse et de la Junon d’Enée, ils ont trouvé des fées et
des enchanteurs ennemis, dont la haine puissante et les persécutions
continuelles donnent lieu aux héros de signaler leur courage par
mille exploits inoüis; et comme il n’y a ni valeur, ni forces
humaines qui puissent résister à de si terribles épreuves, ils ont
soin de leur donner en même-tems la protection de quelque bonne fée,
ou de quelque génie puissant, comme Ulysse et Enée avoient l’un la
protection de Minerve, l’autre celle du destin. De-là il est aisé de
juger que cette loy dans la Romancie doit être indispensable, et
elle l’est en effet si bien, que les fils de rois, et les plus
grands princes sont ceux qu’elle épargne le moins.
Que faut-il donc penser, repartis-je, de la plûpart des héros
modernes pour qui on ne voit plus agir ni les divinités ni les
génies, soit amis, soit ennemis?
Ce sont, me dit-il, des héros bourgeois, qui n’ont ni la noblesse ni
l’élévation qui est inséparable de l’idée d’un héros romancien. Mais
ils ne laissent pas d’être sujets comme les autres, à la loy des
épreuves. Un amant, par exemple, croit toucher au moment qui doit le
rendre heureux. Les parens de part et d’autre consentent au mariage;
point du tout. Il survient un prétendant plus riche et plus
puissant, qui met de son côté une partie des parens; quel parti
prendre? Il faut ou se battre ou enlever la belle. S’il se bat, il
tuëra sûrement son homme. Mais que deviendra-t-il? Voilà matiere
d’avantures pour plusieurs années. S’il enleve sa princesse; il faut
qu’il la consigne chez quelque parente qui veüille bien la cacher,
et qu’il ait bien soin de se cacher lui-même pour se dérober aux
recherches. Tout cela est bien long; mais voici le tragique. Un soir
que la belle enlevée prend le frais sur le bord de la mer avec sa
parente, il vient une tartane d’Alger qu’elle prend pour un bâtiment
du pays, et qui faisant brusquement descente à terre, enleve les
deux belles chrétiennes pour les mener vendre à leur dey. Quelle
épreuve pour un amant! Il ne sçait en quel pays du monde on a
transporté le cher objet de ses pensées, ni quel traitement on lui
fait. Quelle situation! Ce sera bien pis, si tandis que le corsaire
fait voile en Afrique, il est attaqué, et pris par un vaisseau
chrétien, dont le commandant est précisément le rival de l’amant
infortuné. Voilà de quoi mourir mille fois de rage et de douleur,
sans qu’heureusement tous les romanciens ont la vie extrêmement
dure. Mais supposons que la charmante Isabelle arrive à Alger; elle
est présentée au dey qui en devient amoureux, jusqu’à oublier toutes
les autres beautés de son sérail. Elle aura beau rebuter sa passion,
et faire la plus belle défense du monde: le dey ennuyé de ses
larmes, et las de sa résistance, veut enfin user de tout son
pouvoir. Le jour en est marqué, et il le fera tout comme il le dit.
Ah! Prince, m’écriai-je alors, que cette épreuve est terrible! J’en
fremis.
Non, non, repliqua-t-il, rassûrez-vous: dans la Romancie on trouve
remede à tout. L’amant a si bien fait par ses recherches, qu’il a
découvert le lieu où sa chere ame est captive, et il ne manque
jamais d’y arriver à point nommé la veille du jour fatal. Déguisé en
garçon jardinier, il entre dans le jardin du sérail; il trouve moyen
de faire un signal; il glisse un billet; Isabelle transportée de
joye, se prépare à profiter de la nuit pour s’évader avec lui. Une
échelle de soye, des draps attachés à la fenêtre, une corde avec un
panier, que sçais-je? On trouve dans ces occasions mille expédiens,
qui ne manquent jamais de réussir. O! Que le dey fera le lendemain
un beau bruit dans son sérail! Que de têtes d’eunuques tomberont
sous le cimeterre du furieux Achmet! Mais les deux amans le laissant
exhaler toute sa fureur à loisir, auront trouvé au port un petit
bâtiment qui les attendoit, et ils sont déja bien loin. Au reste, ne
croyez pas que ces avantures soient bien singulieres; car pour peu
que vous ayez lû les annales romanciennes, vous devez avoir vû qu’il
n’y a rien de si commun. En voulez-vous d’une autre espéce, ajoûta-
t-il? L’amoureux cavalier a la nuit dans le jardin de sa belle un
rendez-vous secret; mais en tout honneur, dans un bosquet sombre, où
de la lumiere seroit dangereuse. La petite porte du jardin est
demeurée entr’ouverte. Or le frere ou le pere de la princesse
voulant par hazard entrer par la petite porte, et la trouvant
ouverte, se doute de quelque chose. On devine aisément tout le
reste: grand bruit; on attaque, on se défend, on apporte des
flambeaux, le cavalier ne se bat qu’en retraite; mais il a beau
faire, il faut de nécessité, et c’est encore là une régle capitale,
que le frere ou le pere de celle qu’il adore, s’enferre lui-même
dans l’épée de l’infortuné cavalier. Or jugez combien il faut
d’années pour raccommoder une pareille avanture. Il faut en
attendant aller servir en Flandre ou en Hongrie. Autre inconvenient;
car en Flandre il est crû mort dans une bataille, et la désolée
Leonore après s’être arraché tous les cheveux de la tête pendant six
mois, prend enfin quelque parti funeste à son amant. En Hongrie on
est fait prisonnier et envoyé esclave en Turquie pour y travailler
au jardin, ou à entretenir la propreté des appartemens.
Je vous avouë prince, dis-je, au grand paladin, que de toutes les
épreuves, cette derniere est celle que j’aimerois le mieux: car j’ai
remarqué que de tous ceux qui partent de la Romancie pour aller être
esclaves en Turquie, à Tripoli ou à Alger, il n’y en a aucun qui ne
fasse fortune.
Cela est vrai, repliqua-t-il; mais remarquez aussi qu’avant que de
partir, il n’y en a pas un qui ne prenne la précaution de sçavoir
bien danser, d’avoir une belle voix, de joüer des instrumens dans la
perfection, et d’être aimable et bien-fait. C’est par-là que tout
leur réussit. On fait voir l’esclave étranger à la sultane favorite
pour la réjoüir. Or l’esclave est un homme si admirable, et toutes
ces sultanes ont le coeur si tendre, qu’en moins de rien voilà une
intrigue toute faite, et un pauvre sultan fort peu respecté. La
condition leur plairoit assez, si elle pouvoit durer; mais il n’y a
pas moyen: les loix de la Romancie sont extrêmement séveres sur ce
chapitre; il faut que le sultan, averti ou non, entre dans le sérail
et menace de tout tuer. Quel tintamare! Ce ne sera pourtant que du
bruit. On l’a entendu venir: la sultane craignant pour sa vie,
trouve le moyen de s’enfuir avec son charmant Bezibezu (c’est le nom
de l’esclave), et ils sont déja bien loin. En quatre jours la belle
maroquine arrive à Marseille ou à Barcelone; et le lendemain elle
est présentée au baptême. La seule chose qui me déplaît dans cette
avanture, c’est que les loix veulent encore que le coffre de
pierreries que la belle maure a emporté avec elle soit jetté à la
mer, ce qui la réduit à l’aumône.
Ces épreuves, repris-je à mon tour, me paroissent très-peu
agréables; mais j’en ai vû d’autres qui ne le sont guéres davantage.
Que dites-vous, par exemple, ajoûtai-je, d’un pauvre amant, qui
lorsqu’il est à la veille d’épouser tout ce qu’il aime, voit sa
princesse enlevée par des inconnus, et transportée dans un lieu
inconnu, sans qu’après mille recherches il puisse en apprendre la
moindre nouvelle? Vous m’avoüerez que voilà une des situations les
plus favorables pour les sentimens tragiques et les beaux
désespoirs.
Ah! Cher prince, s’écria le Prince Zazaraph, quel souvenir me
rappellez-vous? Je l’ai essuyée cette cruelle épreuve, et vous
pouvez demander à tous les echos de nos forêts tout ce qu’elle m’a
coûté de regrets douloureux, de sanglots pathétiques, et d’hélas
touchants. Oüi, je me serois donné mille fois la mort, si on n’avoit
eu la précaution, comme c’est l’ordinaire en ces occasions, de
m’ôter épée, poignard, pistolets, et tout instrument qui tuë. C’est
pour éviter les funestes effets d’un pareil désespoir, qu’au dernier
enlévement de ma princesse j’ai été condamné à dormir d’un si long
sommeil, parce qu’on n’a pas crû que je pûsse soûtenir sans mourir
une seconde épreuve de cette nature. Vous auriez du moins pû, lui
dis-je, dans un si triste accident vous munir d’un portrait de votre
princesse, ou du moins de quelques petits meubles qui auroient été à
son usage. Cela est d’une ressource infinie; car j’ai connu un
cavalier appellé le Marquis De Rosemont, qui ayant ainsi trouvé le
moyen d’avoir jusqu’aux chemises, aux bas et aux cotillons de sa
défunte Donna Diana, passoit une bonne partie du tems à se les
mettre sur le corps, à les contempler et à les baiser l’un après
l’autre avec une douceur inexprimable. Il est vrai, me répondit le
prince, aussi ne trouvai-je alors de consolation qu’à contempler et
à baiser mille fois par jour le portrait de l’adorable Anemone. Le
prince tira en même tems le portrait, et me le montra.
Dieux! Quel fût mon étonnement? Ami lecteur, je ne vous ai pas trop
préparé à cet incident; mais il est vrai qu’alors je ne m’y
attendois pas non plus moi-même; ainsi votre surprise ne sera pas
plus grande que la mienne. Je crûs reconnoître dans le portrait ma
soeur, l’infante Fan-Férédine. Il est vrai qu’elle me paroissoit
extraordinairement embellie; mais enfin c’étoient ses traits et
toute sa physionomie: de sorte que je n’aurois pas balancé un moment
à croire que c’étoit elle-même, si je n’en avois vû clairement
l’impossibilité. Car j’étois bien sûr qu’en partant pour la
Romancie, j’avois laissé ma soeur l’infante à la cour de Fan-
Férédia, auprès de la Reine Fan-Férédine ma mere. Ma soeur ne
s’étoit jamais d’ailleurs appellée la Princesse Anemone; ainsi je
crûs devoir regarder cette ressemblance comme un effet tout simple
du hazard. Je ne pus cependant m’empêcher de dire au grand paladin
la pensée qui m’étoit venuë à l’esprit à la vûë du portrait.
Cela est admirable, me répondit-il; car dans ce même moment vous
observant aussi moi-même de plus près, j’ai crû appercevoir en vous
des traits de ressemblance très-frappants avec le frere de ma
princesse: de sorte que si elle ressemble à votre soeur, je puis
vous assûrer que vous ressemblez aussi beaucoup à son frere, à cela
près, que vous êtes beaucoup mieux fait, et que vous avez l’air plus
noble et plus aimable.
Oh! Pour le coup, lui dis-je, je suis donc tenté de croire qu’il y a
ici de l’enchantement, ou quelque mystere caché; car je trouve aussi
qu’en vous regardant de certain côté, vous ressemblez si bien à un
jeune homme de ma connoissance, qui est amoureux de ma soeur, que je
vous prendrois volontiers pour lui, si vous n’étiez incomparablement
plus beau, mieux fait de votre personne, et outre cela grand
paladin, au lieu qu’il n’est qu’un simple cavalier. Mais, lui
ajoûtai-je en interrompant cet entretien, il me semble que
j’apperçois une espece de ville ou de grande habitation, à deux ou
trois lieuës d’ici. Oüi, me dit-il, et c’est où nous allons
descendre: vous y verrez des choses assez curieuses.