Des trente-six formalités préliminaires qui doivent précéder les
propositions de mariage.
Tandis que le grand paladin de la Dondindandie et moi nous voyagions
par les airs, bien montés sur nos grandes sauterelles, il me demanda
si mon dessein n’étoit pas de choisir quelque belle princesse de la
Romancie pour en faire mon épouse. Sans doute, lui dis-je, et ça été
en partie le motif qui m’a fait entreprendre ce voyage. Je m’en suis
douté, me répondit-il, d’autant plus qu’il vous sera difficile de
voir toutes les beautés dont ce pays-ci est peuplé, sans que votre
coeur se déclare pour quelqu’une. Mais disposez-vous à la patience,
et ne perdez point de tems. Car la traitte est longue depuis le jour
qu’on commence à aimer, jusqu’à celui où l’on s’épouse. Il est vrai,
lui dis-je, que ces longueurs m’ont quelquefois impatienté dans les
avantures de Théagene, de Cyrus, de Cléopatre, et de plusieurs
autres. Mais ne puis-je pas abréger les formalités... eh si, me
répondit-il, vous siéroit-il de ne faire qu’un petit chapitre des
mille et une nuit, ou des contes chinois. Non, prince, ajoûta-t-il,
les gens de notre condition sur tout doivent faire les choses dans
les grandes régles, et passer par tous les degrés de la milice
amoureuse. Il est pourtant permis quelquefois de leur en abréger le
tems.
Mais puisque nous sommes sur ce chapitre, il est à propos de vous
mettre d’avance au fait des loix principales qu’il faut observer en
cette matiere. C’est ce qu’on appelle les formalités préliminaires.
Il y en a qui en comptent jusqu’à trente-six et plus, mais je vais
vous les expliquer sans m’arrêter à les compter. Vous comprenez
bien, continua-t-il, qu’il faut commencer par devenir amoureux. Or
cela est fort plaisant; car on l’est quelquefois une année entiere
sans le sçavoir, et il y en a tel qui ne s’en doute seulement pas.
S’il a arrêté ses regards sur une personne, c’est sans dessein: s’il
l’a trouvée extrêmement aimable, ses sentimens se sont bornés à
l’estime et à l’admiration; tout au plus il croit n’avoir pour elle
que de l’amitié. Il est vrai qu’il desire de la voir souvent, qu’il
a des attentions particulieres pour elle, qu’il n’est pas fâché
d’appercevoir qu’elle en a aussi pour lui; mais à son avis tout cela
ne signifie rien, ce n’est qu’un commerce de politesse, une liaison,
une inclination ordinaire où l’amour n’entre pour rien; mais, dit-il
enfin, que m’est-il donc arrivé depuis quelque-tems? Je m’apperçois
que je ne dors que d’un sommeil inquiet, il me semble que je deviens
distrait et mélancolique. Je perds mon enjouëment ordinaire. Ce qui
me plaisoit commence à m’ennuyer: ce que j’aimois le plus, me paroît
insipide. Vous êtes peut-être malade, lui dit quelqu’un qui ne
connoît pas les usages du pays romancien; non, répond-il, c’est
toute autre chose. Il a bien raison; car ce sont là précisément les
premieres formalités de l’amoureuse poursuite. Il en est d’abord
tout étonné; moi amoureux, dit-il, moi qui n’ai jamais rien aimé!
Moi qui ai bravé tous les traits de l’amour! Moi qui jusqu’à présent
ai vû impunément toutes les belles! Mais il a beau vouloir se le
cacher à lui-même. Ses soûpirs le trahissent; l’inquiétude, la
crainte, l’espérance, les transports se mettent de la partie. Il
faut l’avoüer de bonne grace, et il l’avouë enfin. Il me semble
pourtant, dis-je alors au Prince Zazaraph, que j’ai vû beaucoup de
héros ne pas attendre si long-tems à connoître leur état, et à la
premiere vûë d’une princesse devenir tout à coup éperdûment
amoureux. Cela est vrai, reprit-il, et c’est même la maniere la plus
romancienne; mais après tout ils n’y gagnent rien; car il faut
toûjours, à moins qu’ils n’en obtiennent une dispense particuliere,
qu’ils attendent tout au moins un an, avant que de pouvoir faire
connoître le feu sécret dont ils sont consumés.
Au reste, ajoûta-t-il, il ne faut pas oublier une autre formalité
essentielle: c’est qu’il faut que la beauté qui a triomphé de
l’indifférence du héros, ait un nom distingué. Car si
malheureusement elle s’appelloit Beatrix, Lizette ou Colombine, ce
seroit pour défigurer tout un roman; au lieu que quand elle
s’appelle Rosalinde, Julie, Hyacinthe, Florimonde, ces beaux noms
toûjours accompagnés d’épithetes convenables, font un effet
merveilleux. Encore une formalité qui embellit infiniment
l’histoire; c’est lorsque le héros amoureux, loin de pouvoir se
flatter de posséder jamais l’objet qu’il adore, ne peut seulement
pas, vû la disproportion de sa condition, oser faire sa déclaration
aux beaux yeux qui ont enchaîné sa liberté. Car il est vrai qu’il
est en effet d’une très-haute naissance, et le légitime héritier
d’un grand royaume, comme il sera vérifié en tems et lieu: il est
certain d’ailleurs que la princesse l’adore dans le fond du coeur,
et qu’elle maudit sécretement le rang éminent qui lui ôte
l’espérance d’être jamais l’épouse d’un cavalier si parfait; mais
d’une part le cavalier ignore sa naissance, et la princesse qui
l’ignore aussi ne peut l’écouter avec bienséance, quand même il
auroit l’audace de s’expliquer. Or cela fait une situation
admirable, qui fournit la matiere des plus beaux sentimens: aussi
nos annalistes l’ont-ils tournée et retournée en cent façons
différentes.
Vous voyez donc, ajoûta le grand paladin, que les formalités sont
plus longues que vous ne pensez; mais ce n’est pourtant encore là
que le commencement; la grande difficulté consiste à déclarer sa
passion. Car comment ferez-vous? Irez-vous dire grossierement à une
belle personne que vous la trouvez charmante, adorable: que vous
l’aimez de l’amour le plus tendre et le plus respectueux, et que
vous vous croyriez le plus heureux des hommes de pouvoir la posséder
le reste de vos jours. Gardez-vous en bien, ce seroit pour la faire
mourir de chagrin, et elle ne vous le pardonneroit jamais de sa vie.
Il faut pourtant bien le lui faire entendre; mais il faut s’y
prendre avec tant de précaution et si doucement, qu’elle ne s’en
apperçoive presque pas. Il faut qu’elle le devine, ou tout au plus
qu’elle s’en doute un peu. Le langage des yeux est admirable pour
cela, lorsqu’on en sçait faire usage et prendre son tems: par
exemple, la belle est à sa fenêtre ou sur un balcon, où elle prend
le frais: rodez à l’entour sans faire semblant de rien, et quand
vous êtes à portée, tirez-lui une révérence respectueuse,
accompagnée d’un regard moitié vif, et moitié mourant. Vous verrez
que vous n’aurez pas fait cela dix ou douze fois, qu’elle se doutera
de quelque chose: car il ne faut pas croire que les belles soient si
peu intelligentes. La plûpart comprennent fort bien ce qu’on leur
dit, souvent même ce qu’on ne leur dit pas, et il y en a qui de cent
oeillades qu’on leur adresse, ne perdent pas une seule syllabe.
Mais, repris-je à mon tour, à ce premier moyen ne pourroit-on pas en
ajoûter un second, qui est celui des sérénades pendant la nuit sous
les fenêtres du but de ses desirs? Comment, dites-vous, me répondit
le prince en souriant, du but de ses desirs! Fort bien, vous
commencez à vous former au beau stile. Continuez de grace. Je lui
dis donc que je croyois qu’un concert de voix et d’instrumens sous
les fenêtres de la beauté dont on porte la chaîne, me paroissoit un
assez bon expédient pour lui insinuer mélodieusement les tendres
sentimens qu’on a pour elle. Il est vrai, repartit-il; mais
l’expédient n’est guéres de mon goût, parce qu’il est sujet à trop
d’inconvéniens. Car premierement, il fait connoître à tout le
quartier qu’il y a de l’amour en campagne, ce qui redouble la
vigilance des peres et des meres, des duegnes et des espions.
Secondement, il ne faut pour troubler toute la fête, qu’un jaloux
brutal qui vient au milieu de la musique vous allonger des estocades
terribles sans que souvent vous sçachiez seulement de quelle part
elles vous sont adressées. Je sçais bien que vous tuerez votre
homme; car c’est la regle. Mais cela même cause un grand embarras.
L’affaire éclate. Le mort appartient toûjours à des gens puissans et
accrédités. C’est pour l’ordinaire un fils unique. Il faut se cacher
et prendre la fuite. Pendant une longue absence il peut arriver bien
des malheurs. En un mot je tremble toutes les fois que je vois un
amant donner la nuit des sérénades à sa belle. Car le moindre
malheur qu’il ait à craindre, c’est de n’en sortir qu’avec une
blessure dangereuse. Avoüez aussi, repris-je, que quand on a un
grand coup d’épée au travers du corps, et qu’on se voit en danger de
mourir, c’est une grande douceur lorsqu’on peut parvenir à sçavoir
que la belle pour qui on s’est exposé au danger paroît touchée d’un
si grand malheur.
Vous avez raison, repliqua le Prince Zazaraph: il n’y a pas de baume
au monde qui ait une vertu si prompte; et si le cas arrive, je
réponds que le blessé sera bientôt sur pied. Mais encore une fois ce
moyen me paroît trop hasardeux, et il y en a de plus simples. Une
lettre, par exemple, quatre lignes bien tournées sont d’un secours
merveilleux. On glisse adroitement le billet dans la poche de la
belle Julie, ou on le laisse tomber à ses pieds, comme par mégarde,
pour exciter sa curiosité; ou si on ne peut pas autrement, on le lui
fait donner par une personne affidée. Ce pas une fois fait, il faut
compter que l’affaire est en bon train. L’amant ne laisse pas de
s’inquiéter et de se tourmenter sur le succès de son billet. L’a-t-
elle lû, l’a-t-elle rejetté? Quel sentiment a-t-elle fait paroître
en le lisant? C’est qu’il n’a pas encore d’expérience: car il est
vrai en général qu’il y a des belles trop réservées, qui font
quelque difficulté de recevoir et de lire un billet; mais la réserve
en cette occasion seroit tout-à-fait déplacée; et il seroit même
ridicule de ne pas faire au billet une réponse favorable, qui donne
de grandes espérances à l’amant; car c’est-là une des formalités les
plus indispensables dans les préliminaires dont nous parlons, et je
n’y ai jamais vû manquer.
C’est alors enfin, continua le prince, que l’on commence à respirer.
C’est alors que l’amour commence à paroître le dieu le plus aimable
et le plus charmant de l’Olympe. Qu’on lui fait alors des
remercîmens, de voeux et d’offrandes! Mais il faut qu’il continuë
son ouvrage. Ce n’est pas assez que la charmante Clorine, ou
l’adorable Florise ait laissé entendre qu’elle n’est pas insensible;
il faut que le comte ou le marquis amoureux en ait l’assurance de sa
propre bouche. Mais pourra-t-il bien soutenir un tel excès de joye?
Non, il se pâmera. Que dis-je? Il en mourroit, s’il lui étoit permis
de mourir si-tôt; mais comme la chose seroit contre les bonnes
régles, il faut qu’il se contente de tomber aux pieds de sa toute-
belle sans voix et si transporté, quetout ce qu’il peut faire, c’est
de coller ses lévres sur la belle main de la lumiere de sa vie.
Ah! Prince Fan-Férédin, ajoûta le grand paladin, quel dommage qu’un
moment si doux ne soit qu’un moment! Mais on a eu beau faire jusqu’à
présent pour trouver le moyen de le prolonger. Tous les astrologues
du monde y ont renoncé, et ce qu’il y a de plus triste, c’est que ce
moment est unique, et qu’on n’en peut pas trouver un second qui lui
ressemble parfaitement. Aussi en vérité un amant raisonnable devroit
s’en tenir-là; et cela seroit bien honnête à lui; mais y en a-t-il
des amans raisonnables? Il leur manque toûjours quelque chose. Après
un premier entretien, on en veut avoir un second; après le second on
en veut un troisiéme, et en l’attendant, les heures paroissent des
années. Heureux qui peut obtenir un portrait. Mais au défaut du
portrait on obtient du moins tout ce qu’on peut, et ne fut-ce qu’un
ruban, ou un chiffon, on est le plus heureux homme du monde; on
n’avoit encore jusqu’alors ressenti que tourmens, langueurs,
martyre, craintes, défiances, allarmes, larmes et désespoirs; et
voilà qu’on voit enfin arriver la bande joyeuse des transports, des
douceurs, un calme, une satisfaction, des fleuves de joye où l’on
nâge comme en pleine eau, des délices inexprimables. Qu’on ne
s’avise point alors d’aller offrir à un amant le thrône de Perse, ou
l’empire de Trébizonde, à condition d’abandonner la souveraine de
son ame, ce seroit tems perdu. Il ne changeroit pas son sort pour la
plus brillante fortune. Il préfére un si doux esclavage à la plus
belle couronne de l’univers.