Des bois d’amour.
Comme nous étions donc déja hors de la forêt, nous tournâmes nos pas
vers un bois charmant qui étoit dans la plaine. C’étoit un de ces
bois d’amour dont le prince venoit de parler, et on en trouve dans
tous les quartiers de la Romancie beaucoup de semblables qu’on a
plantés pour la commodité des amans, comme on voit dans une terre
bien entretenuë des remises de distance en distance pour servir
d’asile et de retraite au gibier. Ces bois sont presque tous plantés
de lauriers odoriférans, de myrthes, d’orangers, de grenadiers et de
jeunes palmiers, qui entrelassent amoureusement leurs branches pour
former d’agréables berceaux. Ils sont admirablement bien percés de
diverses allées, qui forment des étoiles, des pates d’oye, des
labyrinthes, et dans les massifs on a ménagé divers compartimens,
dont le terrain est couvert d’un beau gazon semé de violettes et
d’autres fleurs champêtres: les palissades sont de rosiers, de
jasmin, de chevrefeüille, ou d’autres arbrisseaux fleuris, et chacun
a son jet d’eau, sa fontaine, ou sa petite cascade. Il ne faut pas
demander si dans ces bosquets délicieux les tendres zéphirs
rafraîchissent les amans par la douce haleine de leurs soupirs; ni
si les oiseaux font retentir le bocage des doux sons d’un amoureux
ramage; tout vit, tout respire, tout est animé, tout aime dans ces
bois d’amour; et comment pourroit-on s’en défendre, lorsqu’on y voit
les amours perchés sur les arbres comme des perroquets, s’occuper
sans cesse à lancer mille traits enflammés qui embrasent l’air même.
O que les conversations y sont tendres, vives et passionnées, qu’on
y pousse de soupirs, qu’on y forme de desirs! Qu’on y goûte de
plaisirs! Ne croyez pourtant pas, me dit le Prince Zazaraph, qu’il
soit indifférent de se promener dans les divers quartiers du bois.
Chaque bosquet a sa destination particuliere; ensorte qu’on
distingue le bosquet des amans heureux, et celui des mécontens; le
bosquet des soupçons jaloux, celui des broüilleries, celui des
raccommodemens, et plusieurs autres semblables. Il y a quelque tems
que des habitans peu instruits des loix et des anciens usages,
voulurent établir aussi dans les bois d’amour des bosquets de
joüissance; mais on s’opposa avec zéle à une innovation si
dangereuse, et il fut prouvé par le témoignage des annales
romanciennes, qu’il n’y avoit rien de si contraire aux intérêts de
la Romancie, par la raison que la joüissance éteint le desir et la
passion qui sont ici les nerfs du bon gouvernement. Mais que font là
bas, lui dis-je, ces personnes que je vois les unes debout, les
autres assis sous ce grand orme? Ce sont, me répondit-il, des gens
qui attendent leur compagnie pour entrer dans le bois. Cet orme a
été planté tout exprès pour être le lieu du rendez-vous. Les
premiers venus y attendent les autres; et comme il y en a tel
quelquefois qui attend en vain, c’est ce qui a fondé le proverbe,
attendez-moi sous l’orme. Au reste, ajoûta-t-il, nous pouvons, si
nous voulons, nous approcher des bosquets, voir tout ce qui s’y
passe, et entendre tout ce qui s’y dit: comment, repris-je, on fait
ici les choses si peu secretement? Sans doute, repliqua-t-il; eh!
Comment les auteurs qui composent les annales romanciennes
pourroient-ils autrement sçavoir si en détail tous les entretiens
les plus particuliers de deux amans jusqu’à la derniere syllabe?
Vous avez raison, lui dis-je, et vous m’expliquez-là une chose que
je n’avois jamais comprise. Mais avec tout cela je ne comprends pas
encore comment des ecrivains, par exemple, celui de Cyrus ou de
Cléopatre, peuvent écrire de si longues suites de discours sans en
perdre un seul mot. C’est, me répondit le Prince Zazaraph, que vous
ne sçavez pas comment cela se fait.
Mais, continua-t-il, entrons dans ce bosquet, qui est celui des
déclarations; vous pourrez par celui-là seul juger des autres, et
vous allez comprendre ce mystere. Voyez-vous, continua-t-il, ces
quatre grands tableaux d’écriture qui sont attachées à l’entrée du
bosquet? Ce sont quatre modéles différens de déclaration d’amour,
contenant les demandes et les réponses et s’il n’y en a que quatre,
c’est qu’on n’a pas encore pû en inventer un cinquiéme; car pour le
dire en passant, nos annalistes écrivent ordinairement assez bien;
mais ils ont rarement de cette imagination qu’on appelle invention,
et qui fait trouver quelque chose qu’un autre n’a pas dite avant
eux. C’est ce qui fait qu’ils ne font que se copier tous les uns les
autres. Or pour revenir à nos tableaux, tous les amans qui entrent
dans ce bosquet pour se déclarer leur amour, ne manquent pas de
prendre l’un de ces quatre modéles, qu’ils récitent tout de suite.
L’annaliste n’a ainsi qu’à observer lequel des quatre modéles on
employe, et il sçait tout d’un coup toute la suite de la
conversation. Il en est de même de tous les autres bosquets jusqu’à
celui des soupirs, dont le nombre est réglé, afin que l’annaliste
n’aille pas faire une bévuë ridicule contre la vérité de l’histoire,
en faisant soupirer quatre fois une princesse qui n’en aura soupiré
que trois. Si cela est, repris-je, il est inutile d’écouter ce que
disent tous les couples d’amans que je vois répandus dans ce bois.
Vous dites vrai, me répondit-il; car si vous vous donnez seulement
la peine de lire les tableaux qui sont suspendus en très-petit
nombre à l’entrée de chaque bosquet, vous sçaurez tout ce qui y a
jamais été dit, et tout ce qui s’y dira d’ici à mille ans; et il
faut avoüer que si cela ne fait pas l’éloge de l’esprit des
annalistes romanciens, c’est du moins pour eux et pour nous quelque
chose de très-commode: car on a par ce moyen toute l’histoire de la
Romancie en un très-petit abrégé.
Malgré cela il me prit envie d’écoûter un moment ce qui se disoit
dans les bosquets voisins, et j’y entrai avec le prince Zazaraph.
Mais je remarquai en effet que tout ce qui s’y disoit, n’étoit que
des répétitions de ce que j’avois déja lû dans tous les romans; et
les baillemens me reprirent avec tant de force, que je crus que je
ne finirois jamais. Le Prince Zazaraph eut peur que je n’en fusse à
la fin incommodé, et pour prévenir le danger, il me proposa de
changer d’air. Aussi bien, ajoûta-t-il, n’avez-vous plus rien à voir
ici de particulier, et tout ce que vous ignorez encore touchant la
Romancie se trouvant par tout ailleurs dans tous les autres
quartiers comme dans celui-ci, vous vous y instruirez également de
tout ce qui peut mériter votre curiosité, sauf à moi à vous faire
remarquer les différences, quand elles en vaudront la peine.
J’acceptai sur le champ la proposition, et pour faire notre voyage,
nous montâmes tous deux chacun sur une grande sauterelle sellée et
bridée. Ces montures, plus douces, mais moins vîtes que les
hipogriffes, ne font guéres que quatre ou cinq lieuës par saut, de
sorte qu’elles ne font faire que deux ou trois cens lieuës par jour;
mais c’est assez lorsqu’on n’est pas pressé. Il faut à cette
occasion que je raconte comment on voyage dans la Romancie.