De mille choses curieuses, et de la maladie des bâillemens.
Nous vîmes venir à nous par la route que nous tenions, un cavalier
monté sur une espece de Griffon noir, l’air triste, rêveur et
distrait; mais dès qu’il nous eût apperçus, il détourna sa monture,
et prenant un chemin de traverse, il se déroba bien-tôt à nos yeux.
Quel est, dis-je au Prince Zazaraph, cette figure de misantrope? Je
n’en connoissois pas de cette espece dans la Romancie. Il s’y en
trouve pourtant plusieurs, me répondit-il, témoin le pauvre
Cardenio, qui se faisoit tant craindre des bergers dans les
montagnes de Sierra Morena. Celui-ci se nomme Sonotraspio. Que je le
plains! Prévenu contre les dangers d’une passion amoureuse, il
vivoit en philosophe indifférent, riant même de la foiblesse des
amans. Mais l’amour lui gardoit un trait que sa philosophie ne put
parer. Il aima enfin, et il aima Tigrine, dont le coeur étoit engagé
à un autre, et qui lui fit bien-tôt comprendre qu’il n’avoit rien à
espérer. Il le comprit en effet si bien, que pour étouffer dans sa
naissance un malheureux amour, il voulut prendre le seul parti qui
lui restoit, qui étoit de s’éloigner de l’objet qui l’avoit captivé.
Mais non, lui dit Tigrine, vos soins me font plaisir, vos services
me sont utiles, si vous m’aimez j’éxige que vous ne me fuyez pas. à
un ordre si absolu elle ajoûta quelques faveurs légeres, qui
acheverent de faire perdre à l’amant infortuné tout espoir de
liberté. Il ne lui étoit pas possible de voir Tigrine sans l’aimer:
il ne lui étoit pas permis de l’éviter: il n’en avoit pourtant rien
à espérer; quelle situation! Il s’y résolut pourtant avec un courage
qui marquoit autant la fermeté de son ame, que l’excès de sa
passion. Il se flatta d’arracher du moins quelquefois à la cruelle
de ces légeres faveurs, qu’elle lui avoit déja accordées. Il y
réussit en effet, au-delà même de ses espérances, et bornant-là tous
ses désirs et tout son bonheur, il traînoit sa chaîne avec quelque
sorte de satisfaction; mais ce bonheur apparent et si leger dura
peu. Tandis que Sonotraspio toûjours modeste et respectueux,
s’efforce de se persuader qu’il est encore trop heureux, un injuste
caprice persuade à Tigrine qu’elle en fait trop. C’en est fait, lui
dit-elle, n’espérez plus rien de moi, votre passion m’importune, vos
soins me sont devenus indifférens. Fuyez-moi, j’y consens, et même
je vous le conseille. Dieux! Quel fût l’étonnement de Sonotraspio!
Un coup subit de tonnerre cause moins de consternation à des femmes
timides, qu’un orage imprévû surprend dans une vaste campagne. Il
douta quelque-tems: il crût avoir mal entendu; mais son doute ne fut
pas long. Tigrine s’expliqua, et le fit avec toute la dureté
imaginable. Alors pénétré de douleur, et le désespoir peint dans ses
yeux, vous me permettez donc de vous fuir, lui dit-il; il en est
bien tems cruelle, après que... ses sanglots ne lui permirent pas
d’achever, et Tigrine même s’éloigna pour ne pas l’entendre. Ni les
larmes, ni les prieres les plus tendres ne pûrent la fléchir, ni lui
persuader même d’accorder à un malheureux, du moins pour une
derniere fois, quelque marque de bonté. Elle n’en parut au contraire
que plus fiere et plus dédaigneuse. Enfin l’infortuné Sonotraspio
outré de dépit et de douleur, s’est abandonné à tout ce que le
désespoir peut inspirer à un amant injustement maltraité. En vain il
s’efforce de se rappeller les sages leçons de la philosophie. Occupé
continuellement de son malheur, on le voit pour se distraire,
chercher tantôt la solitude, tantôt la dissipation, en courant comme
un insensé toute la Romancie. Il déteste le jour où il vit Tigrine
pour la premiere fois; il s’efforce de l’oublier; il voudroit la
haïr; mais rien ne lui réussit: la blessure est trop profonde, et il
y a lieu de craindre qu’il n’en guérisse jamais. En vérité, dis-je
alors au Prince Zazaraph, le pauvre Sonotraspio me fait pitié, je
voudrois que Tigrine ou ne lui eût jamais rien accordé, ou ne lui
eût pas refusé pour une derniere fois, quelques faveurs légeres;
mais, ajoûtai-je, il ne faudroit pas beaucoup d’exemples semblables
pour décréditer la Romancie. Vous avez bien raison, me dit-il, car
on seroit tenté de regarder tous ses habitans comme des fous; mais
c’est un effet de l’injustice et de l’ignorance des hommes; car il
est vrai qu’à ne consulter que la raison et les maximes de la
sagesse, il faut taxer de folie et d’égarement pitoyable, toute la
suite des beaux sentimens et des procédés réciproques de deux amans;
mais si d’une part on s’en rapporte à nos annalistes, dont
l’autorité est d’un poids d’autant plus grand, qu’il y en a
plusieurs qui ont un caractere respectable; et si de l’autre on en
juge par la façon toute sublime dont ils sçavent embellir les
passions, qui par elles-mêmes paroissent les moins sensées, on aura
des héros de la Romancie une idée beaucoup plus avantageuse.
Ici j’interrompis le grand paladin. Que vois-je, lui dis-je! Après
le tragique, n’est-ce pas du comique qui se présente ici à nous?
Qu’est-ce, je vous prie, que ces bandes de hannetons, de
sauterelles, ou de grosses fourmis que je vois traverser la forêt,
comme une petite armée qui défile? Quelle espece d’insectes est-ce
là?
Insectes, répondit le Prince Zazaraph en riant. De grace traitez
plus honnêtement une espece qui n’est rien moins qu’une espece
humaine. N’avez-vous jamais oüi parler des liliputiens? Les voilà.
Ces pauvres petits avortons de la nature humaine s’étoient établis
dans la Romancie, et sembloient d’abord y faire fortune; mais il
faut sans doute que l’air du pays leur soit contraire: ils n’ont
jamais pû s’y multiplier, et désesperés de voir leur race
s’éteindre, ils ont enfin pris le parti d’aller s’établir ailleurs.
Prenons garde en passant, ajoûta-t-il, d’en écraser quelques-uns
sous nos pieds; car c’est-là tout le danger que l’on court à les
rencontrer. Mais il n’en est pas de même des brobdingnagiens. Ces
géants monstrueux par un contraste bizarre s’établirent dans la
Romancie en même-tems que les liliputiens; et comme eux ils ont été
obligés de chercher une autre demeure, le pays entier ne pouvant
suffire à leur subsistance; mais malheur à tout ce qui s’est trouvé
sur leur passage. On ne sçauroit exprimer le ravage que ces colosses
effroyables ont fait dans toute leur route, écrasant les châteaux
sous leurs pieds, comme nous écrasons une motte de terre, et brisant
tous les arbres des forêts, comme des elephans briseroient des épics
de froment en traversant les campagnes. On ne sçait pas trop quel
motif avoit engagé les uns et les autres à s’établir dans la
Romancie; n’ayant d’autre mérite pour se distinguer, sinon, les uns
une petitesse qui faisoit rire, et les autres une grandeur
gigantesque qui faisoit horreur. Aussi les voit-on partir sans qu’on
s’empresse de les retenir, et tout ce que l’on en dit, c’est que ce
n’étoit pas la peine de faire un si grand voyage, pour apprendre ce
qu’on sçavoit déja; qu’il n’y a point dans le monde de grandeur
absoluë, et que la taille grande ou petite est une chose
indifférente à la nature humaine.
A propos de cela, dis-je au Prince Zazaraph, n’ai-je pas oüi dire
que les bêtes parlent dans ce pays-ci?
Rien n’est plus vrai, me dit-il, et c’étoit même autrefois une chose
assez commune du tems d’Esope, de Phedre, et d’un françois appellé
La Fontaine, qui avoient le secret de les faire parler, aussi-bien
et quelquefois mieux que les hommes mêmes. Mais il semble que
dégoûtées de cet usage, elles ayent pour ainsi dire perdu la parole,
sur-tout depuis qu’un autre françois nommé L M s’est avisé de leur
faire parler un langage peu naturel et forcé, qu’on a quelquefois de
la peine à entendre. Il ne laisse pourtant pas de se trouver encore
parmi elles quelques babillardes qui parlent autant et plus qu’on ne
voudroit; et tout récemment, une taupe vient de se rendre ridicule
par son babil extravagant, quoique quelques-uns ayent prétendu
qu’elle n’a fait qu’en copier une autre.
Tandis que le Prince Zazaraphe m’entretenoit ainsi, il me prit une
envie de bailler si prodigieuse, qu’il me fallut malgré mes efforts,
céder au mouvement naturel. Ah ah! Dit-il en riant, vous voilà déja
pris de la maladie du pays, c’est de bonne heure; mais de grace ne
vous contraignez point, car personne ici ne vous en sçaura mauvais
gré. C’est dans la Romancie un mal inévitable pour peu qu’on y fasse
de séjour, à peu près comme le mal de mer pour ceux qui font un
premier voyage sur cet élément. Comme le Prince Zazaraph achevoit de
parler, il se mit lui-même à bailler si démésurément, que je ne pûs
m’empêcher d’en rire à mon tour. Je vois bien, lui dis-je, que cette
maladie est en effet assez commune dans la Romancie. Mais je ne
comprens pas comment on peut y être sujet dans un pays si rempli de
merveilles; c’est aussi, me répondit-il, ce qui embarasse les
physiciens dans l’explication de ce phénomene, d’autant plus qu’on a
observé que dans les endroits où il y a le plus de merveilles,
entassées les unes sur les autres, par exemple dans la province
peruvienne, c’est-là précisément que l’on bâille le plus. Les
médecins de leur côté n’ont encore pû trouver d’autre remede à ce
mal, que de changer d’air. Il faut pourtant que je vous fasse voir
auparavant un de nos bois d’amour: car c’est à peu près ce qui vous
reste à voir de particulier dans le canton où nous sommes.