distinctes de chats domestiques. Les différences peuvent être dues en
partie à leur descendance d'espèces primitives différentes, ou du moins
à des croisements avec elles. Dans quelques cas, comme au Paraguay,
Mombas, Antigua, les différences paraissent dues à l'action directe
des conditions extérieures. On peut dans quelques autres attribuer
quelque effet à la sélection naturelle, les chats ayant, dans certaines
circonstances, à pourvoir à leur existence & à échapper à divers
dangers; mais, vu la difficulté qu'il y a à appareiller les chats,
l'homme n'a rien pu faire par une sélection méthodique, & probablement
bien peu par sélection inintentionnelle quoiqu'il cherche généralement,
dans chaque portée, à conserver les plus jolis individus, & estime
surtout une portée de bons chasseurs de souris. Les chats qui ont le
défaut de rôder à la poursuite du gibier sont souvent tués par les
piéges. Ces animaux étant particulièrement choyés, une race de chats
qui aurait été aux autres ce que le bichon est aux chiens plus grands,
eût été probablement d'une grande valeur; & chaque pays civilisé en
aurait certainement créé quelques-unes, si la sélection eût pu être
mise en jeu; car ce n'est pas la variabilité qui fait défaut dans
l'espèce.
«Dans nos pays, nous voyons une assez grande variété dans la taille,
les proportions du corps, & considérable dans la coloration des
chats... La queue varie beaucoup de longueur; j'ai vu un chat qui,
lorsqu'il était content, portait la queue rabattue à plat sur le dos...
«Les conditions extérieures du Paraguay ne paraissent pas être
très-favorables au chat; car, quoique à moitié sauvage, il ne l'est
pas devenu complétement, comme tant d'autres animaux européens. Dans
une autre partie de l'Amérique du Sud, d'après Roulin, le chat a perdu
l'habitude de hurler la nuit. Le Rév. W. D. Fox a acheté à Portsmouth
un chat qu'on lui dit provenir de la côte de Guinée: la peau en était
noire & ridée, la fourrure d'un gris bleuâtre & courte, les oreilles
un peu nues, les jambes longues, & l'aspect général singulier. Ce chat
nègre a produit avec le chat ordinaire.
«... Une race en Chine a les oreilles pendantes. Il y a, d'après
Gmelin, à Tobolsk, une race rouge. En Asie, nous trouvons aussi la race
angora ou persane.
«Le chat domestique est revenu à l'état sauvage dans plusieurs pays, &
partout, autant qu'on en peut juger d'après de courtes descriptions, il
a repris un caractère uniforme. A la Plata, près Maldonado, j'en ai tué
un qui paraissait tout à fait sauvage; M. Waterhouse, après un examen
attentif, ne lui trouva de remarquable que sa grande taille. Dans la
Nouvelle-Zélande, d'après Dieffenbach, les chats redevenus sauvages
prennent une couleur grise panachée comme les chats sauvages proprement
dits: ce qui est aussi le cas des chats demi-sauvages des Highlands de
l'Écosse.»
IV.
ÉTYMOLOGIE DU MOT CHAT.
Étym. Wallon, _chet_; bourguignon, _chai_; picard, _ca, co_;
provenç., _cat_; catal., _gat_; espagn. & portug., _gato_; ital.,
_gatto_. du latin _catus_ ou _cattus_, qui ne se trouve que dans des
auteurs relativement récents, Palladius, Isidore, & qui était un mot
du vulgaire. Il appartient au celtique & à l'allemand: vil., _cat_;
kymri, _kâth_; angl.-sax., _cat_; ancien scandin., _köttr_; allem.
mod., _katze_. D'après Isidore, _cattus_ vient de _cattare_, voir, &
cet animal est dit ainsi parce qu'il voit, guette; _catar_, regarder,
est dans le provençal & dans l'ancien français _chater_ (_Ronciso._,
p. 97). Mais on ne sait à quoi se rattachent ni _cattus_ ni _catar_;
la tardive apparition qu'ils font dans le latin porte à croire qu'ils
sont d'origine celtico-germanique. Il y a dans l'arabe _gittoun_, chat
mâle; mais Freitag doute que ce mot appartienne à l'arabe. (Littré,
_Dictionnaire_.)
[Illustration: Chat sauvage (d'après un dessin de Werner).]
V.
CHATS SAUVAGES.
On essaya à diverses reprises, au Jardin des Plantes, d'acclimater des
chats sauvages du Népaul, du Cap (dit _obscura_, à cause de sa couleur
noire), ou de Java (_Javanensis_); mais Frédéric Cuvier ne cite guère
que le chat noir du Cap, qu'il put étudier momentanément:
«Ce chat, dit-il, avait les yeux & le naturel d'un chat domestique.
Il avait été apprivoisé & abandonné à lui-même sur le bâtiment qui le
ramenait en Europe; comme le chat domestique, il faisait la guerre aux
rats, & eut d'autant plus de succès qu'il était grand & fort. A son
arrivée à la ménagerie, on le tint d'abord renfermé; mais bientôt on
put lui rendre sa liberté. Sauf la répugnance qu'il avait à se laisser
prendre & même toucher, on aurait pu le croire un chat domestique: il
resta attaché aux lieux où on le nourrissait; mais tous les autres
chats mâles en furent exclus. Il n'en souffrit même aucun dans un
cercle assez étendu hors de sa demeure, & j'ai eu tout lieu de croire
que les ennemis que par là il s'était faits, ne furent pas étrangers à
sa mort. Quoique jeune, il ne vécut guère chez nous qu'un an.»
(F. Cuvier, _Histoire naturelle des mammifères_.--Paris, 1824.)
VI.
LES CHATS EN CHINE.
L'abbé Le Noir rapporte que, loin de servir du chat pour du lapin,
comme on en a l'habitude dans les gargotes parisiennes, les Chinois
tiennent le chat pour un mets excellent; chez leurs marchands de
comestibles, des chats énormes sont suspendus avec leur tête & leur
queue. Dans toutes les fermes, on trouve de ces animaux attachés à de
petites chaînes pour être engraissés avec des restes de riz; ce sont de
gros chats qui ressemblent à ceux de nos comptoirs & de nos salons. Le
repos qu'on leur impose facilite & accélère leur engraissement.
Plus préoccupé de science linéaire que de culinaire, je cherche surtout
la représentation du _chat_ par les artistes chinois.
En Chine, le chat est figuré, surtout par la statuaire céramique, en
_blanc de Chine_, en _bleu turquoise_, en _vieux violet_. M. Jacquemard
cite, dans son _Histoire de la porcelaine_, un chat en vieux violet qui
fut vendu dix-huit cents livres à la vente du mobilier de Mme de
Mazarin.
«Sur les porcelaines plus communes, on voit, émaillés en couleurs
variées, des chats représentés assis sur le derrière, offrant quelque
analogie avec les chats égyptiens. D'autres fois ces animaux sont
figurés en rond, la tête appuyée sur les pattes de devant; alors ils
sont moins naturels, leur tête grimaçante, à oreilles droites; les yeux
exagèrent le caractère félin de la prunelle, fendue verticalement;
souvent même la fente est réelle &, comme le dos porte une ouverture,
il est permis de croire qu'on éclaire intérieurement la tête, pour
obtenir un effet plus _saisissant_. Bon nombre de ces chats couchés
sont des vases à fleurs.
«Au Japon, l'on a fait quelques chats en porcelaine commune, analogue
à celle des figures civiles. Ces chats sont grossièrement tachés en
rouge & en noir; mais les porcelaines fines représentant des intérieurs
chinois répètent souvent la figure des animaux domestiques. Le chien
se voit presque toujours dans le jardin; le chat, au contraire, se
faufile au plus intime de l'intérieur. Là, il est près d'une dame à
sa toilette; ailleurs, les enfants s'en amusent pendant que les dames
prennent le thé. Dans ces peintures, l'animal est presque toujours
blanc, à larges macules brunes ou noires; il paraît que c'est là
l'espèce estimée.»
VII.
RÉQUISITOIRE DE BUFFON CONTRE LES CHATS. DÉFENSE DE L'ANIMAL PAR Mme
DE CUSTINE, SONINI, GALIANI.
Buffon a traité le chat en procureur général, & voici un fragment de
son réquisitoire:
«Le chat est un domestique infidèle, qu'on ne garde que par nécessité,
pour l'opposer à un autre moins domestique, encore plus incommode...
Quoique ces animaux, surtout quand ils sont jeunes, aient de la
gentillesse, ils ont en même temps une malice innée, un caractère
faux, un naturel pervers, que l'âge augmente encore & que l'éducation
ne fait que masquer. De voleurs déterminés, ils deviennent seulement,
lorsqu'ils sont bien élevés, souples & flatteurs comme les fripons;
ils ont la même adresse, la même subtilité, le même goût pour faire le
mal, le même penchant à la petite rapine. Comme les fripons, ils savent
couvrir leur marche, dissimuler leurs desseins, épier les occasions,
attendre, choisir, saisir l'instant de faire leur coup, se dérober
ensuite au châtiment, fuir & demeurer éloignés jusqu'à ce qu'on les
rappelle. Ils prennent aisément des habitudes de société, jamais des
mœurs. Ils n'ont que l'apparence de l'attachement, on le voit à
leurs mouvements obliques, à leurs yeux équivoques; ils ne regardent
jamais en face la personne aimée; soit défiance, soit fausseté, ils
prennent des détours pour en approcher, pour chercher des caresses
auxquelles ils ne sont sensibles que pour le plaisir qu'elles leur
font. Bien différent de cet animal fidèle dont tous les sentiments
se rapportent à la personne de son maître, le chat paraît ne sentir
que pour lui, n'aimer que sous condition, ne se prêter au commerce
que pour en abuser, &, par cette convenance de naturel, il est moins
incompatible avec l'homme qu'avec le chien, dans lequel tout est
sincère.»
Une si longue nomenclature de vices & de défauts pourrait être
contredite & relevée: ce serait du temps perdu. A Buffon j'oppose
d'abord le passage suivant d'une lettre de Mme de Custine:
«Vous me battrez si je vous dis que l'attachement des chiens ne me
touche pas du tout. Ils ont l'air condamnés à nous aimer; ce sont
des machines à fidélité, & vous savez mon horreur pour les machines.
Elles m'inspirent une inimitié personnelle... Vivent les chats! Tout
paradoxe à part, je les préfère aux chiens. Ils sont plus libres, plus
indépendants, plus naturels; la civilisation humaine n'est pas devenue
pour eux une seconde nature. Ils sont plus primitifs que les chiens,
plus gracieux; ils ne prennent de la société que ce qui leur convient &
ils ont toujours une gouttière tout près du salon pour y redevenir ce
que Dieu les a faits & se moquer de leur tyran.
«Quand, par hasard, ils aiment ce tyran, ce n'est pas en esclaves
dégradés comme ces vilains chiens qui lèchent la main qui les bat,
& qui ne sont fidèles que parce qu'ils n'ont pas l'esprit d'être
inconstants...»
Le naturaliste Sonini ne jugeait pas le chat avec la même antipathie
que Buffon dont il fut le collaborateur: «Cet animal (une chatte
angora) fut, dit-il, pendant des années ma plus douce société. Combien
de fois ses tendres caresses me firent oublier mes ennuis & me
consolèrent de bien des infortunes! Ma belle compagne mourut enfin.
Après plusieurs jours de souffrance, pendant lesquels je ne la quittai
pas un moment, ses yeux constamment fixés sur moi s'éteignirent, & sa
perte remplit mon cœur de douleur.»
Non plus l'abbé Galiani ne s'associe guère aux récriminations de
Buffon; sa sympathie pour le chat est extrême, témoin ce fragment d'une
lettre à Mme d'Épinay:
«Votre vie à Paris est moins insipide que la mienne à Naples, où rien
ne m'attache, excepté deux chats que j'ai auprès de moi, dont l'un
s'étant égaré hier par la faute de mes gens, je suis entré en fureur;
j'ai congédié tout mon monde. Heureusement il a été trouvé ce matin,
sans quoi je me serais pendu de désespoir.»
Voilà assez de témoignages à décharge pour détruire le réquisitoire de
Buffon.
VIII.
DU RÔLE DU CHAT DANS L'ARCHITECTURE.
Le moyen âge, qui appela tant d'animaux fantastiques à décorer les
façades des monuments religieux & civils, ne s'est pas extrêmement
préoccupé du chat; cependant on avait amené déjà en France les premiers
chats d'Angora, car l'auteur du roman de la _Rose_ parle de ces animaux
& compare le chat, pour la fourrure & la vigueur, à un chanoine
prébendé. Sans doute les sculpteurs ne se rendirent pas compte, comme
les Égyptiens, de la pureté des lignes de l'animal; il est singulier,
en tout cas, que le masque du chat ne leur ait pas fourni quelque motif
grimaçant dans la collection des diableries qui courent du haut en bas
des églises du XIIe siècle.
Mme Félicie d'Aizac, qui a écrit un travail sur la zoologie relative
à l'architecture (_Revue de l'Architecture_, t. VII, 1847-1848), fait
entrer le chat dans le symbolisme; mais il est impossible de tirer un
seul fait précis de ce tourbillon de visées archéologiques.
Le chat se montre un peu moins rare dans les monuments de la
Renaissance. Au musée de la ville de Troyes, on voit un chapiteau
du XVe siècle qui représente un chat. J'en aurais donné
volontiers un croquis si l'animal était d'une exécution plus
supportable.
M. Fichot, peintre-archéologue qui a dessiné nombre de monuments
curieux, me communique le dessin d'un linteau de porte d'une maison
de Ricey-Haute-Rive. Au milieu de ce bas-relief se tient un chat,
en compagnie de poules, d'un renard, d'une sorte de rat; mais cette
sculpture est véritablement trop primitive & l'animal ne conserve pas
assez l'accent de sa race pour être reproduit ici.
Le chat, regardé sans doute comme manquant de noblesse, fut abandonné
aux sculpteurs d'enseignes qui s'en amusèrent: _le Chat qui pelote_,
_le Chat qui pêche_, & souvent en firent un sujet de calembour comme
dans l'enseigne suivante: _les Chats scieurs_ (pour _chassieux_), ou
dans cette autre: _A la botte pleine de malices_, qui se voyait à la
porte d'un cordonnier facétieux. De l'ouverture de la botte sortaient
une tête de singe, une tête de chat & une tête de femme.
Un bon ouvrage sur les enseignes devra contenir plus d'un renseignement
à ce sujet.
IX.
LÉGENDES.
Il serait facile de recueillir un certain nombre de légendes sur les
chats, presque tous les peuples ayant donné carrière à leur imagination
en ce qui concerne les félins. Je citerai seulement trois légendes: une
antique, une arabe, une russe.
Chez les Grecs, le chat était consacré à la chaste Diane. Les
mythologues grecs prétendent que Diane avait créé le chat pour
ridiculiser le lion, créé par Apollon avec l'intention d'effrayer sa
sœur.
Les anciens auteurs de blasons, je l'ai montré aux premiers chapitres
de cet ouvrage, se sont emparés de cette légende antique & ont attribué
aux astres ce que les mythologues portent au compte des dieux.
Damiréi, naturaliste arabe, qui a composé, au VIIIe
siècle de l'hégire, une Histoire des animaux, sous le titre de
_Hauet-el-Haïa-wana_, donne les motifs de la création du chat:
«Lorsque Noé fit entrer dans l'arche, disent les Arabes, un couple
de chaque bête, ses compagnons, ainsi que les membres de sa famille
lui dirent: «Quelle sécurité peut-il y avoir pour nous & pour les
animaux tant que le lion habitera avec nous dans cet étroit bâtiment?»
Le patriarche se mit en prières & implora le Seigneur. Aussitôt la
fièvre descendit du ciel & s'empara du roi des animaux, afin que la
tranquillité d'esprit fût rendue aux habitants de l'arche. Il n'y a
pas d'autre explication pour l'origine de la fièvre en ce monde. Mais
il y avait dans le vaisseau un ennemi non moins nuisible: c'était la
souris. Les compagnons de Noé lui firent remarquer qu'il leur serait
impossible de conserver intacts leurs effets & leurs provisions. Après
une nouvelle prière adressée au Tout-Puissant par le patriarche, le
lion éternua & il sortit un chat de ses naseaux. C'est depuis ce moment
que la souris est devenue si craintive & qu'elle a contracté l'habitude
de se cacher dans les trous.»
Les Russes ont une légende donnant la raison de l'antagonisme des
chiens & des chats:
«Lorsque le chien fut créé, il attendait encore sa _pelisse_; la
patience lui manquant, il suivit le premier venu qui l'appela. Or ce
passant était le diable, qui fit de cet animal son émissaire, & qui
même en prend quelquefois l'apparence. La fourrure destinée au chien
fut donnée au chat; c'est peut-être ce qui explique l'antipathie des
deux quadrupèdes, dont le premier estime que l'autre lui a volé son
bien.»
X.
INSTINCT MATERNEL CHEZ LES CHATTES.
M. Charles Asselineau, me sachant occupé d'un travail sur les chats,
m'envoie l'observation suivante:
«Ma chatte fait ses petits à la campagne. Je lui en laisse un pour
empêcher que son lait ne lui monte à la tête, & je donne l'autre à ma
blanchisseuse.
«Pendant une des nuits suivantes, toute la maison est éveillée par des
lamentations de jeunes chats à fendre l'âme. Il pleuvait à torrents.
«La jardinière, qui a le cœur tendre, se lève & trouve le petit chat
à moitié noyé, transi, mourant. Elle le prend, l'emporte, &, pour le
réchauffer, le couche à côté d'elle dans son lit.
«Le lendemain matin, on présente le petit à sa mère. Il se jette sur
elle en affamé & essaye de se coucher sous son ventre pour teter; mais
la chatte le repousse énergiquement, se hérisse, jure & montre les
griffes. Vingt fois on renouvelle la tentative avec le même succès.
«Nous voilà tous scandalisés, indignés contre cette marâtre, qui ne
reconnaissait plus son fruit après deux jours de séparation. Mes nièces
en pleuraient: «Oh! la vilaine, la mauvaise mère!»
«On se décide enfin à reporter le petit chat chez la blanchisseuse en
la grondant fortement de sa barbarie de mettre un nouveau-né à la porte
par un temps pareil, & que trouve-t-on? Le vrai chaton moelleusement
couché sur un coussin avec une soucoupe de lait à sa portée.
«Nous avions donc calomnié la mère. Son instinct avait été plus
clairvoyant que nos yeux. Elle avait du premier coup reconnu que
l'enfant qu'on lui présentait n'était pas le sien & l'avait repoussé
pour ne pas faire de tort à son nourrisson.--N'est-ce pas là une belle
histoire de chatte?[40]»
[Note 40: Nombre d'autres observations m'ont été communiquées
pendant l'impression du présent livre, mais, venues trop tard, elles
eussent dérangé le plan; malgré les divisions les plus capricieuses en
apparence de toute œuvre d'art, l'écrivain doit se tenir en garde
contre les rallonges.]
XI.
DU LANGAGE DES CHATS PAR L'ABBÉ GALIANI.
Une édition qu'on vient de donner de Galiani me remplit d'orgueil.
Lui aussi, le Napolitain, a traité de l'amour chez les chats; sauf le
détail du miaulement, je me rencontre avec l'ami de Diderot sur la
question de linguistique.
«Il y a des siècles, dit le spirituel abbé, qu'on élève des chats, &
cependant je ne trouve personne qui les ait bien étudiés. J'ai le mâle
& la femelle; je leur ai ôté toute communication avec les chats du
dehors & j'ai voulu suivre leur ménage avec attention; croiriez-vous
une chose? Dans le mois de leurs amours, ils n'ont jamais miaulé; le
miaulement n'est donc pas le langage de l'amour des chats; il n'est que
l'appel des absents.
«Autre découverte sûre: le langage du mâle est tout à fait différent de
celui de la femelle, comme cela devait être. Dans les oiseaux, cette
différence est plus marquée; le chant du mâle est tout à fait différent
de celui de la femelle; mais dans les quadrupèdes, je ne crois pas que
personne se soit aperçu de cette différence. En outre, je suis sûr
qu'il y a plus de vingt inflexions différentes dans le langage des
chats, & leur langage est véritablement une langue, car ils emploient
toujours le même son pour exprimer la même chose.»
XII.
GODEFROI MIND, LE RAPHAËL DES CHATS.
M. Depping a donné dans la _Biographie universelle_ quelques notes sur
Godefroi _Mind_, qui semblait voué par son nom à la peinture des chats.
De cet article j'extrais les détails qui intéresseront peut-être ceux
qui réclament des artistes une meilleure interprétation de la race
féline.
Godefroi Mind naquit en 1768, à Berne, d'un père d'origine hongroise.
Il étudia le dessin chez le peintre Freudenberger, qui a laissé peu de
traces dans l'histoire de l'art. «Un goût particulier, dit M. Depping,
porta Mind à dessiner des animaux, ou plutôt deux espèces d'animaux:
les ours & les chats. Ces derniers surtout étaient ses sujets favoris,
il se plaisait à les peindre à l'aquarelle dans toutes les attitudes,
seuls ou en groupe, avec une vérité, un naturel, qui n'ont peut-être
jamais été surpassés. Ses tableaux étaient en quelque sorte des
portraits de chats; il nuançait leur physionomie doucereuse & rusée; il
variait à l'infini les poses gracieuses des petits chats jouant avec
leur mère; il représentait de la manière la plus vraie le poil soyeux
de ces animaux; en un mot, les chats peints par Mind semblaient vivre
sur le papier. Mme Lebrun, qui ne manquait jamais, dans ses voyages
en Suisse, d'acheter quelques dessins de ce peintre, l'appelait le
_Raphaël des chats_. Plusieurs souverains, en traversant la Suisse,
ont voulu avoir des chats de Mind; les amateurs suisses & autres en
conservent précieusement dans leurs portefeuilles. Le peintre & ses
chats étaient inséparables. Pendant son travail, sa chatte favorite
était presque toujours à côté de lui & il avait une sorte d'entretien
avec elle. Quelquefois cette chatte occupait ses genoux; deux ou trois
petits chats étaient perchés sur ses épaules; il restait dans cette
attitude des heures entières sans bouger, de peur de déranger les
compagnons de sa solitude. Il n'avait pas la même complaisance pour les
hommes qui venaient le voir & il les recevait avec une mauvaise humeur
très-marquée.
«Mind n'eut peut-être jamais de chagrin plus profond que lors du
massacre général des chats, qui fut ordonné, en 1809, par la police de
Berne, à cause de la rage qui s'était manifestée parmi ces animaux.
Il sut y soustraire sa chère Minette en la cachant; mais sa douleur
sur la mort de huit cents chats, immolés à la sûreté publique, fut
inexprimable: il ne s'en est jamais bien consolé...
«Il avait aussi beaucoup de plaisir à examiner des tableaux ou des
dessins qui représentaient des animaux. Malheur aux peintres qui
n'avaient pas rendu ses espèces favorites avec assez de vérité! Ils
n'obtenaient aucune grâce à ses yeux, quelque talent qu'ils eussent
d'ailleurs.
«Dans les soirées d'hiver, il trouvait encore moyen de s'occuper de ses
animaux chéris en découpant des marrons en forme d'ours ou de chats:
ces jolies bagatelles, exécutées avec une adresse étonnante, avaient un
très-grand débit.
«Mind, petit de taille, avait une grosse tête, des yeux très-enfoncés,
un teint rouge-brun, une voix creuse & une sorte de râlement; ce qui,
joint à une physionomie sombre, produisait un effet repoussant sur ceux
qui le voyaient pour la première fois.
«Il est mort à Berne le 8 novembre 1814. On a parodié assez plaisamment
pour lui les vers de Catulle sur la mort d'un moineau:
Lugete, o feles, ursique lugete,
Mortuus est vobis amicus;
& un autre vers d'un ancien:
Felibus atque ursis flebilis occidit.
XIII.
LE PEINTRE JAPONAIS FO-KOU-SAY
(Prononcez _Hok'sai_).
La plupart des vignettes japonaises reproduites dans ce volume sont
tirées des cahiers de croquis d'un artiste merveilleux, qui mourut,
il y a environ cinquante ans, au Japon, laissant une grande quantité
d'albums, dont la principale série, composée de quatorze cahiers, a
excité, lors de son introduction à Paris, une noble émulation parmi les
artistes.
Ce peintre, appelé Fo-Kou-Say, & qui est plus populaire sous le nom
d'_Hok'sai_, on ne saurait mieux en faire comprendre le mérite qu'en
l'assimilant à Goya. Il en a le caprice, la fantaisie; même sa manière
de graver offre parfois une analogie très-marquée avec celle de
l'auteur des _Caprices_. Hok'sai a plus fait pour nous rendre facile
la connaissance du Japon que les voyageurs & que les professeurs
de japonais qui ne savent pas le japonais. Grâce à l'art répandu à
profusion dans ces cahiers, on a pu se rendre compte de la civilisation
japonaise & de l'intelligence d'un peuple qui, loin de s'endormir
dans la tradition du passé, comme les Chinois, marche résolûment à la
conquête des découvertes industrielles européennes.
Ce n'est pas le moment de rendre sensibles ces généralités; mais telle
est la puissance de l'art, qu'un simple cahier de croquis ouvre des
horizons qu'il est difficile de ne pas signaler.
Hok'sai fut un artiste profondément original. Et quoique certains de
ses dessins détachés puissent offrir de la parenté avec des croquis
de Goya, on peut affirmer que l'artiste japonais ne connaissait rien
des richesses artistiques de l'Espagne, l'œuvre de l'auteur des
_Caprices_ & des _Tauromachies_ étant, il y a cinquante ans, absolument
inconnu, même en France.
Hok'sai trouva dans sa nature, dans les institutions de son pays,
dans les mœurs & coutumes des habitants, dans la popularité que
ses cahiers de croquis obtinrent, matière à exercer son génie, & plus
qu'un autre j'ai sans doute été frappé de ce génie, à cause des études
de chats de l'artiste. Une page entière d'un des albums d'Hok'sai est
consacrée à vingt-quatre croquis de chats dans différentes poses, & mon
regret est de n'avoir pu en donner davantage.
Que le présent volume plaise au public, & l'auteur fera tous ses
efforts pour améliorer son ouvrage & par le texte & par les dessins.
[Illustration]
TABLE.
PREMIÈRE PARTIE.
Préface Page 1