Hier, nous avons fait une promenade à l'Île-aux-Coudres, excursion
que la présence de Francis m'a rendue vraiment délicieuse. Puis, il y
a maintenant dans mon âme quelque chose qui donne à la nature une
splendeur que je ne lui connaissais pas. Mon Dieu, quel sera donc le
ravissement de vous aimer dans votre ciel si beau, puisque, dès cette
vie, il y a tant de bonheur à aimer vos créatures!
Au havre Jacques-Cartier, nous nous sommes agenouillés à l'endroit où
la messe a été dite pour la première fois au Canada. Je ne regardai
pas M. Douglas. Il m'était pénible de le voir étranger aux sentiments
que ce souvenir réveille. Mais sur le rocher où le sang de
Jésus-Christ a coulé, je demandai pour lui la foi. Oui, mon Dieu,
vous m'exaucerez. Je le verrai catholique. Ce froid protestantisme
n'est pas fait pour lui.
Nous prîmes le dîner sur l'herbe, dans le voisinage de la roche
pleureuse. Cet endroit de l'île est d'une beauté ravissante. Il y
règne un calme profond, une fraîcheur délicieuse. La journée avait ce
charme particulier à l'automne. Francis semblait enchanté, et
s'oubliait devant cette belle nature.
--C'est beau, et je suis heureux, me dit-il.
--Alors, remercions Dieu, car moi aussi je suis heureuse.
Il ne répondit rien, mais je vis briller cette flamme lumineuse qui
s'allume parfois dans son regard.
Les conversations s'éteignaient; je ne sais pourquoi mon âme inclina
tout à coup à la tristesse: notre vie s'écoule, pensai-je en écoutant
le bruit des vagues sur la grève, chaque flot en emporte un moment.
Presque sans me rendre compte de ce mouvement, je me tournai vers
Francis:
--Vous connaissez cette pensée d'une femme célèbre: Sommes-nous
heureux, les bornes de la vie nous pressent de toutes parts.
--C'est douloureusement vrai.
Et nous parlâmes de cette soif de l'infini qui fait notre tourment et
notre gloire. Sa sensibilité, si vive et si profonde, le rendait
parfois éloquent. Jamais je n'avais compris, comme en l'écoutant,
notre _misère très auguste_, notre _grandeur très misérable_.
J'aurais voulu lui dire quelle force les catholiques trouvent dans la
communion, mais je n'osai pas. Il faut avoir reçu Jésus-Christ dans
son coeur, pour comprendre la joie de cette union qui _éteint tous
les désirs_. La belle voix d'Elmire chantait:
Vole haut, près de Dieu; les seules amours fidèles sont avec lui.
Ces paroles me marquèrent, et Francis s'en aperçut. Il se mit à me
parler de son amour pour moi:
--Je préférerais vous entendre dire que vous aimez Dieu.
Il me répondit avec une douceur incomparable:
--Si vous l'aimiez moins, je ne vous aimerais pas comme je vous
aime.
On le pria de chanter. Il y consentit et me dit:
--Je n'ai jamais chanté depuis la mort de mon pauvre Charles, mais
aujourd'hui il me semble que je trouverai de la douceur à vous
chanter quelque chose que ce cher ami aimait et chantait souvent.
Il commença les _Adieux de Schubert_. Ah! quelle émotion, quelle
puissance de sentiment il y avait dans sa voix, et comme j'aurais
voulu être seule pour pleurer à mon aise! Qu'elle est touchante cette
amitié qui survit à la mort, au temps et à l'amour! Certes, je suis
profondément sensible à tout ce qui le touche. Je donnerais ma vie
pour lui épargner une douleur, et pourtant je vois avec une sorte de
joie que rien ne le consolera jamais entièrement de la mort de son
ami. Il est si bon d'être aimé d'un coeur qui n'oublie point! Oui,
je le sais, son ami lui manquera toujours, toute ma tendresse sera
impuissante à le consoler complètement, mais aussi, si je mourais,
personne ne me remplacerait dans son coeur. Dieu seul pourrait le
consoler, et de lui je ne suis pas jalouse.
Nous laissâmes l'île vers le soir. Le retour fut enchanteur. Je
regardais autour de moi, et une sécurité profonde, une paix
inexprimable remplissait mon coeur.
Ô mon Dieu, vous êtes bon, la vie est douce et la terre est
belle!
Le mariage de Thérèse était fixé à l'été suivant. Dans le mois de
juin elle écrivait dans son journal:
"Mon Dieu, pourquoi ne m'exaucez-vous pas? J'attendais tant des
prières continuelles que je fais faire pour lui, et voilà que je suis
bien près de désespérer.
Ce matin, je rencontrai Francis en sortant de l'église du Gesù.
J'avais bien prié pour lui. J'osai le lui dire, et la première fois
de ma vie, je lui parlai de mes espérances pour sa conversion. Il ne
cacha pas son mécontentement et répondit avec une froideur
glaciale:
--Je vous excuse en faveur de votre intention. Et il ajouta. Oh! les
dures et cruelles paroles!--Vous vous abusez étrangement. Jamais je
ne serai catholique. Comment osez-vous me parler de ce que vous
appelez vos espérances?
Comme si je pouvais lui cacher toujours le voeu le plus ardent de mon
coeur! Mais non, il ne veut pas que je lui en parle jamais.--Et quand
vous serez ma femme, a-t-il dit, ne m'obligez pas à vous le
défendre.--Soit. Je ne lui en parlerai pas. Ce n'est pas sur ce que
je pourrais lui dire que je compte.
Ô mon Dieu, vous aurez pitié de lui. Vous éclairerez cette âme, une
des plus généreuses que vous ayez créées. Je vous le demande au nom
de Jésus-Christ, faites-moi souffrir tout ce qu'il vous plaira, mais
donnez-lui la foi _sans laquelle il est impossible de vous plaire_.
Hélas! qui sait jusqu'à quel point les préjugés de l'éducation
première aveuglent les âmes les plus droites et les plus nobles?"
Le même jour Thérèse recevait de M. Douglas la lettre suivante:
"Je vous ai fait de la peine et j'en suis bien malheureux. Comme vous
avez dû me trouver rude et dur! Je vous en prie, pardonnez-moi, parce
que je vous aime. Si vous saviez ce que je sentis quand je vous vis
presque craintive devant moi! J'aurais voulu me mettre à genoux pour
vous demander pardon. En voyant vos larmes prêtes à couler, je me
sauvai comme fou.
Ma Thérèse, j'aimerais mieux mourir cent fois que de vous faire
souffrir. Je veux bien vous voir pleurer, mais comme vous pleuriez
après avoir entendu l'aveu de mon amour. Si vous saviez comme ce
souvenir m'est délicieux, comme mon coeur se reporte souvent à cette
heure, la plus douce de ma vie, où, sur la grève de la Malbaie, je
voyais couler vos larmes, ces larmes que vous ne sentiez pas, tant
vous étiez émue.
Mon amie, je n'aurais jamais dû vous parler durement, je le regrette
beaucoup et vous en demande encore pardon; mais, laissez-moi vous le
dire, en vous déclarant que vous ne deviez pas essayer de changer mes
croyances religieuses, je ne faisais que mon devoir. Je pourrais vous
expliquer parfaitement pourquoi je ne serai jamais catholique. Je
n'en ferai rien, ni maintenant, ni plus tard, par respect pour la
candeur de votre foi. Que vous désiriez ce que vous appelez ma
conversion, c'est peut-être très naturel, mais il faudra ne m'en
parler _jamais._ Je ne suis pas de ceux qui changent de religion.
De grâce, ma chère Thérèse, ne touchez plus à cette question
brûlante. J'ai assez souffert.
Charles aussi désirait me voir catholique, et, la veille de sa mort,
il me pressa à ce sujet avec une tendresse extrême. Dans l'état où il
était, je n'osais lui dire que je ne partagerais jamais ses
croyances. Il le comprit. Et lui, l'ange gardien de ma jeunesse,
demandait pardon à Dieu et s'accusait de m'avoir, par ses mauvais
exemples, éloigné de la vraie foi.
Ah! Thérèse, si je pouvais vous dire ce que j'ai souffert dans ce
moment et par ce souvenir, vous auriez pitié de moi, et vous ne me
demanderiez jamais ce que je ne puis pas accorder.
Après cela, Charles ne me parla plus de religion; mais, m'attirant à
lui, il tint longtemps ma tête appuyée contre son coeur, et alors,
cet incomparable ami me conseilla de chercher ma consolation dans les
joies de la charité. Admirable conseil qui m'a fait supporter mon
malheur!
Dans ce que je viens de vous dire, il y a, je le sais, plusieurs
choses qui vous affligeront, et j'en suis plus triste que vous ne
sauriez croire. Mais il le _fallait_. Oui, il faut que vous le
sachiez, mon éloignement pour le catholicisme est invincible. J'ai
cédé à toutes les exigences de votre Église, parce que, sans cela,
vous ne m'épouseriez pas, mais je mourrai dans la religion où il a
plu à Dieu de me faire naître, et n'essayez jamais de m'influencer
là-dessus, car, aussi vrai que je vous aime, je ne vous le permettrai
pas. Du reste, vous savez, que je tiendrai loyalement, fidèlement ce
que j'ai promis.
Sans doute, ma chère Thérèse, il est triste qu'il y ait un point par
lequel nos coeurs ne se toucheront jamais, mais n'allez pas conclure
que nous nous en aimerons moins. Songez à l'attachement que j'avais
pour Charles, à son amitié, qui était le bonheur de ma vie, comme sa
mort en a été la grande, l'inexprimable douleur. N'ayez donc ni
inquiétude, ni crainte. Je ne puis pas être catholique, mais je serai
toujours votre ami le plus sûr et le plus tendre. D'ailleurs, puisque
Dieu dirige tout, jusqu'au vol des oiseaux, n'est-ce pas lui qui nous
a réunis?
Après les premiers mois de mon deuil, ceux qui s'intéressaient à moi
me conseillèrent de me marier. Je laissai dire, et, suivant le désir
de Charles, je m'occupai des malheureux. C'était la seule consolation
que je pusse goûter. Plus tard, je songeai au mariage; j'y inclinais
par le besoin d'aimer, si grand dans mon coeur; mais il me fallait
une affection élevée et profonde, l'amour comme je l'avais compris
dans le moment le plus solennel, le plus déchirant de ma vie. Dieu
m'a conduit vers vous, qui êtes tout ce que je souhaite, tout ce que
j'ai rêvé, vers vous, de toutes les femmes la plus vraie, la plus
aimante et la plus pure.
Dites-moi, Thérèse, croyez-vous vraiment que la différence de
religion mette _un abîme entre nous?_ Ô mon amie, comment
avez-vous pu dire cette cruelle parole?
Il est vrai, nous ne professons pas tout à fait la même foi, mais,
tous les deux, nous savons que Dieu nous aime et qu'il faut l'aimer;
tous les deux, nous savons que secourir les pauvres est un bonheur et
un devoir sacré; tous les deux, nous croyons que Jésus-Christ nous a
rachetés par son sang. Ma noble Thérèse, ma fiancée si chère, ne
craignez donc pas d'être ma femme; ne craignez pas de vous appuyer
sur mon coeur pour jusqu'à ce que la mort nous sépare par l'ordre de
Dieu."