L'année suivante[1100] Théodose retourna dans le pays des Isafliens, et
les défit dans une bataille. Igmazen, accoutumé à vaincre, fut effrayé
de ce changement de fortune, et voyant que, si la guerre continuait,
l'interruption du commerce le priverait lui et ses sujets des choses
les plus nécessaires à la vie[1101], il se détermina à satisfaire
Théodose. Il eut assez de confiance en sa bonne foi et sa générosité,
pour aller seul secrètement s'aboucher avec lui. Il le pria de lui
envoyer Masilla, un des chefs des Maziques[1102], qui était fidèle
aux Romains. Ce fut par l'entremise de ce Masilla, qu'Igmazen fit
savoir à Théodose: Qu'_il désirait sincèrement la paix, mais qu'il ne
pouvait actuellement la conclure sans révolter ses sujets: que pour y
parvenir, il fallait y forcer les Isafliens par la terreur des armes
romaines et par des attaques continuelles; qu'ils étaient attachés
au parti du rebelle, et qu'ils ne se lasseraient de l'assister, que
quand il sentiraient que l'honneur de le défendre leur coûterait trop
cher; qu'alors ils laisseraient à_ _leur prince la liberté de traiter
avec Théodose_. Le Romain suivit ce conseil; il fatigua les Isafliens
par tant de défaites et de ravages, que Firmus ne trouvant plus sa
sûreté dans leur pays, songeait à la chercher ailleurs, lorsque le roi
s'assura de sa personne. Firmus avait déja reçu quelques avis[1103], de
la secrète intelligence établie entre Igmazen et les Romains. Quand il
se vit arrêté, ne doutant plus que sa perte ne fût résolue, il voulut
au moins disposer de sa vie. S'étant donc rempli de vin pour s'étourdir
sur les craintes de la mort, il prit le moment de la nuit où ses gardes
étaient endormis, et s'étrangla lui-même. Igmazen en fut affligé:
il se faisait un mérite de conduire le rebelle au camp des Romains.
Il voulut du moins le livrer mort. Après avoir reçu un sauf-conduit
pour lui-même, il fit charger le corps de Firmus sur un chameau, et
le conduisit à Théodose, qui s'était déjà rapproché de la mer, et qui
campait près d'un château voisin de Rusibicari[1104]. Théodose s'étant
assuré par le témoignage de ceux qui connaissaient le rebelle, que
c'était véritablement le corps de Firmus, reprit la route de Sitifis.
Il arriva comme en triomphe, au milieu des louanges et des acclamations
de tout le peuple de la province, dont il était le libérateur.
[Note 1100: C'est-à-dire en l'an 375, sous le règne de Gratien.--S.-M.]
[Note 1101: _Terrore fluctuans mali præsentis, nihilque commerciis
vetitis ad vitam spei sibi restare si obstinatius egerit arbitratus._
Amm. Marc. l. 29, c. 5.--S.-M.]
[Note 1102: _Masillam Mazicum optimatem._--S.-M.]
[Note 1103: C'est de Masilla lui-même qu'il tenait cet avis, selon
Ammien Marcellin, l. 29. c. 5, _obscuriùs gesta didicerat per
Masillam_.--S.-M.]
[Note 1104: _Ad Subicarense castellum._ Il faut lire dans cet endroit
d'Ammien Marcellin, _ad Rusibicarense castellum_. Rusibicari était
une ville maritime de la Mauritanie Césarienne à 61 milles à l'orient
d'Icosium.--S.-M.]