La nouvelle de la paix s'étant répandue, les magistrats de la province
et le tribun Vincentius, qui, jusqu'alors s'étaient tenus cachés, de
crainte de tomber entre les mains de Firmus, vinrent joindre Théodose.
Il était encore à Césarée, quand il apprit que Firmus n'avait demandé
la paix qu'à dessein d'endormir sa vigilance, et de tomber sur l'armée
romaine lorsqu'elle s'y attendrait le moins. Il marcha aussitôt vers la
ville de Zuchabbari[1059], où il surprit un détachement de déserteurs
romains[1060], commandés par plusieurs tribuns, entre lesquels était
celui qui avait posé son collier sur la tête de Firmus. Pour leur
faire croire qu'il se contentait à leur égard d'un châtiment léger, il
les réduisit au dernier grade de la milice, et se rendit avec eux à
Tigava[1061]. Gildon et Maxime, qu'il avait envoyés dans le pays des
Maziques, revinrent le joindre dans cette ville; ils lui amenaient
deux chefs de ces Barbares, nommés Bellénès et Féricius[1062], qui
s'étaient mis à la tête de la faction de Firmus. Ayant réuni tous ces
coupables, afin de rendre le spectacle de la punition plus terrible,
et de n'être pas obligé d'y revenir à plusieurs fois, il ordonna le
soir même à des officiers et à des soldats de confiance, de se saisir
pendant la nuit de tous ces traîtres, de les conduire enchaînés dans
une plaine hors de la ville, et de faire ensuite assembler autour
d'eux toute l'armée. L'ordre fut exécuté. Théodose se rendit en ce
lieu au point du jour, et trouvant ces criminels environnés de ses
troupes: _Fidèles camarades_, dit-il à ses soldats, _que pensez-vous
qu'on doive faire de ces perfides?_ Tous s'écrièrent qu'ils méritaient
la mort. Cette sentence ayant été prononcée par toute l'armée, le
général abandonna les fantassins aux soldats pour les assommer à coups
de bâtons[1063]: c'était l'ancienne punition des déserteurs. Il fit
couper la main droite aux officiers de cavalerie, et trancher la tête
aux simples cavaliers, aussi-bien qu'à Bellénès, à Féricius,et à un
tribun[1064] nommé Curandius, qui dans un combat avait refusé de
charger l'ennemi. Cette sévérité ne manqua pas de trouver des censeurs
parmi les courtisans jaloux de la gloire de Théodose; mais elle
rétablit la discipline en Afrique; et la suite fit connaître que la
vigueur dans l'exercice du commandement est plus salutaire aux soldats
qu'une fausse indulgence[1065].
[Note 1059: Cette ville avait le titre de municipe, _ad municipium
Sugabarritanum_; elle était voisine d'une montagne appelée
Transcellensis; _Transcellensi monti adcline_. Amm. Marc. l. 29, c. 5.
Ptolémée la nomme _Zouchabbari_. Elle était épiscopale.--S.-M.]
[Note 1060: Les uns appartenaient à la 4e cohorte des archers,
_equites quartæ sagittariorum cohortis_; les autres étaient d'un corps
d'infanterie qui portait le nom de Constantiens, _Constantianorum
peditum partent_. Am. Marc. l. 29, c. 5.--S.-M.]
[Note 1061: Cette ville, qui était épiscopale, est mentionnée dans
l'itinéraire d'Antonin, qui la place sur la route de _Calama_ à
_Rusucurrum_.--S.-M.]
[Note 1062: _Reverterunt Gildo et Maximus, Bellenen e principibus
Mazicum et Fericium gentis præfectum ducentes, qui factionem juverant
quietis publicæ turbatoris._ Amm. Marc. l. 29, c. 5. Un passage de
la lettre de saint Augustin à Hésychius, ep. 199, t. 2, p. 758, sert
à indiquer la différence qu'il y avait entre le rang de ces deux
personnages. Bellénès devait à la naissance la qualité de prince des
Maziques, tandis que Féricius était un chef nommé par les Romains. Les
Barbares de l'Afrique, dit ce père de l'Église, sont innombrables,
_sunt apud nos barbaræ innumerabiles gentes_; ils n'ont point de rois,
_non habeant reges suos_, mais des commandants qui leur sont donnés par
les Romains, _sed super eos præfecti a Romano constituantur imperio_.
Il ajoute que ces peuplades et leurs chefs étaient chrétiens, _illi et
ipsi eorum præfecti christiani esse cœperunt_. On aura par la suite
occasion de remarquer que plusieurs des tribus maures et numides
avaient cependant conservé leur ancienne croyance long-temps après
cette époque.--S.-M.]
[Note 1063: _Prisco more militibus dedit occidendos._ Amm. Marc. l. 29,
c. 5.--S.-M.]
[Note 1064: C'était le tribun des archers, _tribunus
sagittariorum_.--S.-M.]
[Note 1065: _Salutaris vigor vincit inanem speciem clementiæ._ C'est un
passage de la 2e lettre de Cicéron à Brutus, qui est cité par Ammien
Marcellin, l. 29, c. 5.--S.-M.]
[Note latérale: LVII.