[--Valens fut à peine arrivé à Antioche, qu'il y rassembla des troupes,
qu'il se hâta de faire marcher vers l'Arménie, pour y renforcer les
corps qui étaient cantonnés dans ce royaume, où il y avait lieu de
craindre que Sapor ne fît de nouvelles tentatives. Après les défaites
du roi de Perse, et la retraite des armées persanes, le jeune roi Para
s'était occupé de réparer les maux que ses états avaient soufferts.
Pendant quelques temps il se laissa guider par les conseils du
connétable et du patriarche Nersès; il ne prit que de sages mesures.
Les princes de Camsar furent remis en possession des provinces de
Schirag et d'Arscharouni[908], dont ils avaient été dépouillés par
Arsace; ce fut la récompense de la valeur qu'ils avaient montrée à
la bataille de Dsirav. Tous les autres dynastes, qui avaient aussi
éprouvé des confiscations sous le gouvernement tyrannique de son
père, en furent amplement dédommagés. Cette conduite qui semblait
promettre un excellent roi, ne se soutint pas long-temps. Le fils
d'Arsace était bien jeune[909], et les corrupteurs de son père se
trouvaient encore à sa cour; le goût des plaisirs s'empara de lui,
il négligea tout-à-fait les soins du gouvernement; sa faiblesse, son
inexpérience et ses inclinations vicieuses, ramenèrent le désordre et
rendirent l'espérance à Sapor. Enfin quand Valens fit repartir[910]
Arinthée], les affaires d'Arménie avaient changé de face. Sapor qui
savait prendre toute sorte de formes, souple et insinuant, fier et
intraitable selon la diversité des circonstances et de ses intérêts,
avait séduit la simplicité du jeune prince, en lui promettant son
alliance et sa protection. Il l'avertissait, avec une bienveillance
apparente, qu'_il exposait sa dignité et même sa personne; que Cylacès
et Artabannès ne lui laissaient que le nom de souverain; qu'il était en
effet leur esclave: et que n'avait-il pas à craindre de deux perfides,
qu'il semblait par une aveugle confiance inviter à une troisième
trahison_[911]? [Cylacès qui, comme nous l'avons déja vu[912], avait
été laissé à Gandsak-Schahastan ou Tauriz, avec un corps de trente
mille hommes d'élite, pour observer les Persans, était entré, dit-on,
en correspondance avec Sapor. Il devait, à ce qu'on assurait, lui
livrer son souverain, le général Térentius, et le connétable. De
grands trésors auraient été sa récompense. Tels étaient les crimes
dont l'accusaient Gnel, prince des Andsévatsiens[913] et plusieurs
des officiers employés dans l'armée de l'Atropatène. Ils en avaient
secrètement averti le roi. Ces imputations, vraies ou fausses[914],
firent impression sur l'esprit de Para; il écrivit aussitôt à Cylacès
pour qu'il laissât son armée sous les ordres de Gnel, et qu'il
vînt sur-le-champ à la cour, afin de s'entendre avec lui, voulant,
disait-il, l'envoyer vers Sapor, qu'il avait dessein de reconnaître
pour son seigneur suzerain. Cylacès s'empressa de quitter son camp,
pour se rendre auprès du roi, qui, pendant plusieurs jours, le combla
de distinctions flatteuses, pour mieux cacher le triste sort qu'on lui
préparait. Un auteur contemporain[915], qui raconte tous ces faits,
ne balance pas à regarder la trahison de Cylacès comme avérée; il
est cependant permis d'en douter. Le mécontentement que la mort de
ce ministre causa aux Romains, qui ne cessèrent d'en faire de vifs
reproches au roi d'Arménie[916], est une preuve au moins qu'ils le
regardaient comme sincèrement attaché à leur parti, qui était celui
des serviteurs fidèles de Para. En examinant avec attention tous les
indices, on est plus disposé à croire que Cylacès et Artabannès,
périrent victimes des intrigues de la faction, qui plus tard par
ses imprudents conseils causa la perte du jeune roi d'Arménie.
Gnel, prince des Andsévatsiens, qui en était le chef à ce qu'il
paraît, ne fut peut-être qu'un aveugle instrument mis en œuvre par
l'astucieuse politique de Sapor. Le roi de Perse, qui n'oubliait jamais
l'accomplissement de ses projets, voulait se venger de deux hommes dont
il redoutait l'habileté, et qui déja lui avaient ravi sa conquête.
Quoiqu'il en soit], Para trop crédule, fit égorger ses deux ministres,
et envoya leurs têtes à Sapor, comme un gage de sa soumission[917].
L'Arménie alors sans conseil et sans défense allait être [encore une
fois] la proie du roi de Perse, si Arinthée ne fût arrivé à propos
pour la mettre à couvert[918]. Sapor, désespéré de perdre le fruit de
son crime, n'osa cependant entrer dans le pays; il envoya des députés
à Valens pour le sommer d'observer le traité, et de ne prendre aucun
parti dans les démêlés des Perses et des Arméniens[919]. Ces envoyés ne
furent pas écoutés.
[Note 908: Voy. t. 1, p. 408, not. 1, liv. VI, § 14.--S.-M.]
[Note 909: _Etiam tum adultum_, dit Ammien Marcellin, l. 30, c.
1.--S.-M.]
[Note 910: Il paraîtrait qu'après la défaite et l'expulsion des Perses,
Arinthée était rentré sur le territoire de l'empire. Ce fait n'est pas
énoncé positivement dans les auteurs anciens que nous possédons; mais
on peut le déduire de leur récit. Les expressions dont Ammien Marcellin
se sert en parlant de ce général, font voir assez clairement qu'il se
rendit deux fois en Arménie. La première il vint secourir Para, après
la mort de Pharandsem; _quas ob causas ad eas regiones Arinthæus cum
exercitu mittitur comes, suppetias laturus Armeniis_. Amm. Marc. l.
27, c. 12. L'assistance d'Arinthée, comme on l'a vu, l. XVII, § 64,
rétablit Para sur son trône. Ce fut après cette heureuse restauration
qu'éclatèrent les intrigues qui agitèrent la cour d'Arménie et
amenèrent la perte des deux ministres Cylacès et Artabannès. Arinthée
n'était pas alors en Arménie; car Faustus de Byzance, en racontant,
liv. 5, c. 6, la conspiration vraie ou supposée de Cylacès, ne parle
que du projet de faire périr le général Térentius avec le roi, pour
remettre l'Arménie au pouvoir des Persans. Si Arinthée avait été alors
dans ce pays, il eût été non moins important pour les conjurés de
s'assurer de sa personne. Enfin la mort de Cylacès et d'Artabannès,
qui jeta le plus grand désordre dans l'Arménie, aurait livré ce pays
aux Perses sans coup férir, sans l'arrivée d'Arinthée, dit Ammien
Marcellin, l. 27, c. 12, _hac clade latè diffusâ, Armenia omnis
perisset impropugnata, ni Arinthæi adventu territi Persæ eam incursare
denuò distulissent_. Après cette explication, il est évident que
l'historien romain fait allusion, dans sa brève narration, aux deux
voyages que le général Arinthée fit en Arménie. Il est probable que cet
officier, après sa première campagne d'Arménie, était venu à Antioche
auprès de Valens qui, en récompense de ses services, le fit consul pour
l'année 372.--S.-M.]
[Note 911: _Inter quæ Sapor immensum quantùm astutus, et cum sibi
conduceret humilis aut elatus, societatis futuræ specie Param ut
incuriosum sui per latentes nuntios increpabat, quod majestatis
regiæ velamento Cylaci serviret et Artabanni._ Amm. Marc. l. 27, c.
12.--S.-M.]
[Note 912: Voyez p. 382, liv. XVII, § 66.--S.-M.]
[Note 913: Ce pays était situé dans la partie méridionale de l'Arménie,
au milieu des montagnes des Curdes. Voyez mes _Mémoires historiques et
géographiques sur l'Arménie_, t. 1, p. 131.--S.-M.]
[Note 914: Il est bien difficile de croire en effet que les deux
ministres, dont les officiers romains ne cessèrent de reprocher la mort
à Para, fussent des partisans de Sapor, qu'ils avaient si fortement
offensé, en lui ravissant l'Arménie; il est évident que les récits
arméniens, qui les chargent d'une dernière trahison, ne font que nous
exposer les accusations de leurs ennemis.--S.-M.]
[Note 915: Cet auteur est Faustus de Byzance. Il raconte, avec toute la
longueur et la satisfaction d'un ennemi, les ruses et les finesses qui
furent employées pour attirer le ministre à la cour.--S.-M.]
[Note 916: _Scribendo ad comitatum assiduè Cylacis necem replicabat et
Artabannis._ Amm. Marc. l. 30, c. 1.--S.-M.]
[Note 917: _Quos ille præceps blanditiarum illecebris interfecit,
capitaque cæsorum ad Saporem ut ei morigerus misit._ Amm. Marc. l. 27,
c. 12.--S.-M.]
[Note 918: _Armenia omnis perisset impropugnata, ni Arinthæi adventu
territi Persæ eam incursare denuò distulissent._ Amm. Marc. l. 27, c.
12.--S.-M.]
[Note 919: _Hoc solo contenti, quòd ad imperatorem misêre legatos,
petentes nationem eamdem, ut sibi et Joviano placuerat, non defendi._
Amm. Marc. l. 27, c. 12.--S.-M.]
[Note latérale: XXXIII.
Valens envoie des troupes dans l'Ibérie.
Amm. l. 27, c. 12.