La rigueur de Valentinien croissait tous les jours. Maximin, préfet des
Gaules, aigrissait de plus en plus son naturel dur et impitoyable. Les
accès de sa colère devenaient plus fréquents, et se marquaient dans
le ton de sa voix, dans l'altération de son visage, dans le désordre
de sa démarche[895]. Ceux qui jusqu'alors avaient par leurs sages
remontrances travaillé à modérer ses emportements, n'osaient plus
ouvrir la bouche: il n'écoutait que Maximin. Il fit assommer un de ses
pages pour avoir dans une chasse découplé un chien plutôt qu'il ne
fallait. Un chef de fabrique lui ayant présenté une cuirasse de fer
très-bien travaillée, s'attendait à en être récompensé: il fut mis à
mort parce que la cuirasse pesait un peu moins que Valentinien n'avait
ordonné. Octavianus qui avait été proconsul d'Afrique[896], encourut
la disgrace du prince. Un prêtre chrétien, chez qui il se tenait
caché, n'ayant pas voulu le découvrir, eut la tête tranchée à Sirmium.
Constantianus, écuyer de l'empereur, fut lapidé pour avoir changé,
sans sa permission, quelques chevaux de son écurie. Athanase était un
cocher du Cirque fort renommé: ses partisans formaient des cabales
en sa faveur. Valentinien le menaça du feu s'il donnait occasion à
quelque émeute; et peu de jours après il lui fit souffrir ce supplice
sur un simple soupçon de magie. Africanus, célèbre avocat, ayant
obtenu un gouvernement, en demandait un autre plus considérable: cette
ambition pardonnable et très-ordinaire lui coûta la vie. Comme Théodose
sollicitait pour lui: _Eh! bien_, dit l'empereur, _puisqu'il n'est
pas content de sa place, je vais lui en donner une autre; qu'on lui
abatte la tête_[897]. Cet ordre cruel fut exécuté. Claude et Salluste,
tribuns de la garde, furent accusés d'avoir parlé en faveur de Procope
lorsqu'il s'était révolté. Le conseil de guerre fut chargé de leur
faire le procès. Comme on ne trouvait pas de preuves contre eux,
l'empereur ordonna aux juges de condamner Claude à l'exil et Salluste
à la mort, promettant de leur accorder leur grace. Les juges obéirent;
mais Valentinien ne tint pas sa parole. Salluste fut décapité, et
Claude ne revint d'exil qu'après la mort de l'empereur. Il fit périr
dans les tourments de la question plusieurs personnes dont on reconnut
trop tard l'innocence. Il employait, contre la coutume, des officiers
de ses gardes pour arrêter les accusés; et ils répondaient sur leur vie
du succès de leur commission. Mais ce qui met le comble à la barbarie,
et ce qui rend ce prince presque comparable à Maximien Galérius, c'est
qu'il avait deux ourses très-carnassières[898], qu'il nourrissait de
cadavres. L'une portait le nom de _Mica_[899], l'autre d'_Innocentia_.
Il prenait grand soin de ces cruels animaux; il avait fait placer leurs
loges à côté de son appartement; des esclaves étaient chargés de les
servir et d'entretenir leur férocité. Après quelques années, il donna
la liberté à Innocentia, et la fit lâcher dans les forêts, étant,
disait-il, content de ses services[900].
[Note 895: _Adeò ut irascentis sæpè vox et vultus et incessus mutaretur
et color._ Amm. Marc. l. 29, c. 3.--S.-M.]
[Note 896: Julien lui avait donné cette charge en l'an 363.--S.-M.]
[Note 897: _Abi, inquit, comes: et muta ei caput, qui sibi mutari
provinciam cupit._ Αmm. Marc. l. 29, c. 3.--S.-M.]
[Note 898: _Duas haberet ursas sævas hominum ambestrices._ Amm. Marc.
l. 29, c. 3.--S.-M.]
[Note 899: _Mica aurea_, c'est-à-dire _la miette d'or_.--S.-M.]
[Note 900: _Innocentiam denique, post multas quas ejus laniatu
cadaverum viderat sepulturas, ut benemeritam in silvas abire dimisit
innoxiam._ Amm. Marc. l. 29, c. 3.--S.-M.]
[Note latérale: XXV.
Lois de Valentinien.
Cod. Th. l. 3, tit. 7, leg. 1; l. 4, tit. 6, leg. 1; l. 6, tit. 7, leg.
1, tit. 9, leg. 1, tit. 11, leg. unic. tit. 14, leg. 1; l. 12, tit. 1,
leg. 38;