Après avoir réprimé les incursions des Barbares qui ravageaient
l'intérieur de la Grande-Bretagne, il voulut en mettre les côtes en
sûreté contre les courses des Saxons. Cette nation avait originairement
habité le pays qu'on nomme aujourd'hui le Holstein, et une partie du
duché de Sleswig[645]. Chassés par les Chattes et les Chérusques,
ils avaient passé l'Elbe, et s'étaient établis entre des marais
alors inaccessibles, dans la contrée occupée par les Francs, qu'ils
avaient forcés de reculer jusqu'aux embouchures du Rhin[646]. De là
ces deux peuples, s'étant joints ensemble dès le temps de Dioclétien,
infestaient la Gaule et la Grande-Bretagne[647]. Les Saxons étaient de
grande taille, fort dispos, et d'une hardiesse extrême. Une longue
chevelure flottait sur leurs épaules; ils étaient vêtus de courtes
casaques, et armés de lances, de petits boucliers et de longues
épées. Accoutumés dès leur bas âge à braver les périls sur mer ainsi
que sur terre, ils montaient de petites barques légères, où sans
aucune distinction de rang tous ramaient, combattaient, commandaient
et obéissaient tour à tour[648]. Après une descente, avant que de
se rembarquer, ils décimaient leurs prisonniers, pour offrir à
leurs divinités d'horribles sacrifices[649]; et plus cruels qu'ils
n'étaient avares, ils traitaient avec barbarie les malheureux qu'ils
avaient transportés dans leur pays, aimant mieux les garder pour leur
faire souffrir de longs tourments, que de recevoir leur rançon[650].
Ce furent ces incursions fréquentes des Saxons, qui firent nommer
_rivages Saxoniques_ les deux côtes opposées de la Gaule et de la
Grande-Bretagne[651]. Théodose poursuivit ces pirates jusqu'aux îles
Orcades, et il en détruisit un grand nombre[652]. Il passa ensuite
sur leurs terres, et sur celles des Francs qui habitaient alors vers
le bas Rhin et le Vahal; il y fit le dégât, et retourna à la cour, où
l'empereur le combla d'éloges, et lui conféra la dignité de général de
la cavalerie[653]. Ces exploits de Théodose, que nous avons racontés
de suite, doivent avoir rempli plus de deux années[654].
[Note 645: C'est dans Ptolémée, l. 2, c. 11, qu'il faut chercher la
première mention des Saxons.--S.-M.]
[Note 646: On peut consulter, au sujet des Saxons, le chap. 16 du
1er livre du savant ouvrage de l'abbé Dubos, intitulé _Histoire
critique de l'établissement de la monarchie française dans les
Gaules_.--S.-M.]
[Note 647: Voyez ci-devant, p. 309, n. 2.--S.-M.]
[Note 648: Les barques avec lesquelles les pirates saxons affrontaient
les tempêtes de l'Océan, étaient faites de bois léger, recouvertes de
peaux; ainsi que le prouvent ces vers de Sidonius Apollinaris, dans son
panégyrique de l'empereur Avitus, v. 369:
Quin et Aremoricus piratam Saxona tractus
Sperabat, cui pelle salum sulcare Britannum
Ludus, et assuto glaucum mare findere lembo.
Le même auteur donne à leurs embarcations le nom de _myoparones_. Ces
barques sont appelées par les anciens auteurs latins de l'Angleterre
_Cyul_ et _Céol_. Le tableau que le savant évêque de Clermont donne
de ce peuple redoutable, et dont Lebeau n'a emprunté que quelques
traits, mérite de se trouver ici. Il s'exprime ainsi en parlant à
son ami Nammatius qui habitait dans le pays des _Santones_ vers les
bouches de la Charente, et qui avait eu plus d'une fois occasion d'y
voir des Saxons. _Inter officia nunc nautæ, modo militis, littoribus
Oceani curvis inerrare contra Saxonum pandos myoparones, quorum quot
remiges videris, totidem te cernere putes archipiratas; ita simul
omnes imperant, parent, docent, discunt latrocinari...... Hostis est
omni hoste truculentior. Improvisus aggreditur, prævisus elabitur;
spernit objectos, sternit incautos: si sequatur, intercipit; si fugiat,
evadit. Ad hoc exercent illos naufragia, non terrent. Est eis quædam
cum discriminibus pelagi non notitia solùm, sed familiaritas. Nam
quoniam ipsa, si qua tempestas est, hinc securos efficit occupandos,
hinc prospici vetat occupaturos, in medio fluctuum scopulorumque
confragosorum, spe superventus læti periclitantur._ Sidon. l. 8, ep. 6,
ed. Sirmond.--S.-M.]
[Note 649: _Priusquam de continenti in patriam vela laxantes, hostico
mordaces ancoras vado vellant, mos est remeaturis, decimum quemque
captorum per æquales et cruciarias pænas, plus ob hoc tristi, quod
superstitioso ritu, necare; superque collectam turbam periturorum
mortis iniquitatem sortis æquitate dispergere._ Sidon. Apoll. l. 8, ep.
6.--S.-M.]
[Note 650: _De capite captivo magis exigere tormenta, quam pretia._
Sidon. Apoll. l. 8, ep. 6.--S.-M.]
[Note 651: Voyez ci-devant, page 307, note 2, livre XVIII, § 18.--S.-M.]
[Note 652: Claudien exprime ainsi en rappelant à Honorius (_in_ III
_cons. Honor._ v. 53) les exploits de son aïeul:
Horrescit..... ratibus.... impervia Thule.
Ille.......... nec falso nomine Pictos
Edomuit, Scotumque vago mucrone secutus,
Fregit Hyperboreas remis audacibus undas.
Ailleurs (_in_ IV _cons. Honor._ v. 26 et seq.), le même poète le
représente vainqueur des Calédoniens, et bravant les rigueurs et les
dangers des mers septentrionales, pour suivre les Saxons et les Pictes
sur les plages lointaines des Orcades et de Thulé, et pour porter ses
ravages jusque chez les Scots dans l'Irlande glacée.
Ille, Caledoniis posuit qui castra pruinis.
............... debellatorque Britanni
Littoris, ac pariter Boreæ vastator et Austri.
Quid rigor æternus cœli, quid sidera prosunt,
Ignotumque fretum? Maduerunt Saxone fuso
Orcades; incaluit Pictorum sanguine Thule;
Scotorum cumolos flevit glacialis lerne.
--S.-M ]
[Note 653: Il paraît que Théodose ne revint d'Angleterre que trois ans
après, en l'an 370, car Ammien Marcellin rapporte, l. 28, c. 3, qu'à
son retour il remplaça Valens Jovinus dans la charge de général de la
cavalerie, _in locum Valentis Jovini successit, qui equorum copias
tuebatur_. Ce Valens Jovinus est le consul de cette année, ce fameux
général, qui avait rendu tant de services à Valentinien, et ce n'est
qu'en l'an 370 qu'il cessa d'exercer les fonctions de commandant de
la cavalerie, comme on peut le voir par la note d'Henri Valois, _ad
Amm._ l. 28, c. 3. On raconte que cet officier fit plusieurs fondations
pieuses à Rheims. Il y fut enterré selon Flodoard, qui donne l'épitaphe
de ce général, dans son histoire de cette ville, l. 1, c. 6.--S.-M.]
[Note 654: Les exploits de Théodose dans les mers du Nord et vers les
bouches du Rhin, contre les pirates Saxons et Francs, sont à peine
indiqués par Ammien Marcellin; c'est dans le panégyrique adressé
par Pacatus à son fils Théodose, § 5, qu'il faut en chercher des
indications souvent bien vagues. Ces paroles, _Quæ Rhenus, aut Vahalis
vidit, aggrediar_, et celles-ci, _attritam pedestribus præliis Bataviam
referam_, nous montrent qu'il combattit sur les rives du Rhin et
du Vahal, et qu'il y vainquit les Barbares en bataille rangée. Cet
autre passage, _Saxo consumptus bellis navalibus offeretur_, rappelle
ses victoires navales sur les Saxons. On ignore le détail de toutes
ces glorieuses expéditions qui lui auraient mérité à si juste titre
le surnom de Saxonicus, comme le dit le panégyriste de son fils.
Il est facile de voir qu'elles durent l'occuper pendant plusieurs
années.--S.-M.]
[Note latérale: XXI.
La ville de Mayence. [_Mogontiacum_] surprise par les Allemans.
Amm. l. 27, c. 10.