Un magistrat de ce caractère n'était capable que de soulever les
esprits. Aussi ne resta-t-il que sept ou huit mois en charge. Juventius
fut mis à sa place vers le milieu de cette année 366. Celui-ci, né à
Siscia, en Pannonie, était questeur lorsqu'il fut nommé préfet de Rome.
Son intégrité et sa prudence le rendaient propre à rétablir le calme.
Son gouvernement aurait été heureux et paisible, si l'ambition n'eût
allumé dans le sanctuaire une querelle sanglante, qui remplit l'Église
de scandale, et la ville de trouble et de tumulte. Le pape Libérius
mourut le 24 de septembre, après avoir tenu le saint-siége plus de
quatorze ans. Le premier octobre suivant, Damase fut canoniquement
élu. Quoiqu'il n'y eût encore qu'un demi-siècle que le christianisme
jouissait de la liberté, la prééminence de l'église romaine avait
attaché tant d'honneur à son siége, qu'il était dès lors un objet de
jalousie pour ces ames mondaines qui ne cherchent dans les dignités
ecclésiastiques que ce qui leur est étranger. C'était dans ce temps-là
que Prétextatus, au rapport de saint Jérôme, disait au pape Damase:
_Faites-moi évêque de Rome, et je me ferai chrétien_[525]. Ammien
Marcellin, prévenu ainsi que Prétextatus des idées grossières du
paganisme, comptant les abus entre les priviléges de l'épiscopat, après
avoir parlé des troubles qui survinrent à l'occasion de l'élection
de Damase, s'exprime en ces termes: _Quand je considère l'éclat qui
environne les dignités de la ville de Rome, je ne trouve pas étrange
que les ambitieux fassent les plus grands efforts pour y obtenir le
siége épiscopal. Ils voient qu'à la faveur de ces places éminentes ils
pourront s'enrichir des pieuses offrandes des dames, se faire porter
dans des chars, paraître superbement vêtus, avoir une table mieux
servie que celle des rois. Cependant_, ajoute-t-il par une réflexion
plus sensée, _ils entendraient bien mieux leur propre bonheur, si
moins occupés de répondre à la grandeur de Rome par celle de leur
dépense, ils se rapprochaient davantage de certains évêques des
provinces, que leur frugalité, leur simplicité, leur modestie, rendent
précieux à la Divinité, et respectables à ses vrais adorateurs_. Ce fut
sans doute cet éclat extérieur de l'épiscopat qui anima Ursinus, diacre
de l'église romaine, à disputer cette dignité à Damase. Ayant formé
un parti, il se fit ordonner contre toutes les règles. La sédition
éclata. Juventius, secondé de Julien, préfet des vivres, condamna à
l'exil Ursinus et ses plus zélés partisans. Le peuple schismatique
les arracha des mains des officiers, et les conduisit à la basilique
Sicinienne, nommée maintenant _Sainte-Marie-Majeure_. Là, comme dans
une citadelle, Ursinus soutint un siége contre le parti de Damase. On
mit le feu aux portes, on découvrit le toit. Le combat fut sanglant,
et cent trente-sept personnes de l'un et de l'autre sexe, souillèrent
de leur sang la basilique. Juventius ne pouvait calmer cet horrible
désordre, et craignant pour sa propre vie, se retira dans une maison de
campagne. Dès que l'empereur en fut instruit, il condamna l'anti-pape
au bannissement. Mais lui ayant permis l'année suivante de revenir, il
fut obligé deux mois après de le bannir une seconde fois: il l'exila
en Gaule. Les schismatiques en son absence soutinrent la révolte; et
quoique Prétextatus, par ordre de Valentinien, les eût chassés à main
armée de la seule église qu'ils possédaient dans l'enceinte de Rome,
ils continuèrent de s'assembler en particulier hors de la ville. En
l'année 371, Valentinien permit à Ursinus de sortir de son exil, et
de se retirer où il voudrait, pourvu qu'il se tînt éloigné de Rome
à la distance de cent milles. Cet esprit brouillon profita encore de
cette indulgence pour se joindre aux Ariens, et exciter de nouveaux
troubles qui ne furent tout-à-fait étouffés qu'en 381, après le concile
d'Aquilée. Gratien, sur la remontrance du concile, bannit Ursinus à
perpétuité. Le pape Damase n'avait point pris de part aux violences que
le zèle outré de ses défenseurs leur avait fait commettre. Ce fut un
prélat aussi illustre par ses vertus que par sa doctrine; et sa mémoire
est en vénération dans l'église qui l'a mis au nombre des saints.
[Note 525: _Facito me Romanæ urbis episcopum, et ero protinùs
christianus._ Hieron. _adv. Joann. Hierosol._, § 8, t. 2, p.
415.--S.-M.]