Procope fut bientôt avantageusement dédommagé de cette perte. Cyzique,
capitale de l'Hellespont, était alors remplie de richesses. Vénustus,
chargé du paiement de toutes les troupes de l'Orient[484], y avait dès
le commencement des troubles transporté la caisse militaire, comme dans
la place la plus sûre. C'était d'ailleurs un des plus riches dépôts
des trésors de l'empire. Deux classes nombreuses d'habitants étaient
sans cesse occupées, l'une à la fabrique de la monnaie, l'autre aux
ouvrages d'une célèbre manufacture pour l'habillement des soldats. La
place était renommée dès le temps des guerres de Mithridate, tant par
l'avantage de sa situation, que par la force de ses murailles. Mais
ce qui faisait alors sa faiblesse, c'est qu'elle était défendue par
Sérénianus[485], chef d'une garnison aussi faible que son commandant.
Procope la fit assiéger par terre et par mer sous la conduite du
général Marcellus, son parent. Les attaques n'eurent d'abord aucun
succès. Les assiégeants étaient accablés d'une grêle continuelle
de traits, de pierres, de javelots, qui rendaient les approches
très-meurtrières. L'unique moyen de prendre la ville était de forcer
l'entrée du port: mais elle était fermée d'une grosse chaîne de fer,
que les vaisseaux, malgré les plus violents efforts, ne purent jamais
rompre. On essaya en vain de la couper à grands coups de hache. Les
soldats, les officiers, épuisés de fatigues, ne demandaient qu'à lever
le siége, lorsqu'un tribun, nommé Alison, obtint qu'on lui permît de
faire une dernière tentative. Pour entrer dans le port, il fallait
tourner le dos aux murs de la ville: le tribun ayant joint ensemble
trois navires, s'en servit comme d'une plate-forme pour y établir
quatre rangs de soldats les uns derrière les autres: le premier rang
restait debout, et les trois autres s'inclinaient de plus en plus,
en sorte que le quatrième se tenait sur les genoux. Leurs boucliers
qu'ils rejetaient en arrière, étant carrés et exactement rapprochés par
les bords, formaient un talus, sur lequel les flèches et les pierres
lancées du haut des murs coulaient comme l'eau sur la pente d'un toit:
cette ordonnance se nommait _tortue_. Elle était en usage dans le siége
des places. Le tribun couvert de cette sorte de défense, approche de
l'entrée du port, et ayant soulevé la chaîne, et placé un des anneaux
sur une enclume, il vint à bout de le rompre à coups de marteaux et de
haches, et d'ouvrir le port à la flotte. La ville se rendit aussitôt.
Cette action mémorable sauva la vie à ce tribun, lorsque, dans la
suite, on fit mourir les partisans de Procope. Valens lui conserva même
son rang dans le service: il périt dans la suite en Isaurie, où il fut
tué par une troupe de brigands. Procope s'étant en diligence transporté
à Cyzique, fit grace à tous les assiégés. Ce fut, selon Philostorge,
à la prière d'Eunomius, que les Ariens avaient nommé évêque de cette
ville, et qu'ils avaient ensuite eux-mêmes déposé. Sérénianus fut
excepté de l'amnistie générale[486]; il fut chargé de fers, et conduit
dans les prisons de Nicée.
[Note 484: _Largitionum apparitor sub Valente._ Amm. Marc. l. 26, c.
8.--S.-M.]
[Note 485: Ce général était comte des domestiques, _domesticorum
comes_, c'est-à-dire commandant des gardes.--S.-M.]
[Note 486: Selon Zosime, l. 4, c. 6, Sérénianus s'était sauvé de
Cyzique, et il avait été pris en Lydie.--S.-M.]
[Note latérale: XLI.
Hormisdas le fils, partisan de Procope.