Pendant que Jovien s'occupait de ces dispositions, on avait consumé
le peu de vivres que Cassianus et Mauricius avaient apportés au camp.
La disette était si extrême, qu'un boisseau de farine se vendait
dix pièces d'or, c'est-à-dire, environ deux cents francs de notre
monnaie. On prit le parti de tuer ce qui restait de bêtes de somme, et
d'abandonner leur charge dans ce désert. Après cette triste nourriture
il ne leur restait plus d'autre ressource que de se manger les uns
les autres[362]. Les soldats se trouvaient dénués de tout, et comme
échappés d'un naufrage. Les mieux armés n'avaient conservé qu'une
moitié de bouclier ou un tronçon de leur lance. La plupart étaient
languissants et malades: tous portaient sur un front abattu la honte du
traité, l'unique fruit de leur expédition. En cet état ils arrivèrent à
Thilsaphata[363], où Procope et Sébastien vinrent joindre l'empereur.
Ils lui rendirent leur hommage à la tête de leurs officiers. Il leur
fit un accueil favorable; et les deux armées réunies se hâtèrent
d'arriver à Nisibe. La vue de cette ville excita dans leurs cœurs un
sentiment de joie mêlé de douleur: elle était depuis long-temps le plus
puissant boulevard de l'empire; elle allait devenir un des remparts de
la Perse. Le prince campa hors de la ville[364]; et le sénat étant
sorti pour le supplier de venir loger dans le palais selon l'usage de
ses prédécesseurs, il n'y voulut pas consentir. Il rougissait sans
doute de voir les Perses prendre sous ses yeux possession d'une ville,
dont ils n'avaient jamais pu se rendre maîtres par la force des armes.
On exécuta ce jour-là, par ordre de l'empereur, un de ces coups-d'état,
que le despotisme regarde comme nécessaires; mais qui rendent toujours
à la postérité le crime douteux et la punition odieuse. A l'entrée de
la nuit on vint saisir à table dans sa tente Jovien premier secrétaire
de l'empereur: on le conduisit dans un lieu écarté, où il fut précipité
dans un puits sans eau, qui fut ensuite comblé de pierres. C'était un
de ces trois braves qui étaient sortis les premiers du souterrain au
siége de Maogamalcha. Après la mort de Julien, quelques-uns l'avaient
proposé comme digne du diadème. Loin d'effacer par sa modestie ce
crime irrémissible aux yeux d'un prince qui n'a pas l'ame élevée, il
aigrissait la jalousie du souverain par des murmures qu'il croyait
secrets, et par les repas trop fréquents qu'il donnait aux officiers de
l'armée.
[Note 362: _In corpora sua necessitas erat humana vertenda._ Amm. Marc.
l. 25, c. 8.--S.-M.]
[Note 363: La position de cette ville est aussi inconnue; on voit
seulement par la direction que suivit l'armée qu'elle devait être à
une certaine distance au sud de Nisibe. La première partie de ce nom
(_Thilsaphata_) semble indiquer qu'elle était sur une hauteur. _Thil_
ou _Tel_ en syriaque et en arabe signifie _une colline_, et par cette
raison, il entre dans la composition de beaucoup de noms géographiques
en Syrie et en Mésopotamie. D'Anville croit dans son traité sur le
cours du Tigre et de l'Euphrate, p. 93, que _Thilsaphata_ répond à
un lieu moderne appelé _Tell-aafar_. Cette opinion me paraît peu
fondée.--S.-M.]
[Note 364: _Extra urbem stativa castra posuit princeps._ Amm. Marc. l.
25, c. 8.--S.-M.]
[Note latérale: XVI.
Nisibe abandonnée aux Perses.
Amm. l. 25, c. 9.
Chrysost. de Sto Babyla et contr. Jul. et Gent. t. 2, p. 576.
Zos. l. 3, c. 33 et 34.
Chron. Alex. vel Pasch. p. 299.