Avant que de quitter Antioche, Julien voulut y laisser des marques
de son mécontentement et de son mépris. Sa philosophie n'avait point
imposé dans cette ville. Son extérieur austère, son éloignement
des théâtres et des divertissements populaires, sa cour peuplée de
sévères platoniciens, lui donnaient un air sauvage dans une ville
qui ne respirait que le luxe et les plaisirs, plus choquée des
ridicules que des vices. On s'était égayé aux dépens du prince par
des chansons et des vers satiriques: on le raillait sur sa petite
taille et sur sa démarche grave et gigantesque: les minuties de sa
superstition, la multitude de ses sacrifices, ses processions, ses
monnaies marquées de figures bizarres, tantôt d'un taureau, tantôt des
divinités monstrueuses de l'Égypte donnaient matière de risée. Mais
la plupart des traits portaient sur sa barbe hérissée[76]: c'était
l'objet éternel des plaisanteries d'un peuple frivole. Des causes
encore plus sérieuses avaient aigri l'humeur des habitants, surtout
des plus riches et des plus injustes. A son arrivée dans Antioche, ils
lui avaient demandé des terres qui étaient vacantes[77]. Lorsqu'il
les eut accordées, les riches s'en emparèrent sans en faire part aux
pauvres. Julien, averti de cette usurpation, les avait retirées de
leurs mains; il en avait assigné le revenu à la commune pour fournir
aux dépenses de la ville. D'ailleurs, les habitants, sans avoir égard
à la droiture de ses intentions, ne lui pardonnaient pas, les uns
d'avoir augmenté la disette par des mesures mal prises, les autres
d'avoir voulu les empêcher de profiter de la misère publique. Tous ces
motifs envenimaient la plume de ces auteurs ténébreux, qui achètent au
péril de leur tête le plaisir criminel de divertir leurs citoyens en
outrageant leur prince[78].
[Note 76: C'est là ce qui le faisait appeler le _bouc_ ou la _chèvre_.
On le nommait encore _Cercops_, à cause de sa taille et de sa démarche;
_Victimarius_, ou le sacrificateur, à cause des nombreuses offrandes
qu'il faisait à ses dieux. On lui donnait aussi, selon saint Grégoire
de Nazianze (_or._ 3, t. 1, p. 82), les noms d'_Idolianus_, de
_Pisæus_, d'_Adonæus_ et de _Causitaurus_, Καυσίταυρος, ou brûleur de
taureaux. Ils lui venaient sans doute des chrétiens qui étaient fort
nombreux à Antioche, car cette ville, malgré sa corruption, qui lui est
reprochée par beaucoup d'autres que Julien, ne laissait pas que d'être
fort zélée pour la religion.--S.-M.]
[Note 77: Selon ce qu'il dit dans son Misopogon (p. 374), il leur avait
accordé trois mille arpents de terre.--S.-M.]
[Note 78: Il paraît que l'attachement des Antiochéniens pour le
christianisme était aussi un des motifs qu'ils avaient pour haïr
Julien. Ils disaient, comme il le rapporte lui-même dans le Misopogon
(p. 357 et 360), que le χ et le κ n'avaient jamais fait de mal à
leur ville. Τὸ Χῖ, φησίν, οὐδὲν ἠδίκησε τὴν πόλιν, οὐδὲ τὸ Κάππα.
Par l'un, ils désignaient le Christ, et, par l'autre, Constance. Les
Antiochéniens regrettaient le dernier, et blâmaient Julien de combattre
le premier.--S.-M.]
[Note latérale: XLI.