Le nom de M. Hare est familier aux lecteurs de _l'Illustration_. Tandis
que Victor Bulla suivait les opérations du côté des Russes, Jimmy Hare
partageait la fortune des armées japonaises. Grâce à ces deux
collaborateurs précieux, nous avons pu, de semaine en semaine, donner
ici la vision authentique, réelle, des péripéties saillantes de la
campagne actuelle.
Il n'aura échappé à personne combien cette image de la guerre,
fidèlement enregistrée par l'objectif, incapable d'un mensonge ou d'une
complaisance, est inattendue, lointaine des tableaux épiques qui nous la
montraient autrefois.
Où sont les batailles pompeuses d'un Wouwerman, qui semblent la
permanente illustration des ronrons de Boileau: «Grand Roy, cesse de
vaincre...»? Où, les théâtrales compositions dans lesquelles Gérard ou
Gros immortalisaient, selon le style décrété par le maître, les
chapitres de l'épopée impériale?
Nous en étions demeurés, comme impressions de guerre, aux panoramas qui
se multiplièrent après la guerre de 1870-1871, aux pittoresques épisodes
de Neuville ou de Detaille. Déjà, auprès d'eux, les patients tableautins
consacrés par M. Meissonier à la guerre d'Italie, son _Solférino_, avec
l'empereur à cheval, comme centre d'intérêt et centre d'action,
apparaissaient un peu faux et guindés. Et voici que la photographie nous
fait toucher du doigt la réalité même.
Revoyez, dans la série d'envois de Victor Bulla que nous donnions il y a
huit jours, ce général en capote grise, qui passe, inspectant les
tranchées entre deux engagements, descendu du piédestal décoratif que
fait à Bonaparte passant les Alpes son cheval fougueux, la crinière
éployée par l'aquilon; cette petite voiture cahotante, attendant les
blessés sanglants. Voyez encore, d'autre part, ce groupe, qu'on nous
montre ici, de soldats japonais s'avançant à l'attaque en rampant
derrière un talus.
La guerre d'aujourd'hui, c'est cela: quelques flocons qui fument au loin
dans le ciel, des hommes qui se glissent à plat ventre, prudents et
profilant, pour s'abriter, de chaque repli du terrain. C'est d'une série
de menus incidents tout pareils qu'est faite désormais, c'est ainsi
qu'on voit une bataille où disparaissent cent mille soldats!
Vous plait-il, maintenant, de connaître l'homme qui a peut-être le plus
contribué à nous apporter cette révélation?
Jimmy Hare, citoyen américain, a cinq pieds cinq pouces. C'est donc un
tout petit homme, aux environs de la cinquantaine. Depuis le
commencement de la campagne, une barbe opulente lui est poussée, une
barbe bien slave, qui lui donne une ressemblance vague avec feu l'amiral
Makharof. Et comme, avec cela, il monte le plus gros, cheval, sans
doute, de toute l'armée japonaise, un robuste trotteur australien, on le
prendrait volontiers, à la taille près, pour un Russe pur sang.
Jimmy Hare n'est pas, selon sa propre expression, un de ces
«pousse-boutons» comme vous ou moi, et un tas d'autres, reporters,
voyageurs, explorateurs et, par-dessus le marché, photographes, qui,
partant d'un pied léger à la recherche de sensations neuves, se
munissent, à tout hasard, d'un appareil portatif, simple et commode à
manoeuvrer, afin de pouvoir, au besoin, rapporter quelques clichés.
Jimmy Hare est essentiellement, exclusivement, le «reporter
photographe», et l'on ne saurait assez dire quel tranquille courage il
déploie dans l'accomplissement de sa rude et périlleuse mission et de
quelle passion il aime son métier, avec ses risques, ses joies, parfois,
ses souffrances!
Lors de la bataille de Wi-Ju, pour avoir le «détail» qui seul importe, à
son avis, il n'hésita pas, trompant la surveillance des censeurs, à
courir au coeur de la bataille. Il fut le premier des correspondants de
guerre qui passa le Yalou, se traînant, à genoux dans les sables. Son
serviteur l'avait abandonné, son cheval était fourbu; mais, le lendemain
matin, pâle, tremblant la fièvre, il développait, joyeux au fond de
l'âme, les plus beaux, les seuls clichés qu'on ait pris là.
Après Liao-Yang, égaré dans la ville, sans couvertures, sans abri,
couchant sur la terre, se nourrissant de blé vert, il demeurait plein de
sérénité.
Ceux qui ont vu et qui verront les centaines d'images saisissantes qu'il
a envoyées du théâtre de la guerre ne sauront jamais les peines qu'elles
ont coûtées.--G. B.
[Illustration: Jimmy Hare, correspondant-photographe du _Collier's
Weekly_ américain et de _l'Illustration_ française.]
[Illustration: OKU, NOGI, KUROKI, NODZU. Les généraux commandant les
quatre armées japonaises, sous les ordres du maréchal Oyama.]
FIN DE LA BATAILLE DE MOUKDEN La bataille de Moukden, dont nous avons,
la semaine dernière, esquissé la première partie jusqu'au 7 mars, a
abouti pour la Russie à une terrible défaite.
Les circonstances de cette formidable mêlée, qui a mis aux prises huit
cent mille hommes pendant douze jours, ne sont pas encore complètement
éclaircies, et ce n'est que beaucoup plus tard qu'on pourra tracer un
tableau exact et détaillé de cette bataille, où le maréchal Oyama et ses
lieutenants, les généraux Kuroki, Nodzu, Oku et Nogi, ont triomphé avec
une si écrasante supériorité. Pourtant la carte ci-contre résume
graphiquement, aussi clairement que possible, les données fournies
jusqu'à présent, par les dépêches.
Les traits pleins terminés en pointes de flèche indiquent toutes les
directions qu'a prises l'irrésistible offensive des Japonais.
C'est le 8 mars que les armées russes du centre et de l'aile gauche,
après l'échec d'une contre-offensive tentée par Kouropatkine lui-même
dans la région de Yan-Si-Toung, au sud-ouest de Moukden, durent se
replier par échelons vers leur deuxième position, sur la rive droite du
Houn-Ho. Depuis plusieurs jours déjà, les convois se hâtaient vers le
nord, sur la route de Tié-Ling, et Kouropatkine pouvait espérer que ses
arrière-gardes contiendraient quelque temps Nodzu et Kuroki au delà du
fleuve qui charriait et dont les ponts avaient été coupés. Mais, dans la
nuit du 8 au 9, le Houn-Ho gela à nouveau. Les divisions de Nodzu ne
perdirent pas une heure: le 9 mars, à 3 heures du matin, elles
traversaient la vallée, se jetaient sur Riousan et pénétraient dans la
montagne, coupant en deux les armées russes entre Moukden et Fouchoun.
Il n'y avait plus un moment à perdre pour évacuer Moukden où 100.000 à
150.000 hommes allaient être investis dès que les avant-gardes de Nogi
et de Nodzu se rejoindraient vers Tavan ou Schanva. L'évacuation eut
lieu dans la nuit du 9 au 10, et le 10 mars, à 10 heures du matin, Oku
et son état-major faisaient sans coup férir leur entrée dans la capitale
de la Mandchourie.
Les traits interrompus à pointes de flèche indiquent les lignes de
retraite des armées russes. Un coup d'oeil sur le croquis permet de
juger la situation de celles de Kaulbars et de Bilderling et d'imaginer
ce que fut leur marche sur Tié-Ling. Trois brigades fraîches, commandées
par Guerschelmann, et intervenant le 11 mars vers Chu-Si-Taï, ont seules
pu conjurer un désastre complet.
L'armée russe semble avoir perdu plus du tiers de son effectif (40.000 à
50.000 prisonniers et 100.000 tués et blessés) et une grande partie de
son artillerie et de ses approvisionnements. Et déjà on signale une
colonne japonaise marchant sur Fakoumen, au nord-ouest de Tié-Ling,
tandis qu'une autre se préparerait à franchir les monts Kama-Ling, à
l'est.
Le maréchal marquis Ivao Oyama, que la victoire de Moukden consacre
grand capitaine, est âgé de soixante-deux ans. Nous avions déjà publié
plusieurs de ses portraits. Celui que nous donnons a été pris, au cours
de la campagne actuelle, par notre correspondant, le photographe
américain J. Hare. Il diffère des précédents par une barbiche que le
généralissime japonais a laissé pousser et qui allège un peu sa lourde
physionomie, aux traits fortement marqués par la petite vérole. Détail à
noter: Ivao Oyama était en France, chargé d'une mission d'études
militaires, au moment où éclata la guerre franco-allemande de 1870-1871,
et il en suivit les péripéties. Rentré au Japon, il fut le premier à
initier l'armée de son pays à la pratique des lois de la guerre des
Etats civilisés, en même temps qu'aux règles de la tactique et de
l'armement modernes. En 1884, il fit un nouveau voyage d'études en
Europe. En 1894-1895, pendant la guerre avec la Chine, il commandait le
second corps d'armée, et c'est lui qui prit alors Port-Arthur aux
Chinois... Il a fait beaucoup mieux depuis.
[Illustration: LES TROUBLES INTÉRIEURS EN RUSSIE.--Conflits sanglants
entre Tartares et Arméniens, à Bakou. Une de nos photographies de la
semaine dernière montrait le champ de carnage, lugubre mais glorieux, de
la colline Poutilov en Mandchourie. Voici encore--et nous nous en
excusons auprès de nos lecteurs--d'autres amoncellements de cadavres, et
ceux-ci sont peut-être plus horribles à voir, car ce ne sont plus des
corps de soldats tombés à l'ennemi: ce sont quelques-unes des victimes
de conflits sanglants qui ont éclaté récemment à Bakou, en Caucasie,
entre la population chrétienne et la population musulmane. Outre 1.500
blessés, on aurait compté 640 morts, dont 340 Arméniens, 260 Tartares,
40 Russes Géorgiens, Polonais ou juifs. Au milieu de tant de
catastrophes qui s'abattent de toutes parts sur la Russie, celle-là
avait passé presque inaperçue.]
[Illustration: Le général Kuroki prenant part lui-même au concours de
tir.]
Le général Kuroki, commandant de la 1ère armée japonaise, n'est pas,
sans répit, l'homme grave, le taciturne que se sont appliqués à
dépeindre les correspondants des journaux sur le théâtre de la guerre.
A une réception organisée au camp en l'honneur des attachés militaires
étrangers, des journalistes accrédités à son armée et des officiers de
son état-major, il avait imaginé d'instituer un grand concours de tir où
les armes devaient être exclusivement des fusils pris sur les Russes. Un
grand choix de prix était offert à l'émulation des lauréats: caisses de
Champagne, de whisky, boîtes de conserves, cigares excellents de la
Havane. La petite fête eut un très vif succès. Son organisateur, le
général Kuroki, le général Fuji, chef d'état-major de la 1ère armée, ne
dédaignèrent pas de disputer aux invités le prix de l'adresse. Allongé
sur une natte, le commandant de la 1ère armée tira exactement le nombre
de balles par lui attribué à chaque concurrent. Il ne fut pas
extrêmement heureux, ajoute-t-on,--ni lui, ni le général Fuji. En
revanche, les deux attachés français, le colonel baron Corvisart et le
capitaine Payeur, furent parmi les vainqueurs.
[Illustration: Le colonel baron Corvisart, attaché militaire
français.--Photographies Hare, copyright by Collier's Weekly. UN
CONCOURS DE TIR ENTRE OFFICIERS JAPONAIS ET ATTACHÉS MILITAIRES
ÉTRANGERS AU CAMP DE KUROKI.]
[ÉVACUATION DES BLESSÉS VERS LES HOPITAUX DE MOUKDEN, APRES UN COMBAT
AUX AVANT-POSTES
_D'après une photographie de notre correspondant, Victor Bulla._ Prise
au commencement de février, après un combat d'avant-postes livré près du
Cha-Bo par un détachement de l'armée de Liniéviteh, la photographie de
Victor Bulla, si tragique qu'elle soit déjà, ne peut donner qu'une
faible idée du spectacle effroyable que présente actuellement la
retraite de l'armée russe tout entière. Au milieu d'avril seulement,
nous pourrons recevoir des documents photographiques sur la bataille
de Moukden et ses désastres.]
[Illustration: LA DEMISSION DU DIRECTEUR DU CONSERVATOIRE.--M. Théodore
Dubois dans son cabinet de travail. _M. Théodore Dubois, directeur du
Conservatoire national de musique et de déclamation, vient de prendre la
résolution de faire valoir ses droits à la retraite. Agé de
soixante-sept ans, il a passé sa jeunesse dans la maison, comme élève,
jusqu'au prix de Rome remporté en 1861; il y compte vingt-cinq années de
service, comme professeur, et il y en a neuf qu'il occupe la direction
où il fut appelé à la mort d'Ambroise Thomas. Pour motiver sa démission,
l'éminent compositeur invoque le besoin de repos, un repos laborieux
d'ailleurs, qu'il entend consacrer à des travaux personnels. En tout
cas, son départ est un événement d'importance dans le monde artistique
dont le Conservatoire est le temple et certains augures croient y voir
le signe précurseur d'une réforme de l'institution._]
[Illustration: L'ORPHELINAT DES ARTS EN FÊTE.--Arrivée des enfants à
l'Ecole des Beaux-Arts.
_Dimanche dernier eurent lieu l'assemblée générale et la distribution
des prix de l'Orphelinat des Arts, dans l'hémicycle de l'Ecole nationale
des Beaux-Arts, sous la présidence de M. Dujardin-Beaumetz. Mme Poilpot,
présidente du comité, exposa la situation de l'oeuvre si utile dont la
regrettée Marie Laurent fut la fondatrice, et le sous-secrétaire d'Etat
prononça une chaleureuse allocution; puis, la séance administrative
terminée, pour la, cérémonie des récompenses, agrémentée d'un attrayant
programme musical, on introduisit les soixante-cinq pensionnaires que de
grands omnibus avaient amenées de Courbevoie, fillettes aux costumes
noirs, aux collerettes blanches, aux cheveux noués d'un ruban blanc. Et,
malgré ces couleurs de deuil, la fête familiale dut le meilleur de son
charme à la présence de ce gracieux bataillon._]
[Illustration: Le chauffeur Audoire. Le mécanicien Mercier. Le prince de
Bulgarie. M. Morizot, ingénieur. COMMENT LE PRINCE FERDINAND DE
BULGARIE, REVENANT DE LONDRES PAR CALAIS, EST ARRIVÉ A PARIS]
Samedi dernier, 11 mars, au moment du court arrêt en gare d'Abbeville du
train rapide numéro 6, allant de Calais à Paris, on vit sortir d'un
wagon-salon un homme de haute taille, ganté de blanc, vêtu d'un ulster,
coiffé d'une casquette, le visage à demi masqué par des lunettes
d'automobiliste aux verres fumés. Il se dirigea vers la locomotive sur
laquelle il monta; un coup de sifflet strident retentit, puis le train
se remit en marche. A 5 h. 20, il stoppait à son terminus; tout le monde
descendait, et alors l'homme mystérieux apparaissait, toujours très
correct, mais quelque peu barbouillé de suie. A peine avait-il touché du
pied le quai de la gare du Nord que tout le haut personnel se
précipitait à sa rencontre en lui prodiguant les marques d'une profonde
déférence. «Enchanté, ravi, déclarait-il; voyage très intéressant; je
recommencerai.» Ce personnage, la chronique l'a déjà révélé, n'était
autre que le prince Ferdinand de Bulgarie. Celui-ci revenant de Londres
et ayant manifesté le désir d'agrémenter d'un numéro inédit le programme
de son déplacement, on s'était empressé de satisfaire la royale
fantaisie de Son Altesse. Voilà comment, en compagnie de M. Morizot,
ingénieur de la traction, du mécanicien Mercier et du chauffeur Audoire,
sur une superbe compound dernier modèle, portant le numéro 4999 et
construite d'après les plans de M. l'ingénieur en chef du Bousquet, le
prince, bravant une pluie battante, put goûter l'ineffable griserie du
120 à l'heure. Par ces temps d'automobilisme, un souverain ne saurait
être plus moderne.
_Documents et Informations._