zele de la Religion y a porté, lesquels ne manqueront de faire tout ce
que la pieté requerra en ce regard. Or quant à present il n'est pas
besoin de ces Docteurs sublimes, qui peuvent estre plus vtiles pardeça
à combattre les vices & les heresies. Ioint qu'il y a certaine sorte
de gens desquels on ne se peut pas bien asseurer faisans métier de
censurer tout ce qui ne vient à leurs maximes, & voulans commander par
tout. Il suffit d'estre veillé au dehors sans avoir de ces epilogueurs
qui considerent tous les mouvemens de vôtre corps & de vôtre coeur
pour en faire regitres, desquels les plus grands Rois mémes ne se
peuv[~e]t defendre. Et puis, que serviroi[~e]t pardela tãt de gens de
cette sorte, quãt à present, si ce n'est qu'ils voulussent s'addonner
à la culture de la terre? Car ce n'est pas tout que d'aller là. Il
faut considerer ce que l'on y fera y estant arrivé. Pour ce qui est
de la demeure du Sieur de Poutrincourt il s'est fourni au depart de
ce qui lui estoit necessaire. Mais s'il prenoit envie à quelques gens
de bien d'y [26] avancer l'Evangile, ie seroy d'avis qu'ils fissent
cinq ou six bandes, avec chacun vn navire bien equippé, & qu'ils
allassent planter des colonies en diverses places de ces quartiers
là, comme à Tadoussac, Gachepé, Campseau, la Héve, Oigoudi, Saincte
Croix, Pemptegoet, KinibeKi, & autres endroits où sont les assemblées
de Sauvages, lesquels il faut que le temps ameine à la Religion
Chrétienne: si ce n'est qu'vn grand Pere de famille tel que le Roy
en vueille avoir la gloire totale, & face habiter ces lieux. Car d'y
penser vivre à leur mode i'estime cela estre hors de nôtre pouvoir.
[_Façon de vivre des Souriquois & Ethechemins._] Et pour le montrer,
leur façon de vivre est telle, que depuis la premiere terre (qui est
la Terre-neuve) insques aux Armouchiquois, qui sont pres de trois cens
lieuës, les hommes vivent vagabons, sans labourage, n'estans iamais
plus de cinq ou six semaines en vn lieu. Pline à fait mention de
certains peuples dits Ichthyophages, c'est à dire Mangeurs de poissons,
viuans de cela. Ceux ci sont tout de méme les trois parts de l'année.
Car venant le Print[~e]ps ils se divisent par troupes sur les rives
de mer insques à [27] l'Hiver, lequel venãt, par ce que le poissõ se
retire au fond des grandes eaux salées, ilz cherchent les lacs & ombres
des bois, où ilz pechent les Castors, dont ilz viv[~e]t, & d'autres
chasses, comme Ellans, Caribous, Cerfs, & autres animaux moindres que
ceux-lá. Et neantmoins quelquefois, en Eté méme ilz ne laissent point
de chasser: & d'ailleurs ont infinie quantité d'oyseaux en certaines
iles és mois de May, Iuin, Iuillet, & Aoust. [_le coucher._] Quant à
leur coucher, vne peau etendue sur la terre leur sert de matelas. Et
en cela n'avons dequoy nous mocquer d'eux, par ce que noz vieux peres
Gaullois en faisoient de méme, & dinoi[~e]t aussi sur des peaux de
chiens & de loups, si Diodore & Strabon disent vray. [_Armouchiquois._]
Mais quant au pais des Armouchiquois & Iroquois, il y a plus grande
moisson à faure pour ceux qui sont poussez d'vn zele religieux, par
ce que le peuple y est beaucoup plus frequent, & cultive la terre,
de laquelle il retire vn grand soulagement de vie. Vray est qu'il
n'entent pas bien la façõ de faire le pain, n'ayant les inventiõs des
moulins, ni du levain, ni des fours; ains broye son blé en certaine
façon de [28] mortiers, & l'empâte au mieux qu'il peut pour le faire
cuire entre deux pierres echauffées au feu: ou bien rotit ledit blé en
epic sur la braise, ainsi que faisoient les vieux Romains, au dire de
Pline. [_Plin. liv._ 18. _chap._ 2. _&_ 10.] Depuis on trouva le moyen
de faire des gateaux souz la cendre: & depuis encore les boulengers
trouverent la façon des fours. Or ces peuples cultivans la terre sont
arretés, ce que les autres ne sont point, n'ayans rien de propre, tels
qu'estoient les Allemans au temps de Tacite, lequel a décrit leurs
anciennes façons de vivre. [_Iroquois._] Plus avant dans les terres
au dessus des Armouchiquois sont les Iroquois peuples aussi arretés,
par-ce qu'ilz cultivent la terre, d'où ils recueillent du blé mahis
(ou Sarazin) dés féves, des bõnes racines, & bref tout ce que nous
avons dit du pays desdits Armouchiquois, voire encore plus, car par
necessité ilz vivent de la terre, estans loin de la mer. Neantmoins ils
ont vn grand lac d'étendue merveilleuse, comme d'environ 60. lieuës,
à lentour duquel ils sont cabãnés. Dans ledit lac il y a des iles
belles & grandes, habitées desdits Iroquois, qui sont vn grand peuple,
& plus on va [29] avant dans les terres plus on les trouve habitées:
[_Nouveau Mexique._] si bien que (s'il en faut croire les Hespagnols)
au pays dit le Nouveau Mexique bien loin pardela lesdits Iroquois, en
tirant au Suroüest, il y a des villes baties, & des maisons à trois &
quatre etages: méme du bestial privé: d'où ils ont appellé vne certaine
riviere _Rio de las Vaccas_, La riviere des Vaches, pour y en avoir
veu en grand nombre paturer le lõg de la riviere. [_Grand lac outre
Canada._] Et est-ce pays directement au Nort à plus de cinq cens lieuës
du vieil Mexique, avoisinant, comme ie croy, l'extremité du grand lac
de la riviere de Canada, lequel (selon le rapport des Sauvages) a
trente journées de long. Ie croiroy que des hommes robustes & bien
composés pourroient vivre parmi ces peuples là, & faire grand fruit
à l'avancement de la Religion Chrétienne. Mais quant aux Souriquois,
& Etechemins, qui sont vagabons & divisés, il les faut assembler par
la culture de la terre, & obliger par ce moyen à demeurer en vn lieu.
Car quiconque a pris la peine de cultiver vne terre il ne la quitte
point aisement. Il cõbat pour la conserver de tout son courage. [30]
Mais ie trouve ce dessein de longue execution si nous n'y allons
d'autre zele, & si vn Roy ou riche Prince ne prent cette cause en main,
laquelle certes est digne d'vn royaume tres-Chrétien. [_Conquete de la
Palestine comparee à celle de la Nouvelle-France._] On a jadis fait
tant de depenses & pertes d'hommes à la reconqueste de la Palestine, à
quoy on a peu proufité: & aujourd'hui à peu de frais on pourroit faire
des merveilles, & acquerir infinis peuples à Dieu sans coup ferir: &
nous sommes touchés d'vne ie ne sçay quelle lethargie en ce qui est du
zele religieux qui bruloit noz peres anciennement. Si on n'esperoit
aucun fruit temporel en ceci ie pardonnerois à l'imbecillité humaine.
Mais il y a de si certaines esperances d'vne bõne vsure, qu'elles
ferment la bouche à tous les ennemis de ce pays là, lesquels le
decrient afin de ne perdre la traite des Castors & autres pelleteries
dont ils vivent, & sans cela mourroyent de faim, ou ne sçauroient à
quoy s'employer. [_Au Roy & à la Royne._] Que s'il plaisoit au Roy,
& à la Royne Regente sa mere, en laquelle Dieu a allume vn brasier
de pieté, prendre goust à ceci (cõme certes elle a faict au rapport
de la Conversiõ des Sauvages baptizés par le [31] soin du Sieur de
Poutrincourt) & laisser quelque memoire d'elle, ou plustot s'asseurer
de la beatitude des cieux par cette action qui est toute de Dieu, on ne
peut dire quelle gloire à l'avenir ce lui seroit d'estre la premiere
qui auroit planté l'Evangile en de si grandes terres, qui (par maniere
de dire) n'ont point de bornes. Si Helene mere de l'Empereur Cõstantin
eust trouvé tant de sujet de bien-faire, elle eust beaucoup mieux
aimé edifier à Dieu des temples vivans que tant d'edifices de marbre
dont elle a rempli la terre saincte. Et au bout l'esperance de la
remuneration temporelle n'en est po[~i]t vaine. Car d'une part le Sieur
de Poutrincourt demeure toujours serviteur du Roy en la terre que sa
Maiesté luy a octroyée: en laquelle il seroit le rendezvous & support
de tant de vaisseaux qui vont tous les ans aux Terres neuves, où ilz
reçoivent mille incommodités, & en perit grand nombre, comme nous
avons veu & oui dire. [_Moyens pour aller aux Molucques par le Ponant
& le Nort._] Dailleurs penetrant dans les terres, nous pourrions nous
rendre familier le chemin de la Chine, & des Molucques par vn climat
& parallele t[~e]peré, en faisant quelques statiõs ou [32] demeures
au Saut de la grande riviere de Canada, puis aux lacs qui sont plus
outre, le dernier desquels n'est pas loin de la grande mer Occidentale,
par laquelle les Hespagnols vont aujourd'hui en l'Orient: Ou bien on
pouroit faire la méme entreprise par la riviere de Saguenay, outre
laquelle les Sauvages rapportent qu'il y a vne mer dont ilz n'ont veu
le bout, qui est sans doute ce passage par le Nort, lequel en vain l'on
a tant recherché. [_Vtilités._] De sorte que nous aurions des epices,
& autres drogues sans les mendier desdits Hespagnols, & demeureroit
és mains du Roy le proufit qu'il tire de nous sur ces denrées:
Laissant à part l'vtilité des cuirs, paturages, pecheries, & autres
biens. Mais il faut semer avant que recuillir. Par ces exercices on
occuperoit beaucoup de ieunesse Françoise, dont vne partie languit ou
de pauvreté, ou d'oisiveté: ou vont aux provinces etrangeres enseigner
les metiers qui nous estoient iadis propres & particuliers, au moyen
dequoy la France estoit remplie de biens, au lieu qu'aujourd'hui vne
longue paix ne l'a encore peu remettre en son premier lustre, tant
[33] pour la raison que dessus, que pour le nombre de gens oisifs, &
mendians valides & volontaires que le public nourrit. [_Chiquanerie._]
Entre lesquelles incommodités on pourrait mettre encore le mal de
la chiquanerie qui mange nostre nation, dõt elle a esté blamée de
tout temps. A quoy [_Ammiã Marcellin._] seroit aucunement obvié par
les frequ[~e]tes navigations: estant ainsi qu'une partie de ceux qui
plaident auroient plustot fait de conquester nouvelle terre, demeurans
en l'obeissance du Roy, que de poursuivre ce qu'ilz debattent avec
tant de ruines, longueurs, solicitudes, & travaux. Et en ce ie repute
heureux tous ces pauvres peuples que ie deplore ici. [_Felicité des
Sauvages._] Car la blafarde Envie ne les amaigrit po[~i]t ilz ne
ressentent point les inhumanités d'vn qui sert Dieu en torticoli, pour
souz cette couleur tourmenter les hommes; ilz ne sont point sujets au
calcul de ceux qui manquans de vertu & de bonté s'affublent d'vn faux
pretexte de pieté pour nourrir leur ambition. S'ilz ne conoissent point
Dieu, au moins ne le blasphement ilz point, comme font la pluspart des
Chretiens. Ilz ne sçavent que c'est d'empoisonner, ni de corrompre la
[34] chasteté par artifice diabolique. Il n'y a point de pauvres, ny
de mendians entre eux. Tous sont riches, entant que tous travaillent
& vivent. Mais entre nous il va bien autrement. Car il y en a plus de
la moitié qui vit du labeur d'autrui, ne faisant aucun metier qui soit
necessaire à la vie humaine. Que si ce païs là estoit etabli, tel y a
qui n'ose faire ici ce qu'il feroit là. [_Pour ceux qui vont en la N.
France._] Il n'ose point ici estre bucheron, laboureur, vigneron, &c.
par ce que sõ pere est chiquaneur, barbier, apothicaire &c. Et là il
oublieroit toutes ces aprehensions de reproche, & prendroit plaisir à
cultiver sa terre, ayant beaucoup de compagnons d'aussi bonne maison
que lui. Et cultiver la terre c'est le metier le plus innocent, & plus
certain, exercice de ceux de qui nous sommes tous descendus, & de ces
braves Capitaines Romains qui sçavoient domter & ne point estre domtés.
Mais depuis que la pompe & la malice se sont introduits parmi les
hommes, ce qui estoit vertu a tourné en reproche, & les faineans sont
venus en estime. [_A la Royne._] Or laissons ces gens là, & revenons au
Sieur de Poutrincourt, ains plustot a vous, ô Royne Tres-Chretienne,
[35] la plus grande, & plus cherie des cieux que l'oeil du monde voye
en la rõde qu'il fait chaque iour alentour de cet vnivers. Vous qui
avés le maniement du plus noble Empire dici bas, Quoy souffrirez vous
de voir vn Gentil-hõme de si bonne volonté sans l'employer & sans le
secourir? Voulez vous qu'il emporte la premiere gloire du monde par
dessus vous, & que le triomphe de cet affaire luy demeure sans que
vous y participiés? Non, non, Madame, il faut que le tout vous en soit
rapporté, & que cõme les etoilles empruntent leur lumiere du soleil,
aussi que du Roy & de vous qui nous l'avés dõné toutes les belles
actiõs des François dep[~e]dent. Il faut donc prevenir cette gloire, &
ne la ceder à autre, tandis que vous avés vn Poutrincourt bon François,
& qui a servi le feu Roy de regretable memoire vôtre Epoux (que Dieu
absolve) en des affaires d'Estat dont les histoires ne font mention.:
En haine dequoy sa maison & ses biens ont passé par l'examen du feu. Il
ne passe point l'Ocean pour voir le païs, comme ont fait préque tous
les autres qui ont entrepris de semblables navigations [36] aux dépens
de noz Roys. Mais il mõtre par effect quelle est son intentiõ, si bien
qu'on n'en peut point douter, & ne hazarderez rien maintenant quand
vôtre Majesté l'employera à bon escient à l'amplificatiõ de la religion
Chrétienne és terres Occidentales d'outre mer. Vous reconoissez son
zele, le vôtre est incomparable, mais il faut aviser où se pourra
mieux faire vôtre emploite. Ie louë les Princesses & Dames qui depuis
quinze ans ont dõné de leurs biens pour le repos de ceux ou celles qui
se veulent sequestrer du monde. Mais i'estime (sauf correction) que
leur pieté seroit plus illustre si elle se montroit envers ces pauvres
peuples Occidentaux qui gemissent, & dont le defaut d'instruction crie
vengeance à Dieu contre ceux qui les peuvent ayder à estre Chrétiens,
& ne le font pas. Vne Royne de Castille a esté cause que la religion
Chrétienne a esté portée és terres que tient l'Hespagnol en Occident:
faites ô lumiere des Roynes du monde, que par vous bientot on oye
eclater le nom de Dieu par tout ce monde nouveau où il n'est point
encore coneu. Or reprenant le fil de mõ [37] Histoire, puisque nous
avons parlé du voyage dudit Sieur de Poutrincourt, il ne sera point
hors de propos si apres avoir touché les incommodités & longueurs de sa
navigation, qui l'ont reculé d'vn an, nous disons vn mot du retour de
son vaisseau. Ce qui sera bref, d'autant qu'ordinairement sont bréves
les navigations qui se font des terres Occidentales en deça hors le
Tropique du Cancre. [_Liv. 1. ch._ 24. & _li._ 2. _ch._ 41. & 42.]
I'ay rendu la raison de cela en mon Histoire de la Nouvelle-France,
où ie renvoye le Lecteur: comme aussi pour sçavoir la raison pourquoy
en Eté la mer y est remplie de brumes en telle sorte que pour vn jour
serein il y en a deux de broüillas: & deux fois m'y suis trouvé parmi
des brumes de huict jours entiers. [_Que c'est ce Banc Voy la dite
Histoire liv._ 2. _chap._ 24.] Ceci e esté cause que ledit Sieur de
Poutrincourt renvoyant son fils en France pour faire nouvelle charge,
il a demeuré aussi long temps à gaigner le grand Banc aux Moruës
depuis le Port Royal, comme à gaigner la France depuis ledit Banc: &
toutefois depuis icelui Banc jusques à la terre de France il y a huit
cens bonnes lieuës: & de là méme jusques audit Port Royal il n'y en
a gueres [38] plus de trois cens. C'est sur ledit Banc qu'on trouve
ordinairement tout l'Eté force navires qui font la Pecherie des Moruës
qu'on apporte pardeça, lesquelles on appelle Moruës de Terre-neuve.
Ainsi le fils dudit Sieur de Poutrincourt (dit le Baron de Sainct
Iust) arrivãt audit Banc fit provision de viande freche, & pecherie
de poisson. [_La maniere de cette pecherie, voy au lieu sus-dit._] En
quoy faisant il eut en rencontre vn navire Rochelois & vn autre du
Havre de Grace, d'où il eut nouvelles de la mort lamentable de nôtre
defunct bon Roy, sans sçavoir par qui, ni comment. Mais apres eut en
rencontre vn autre navire Anglois, d'où il entendit la méme chose,
accusans du parricide des gens que ie ne veux ici nõmer: car ils le
disoient par haine & envie, n'ayans plus grans adversaires qu'eux.
[_En_ 15. _jours du Banc en France._] En quinze jours donc ledit
Sieur de Sainct Iust fut rendu dudit Banc en France, ayant toujours
eu vent en poupe: navigation certes beaucoup plus agreable que celle
du vingtsixieme de Février mentionnée-ci-dessus. Les gens du Sieur de
Monts partirent du Havre de Grace neuf ou dix jours apres ledit jour
26. Février pour aller à Kebec, 40. lieuës pardela [39] la riviere de
Saguenay, où icelui Sieur de Monts s'est fortifié. Mais ilz furent
contraints de relacher pour les mauvais vents. Et là dessus courut
vn bruit que le Sieur de Poutrincourt estoit peri en mer, & tout son
equipage. A quoy ie n'adjoutay onques foy, croyant pour certain que
Dieu l'aidera, & le fera passer par-dessus toutes difficultez. [_Kebec
Fort du Sieur de Monts._] Nous n'avons encore nouvelles dudit Kebec, &
en attendons bien-tot. Mais ie puis dire pour la verité que si jamais
quelque chose de bon reüssit de la Nouvelle-France la posterité en
aura de l'obligatiõ audit Sieur de Monts autheur de ces choses, auquel
si on n'eust point oté le privilege qui lui avoit esté baillé pour la
traite de Castors & autres pelleteries, aujourd'hui nous aurions force
bestiaux, arbres fruictiers, peuples, & batim[~e]s en ladite province.
Car il a desiré ardamment de voir pardela les affaires etablies à
l'honneur de Dieu & de la France. Et jaçoit qu'on lui ait oté le sujet
de continuer, si ne s'est il point decouragé jusques à present de
faire ce qu'il a peu, ayant fait batir vn Fort audit Kebec, avec des
logemens fort beaux & commodes. En ce lieu de Kebec cette [40] grande &
immense riviere de Canada est reduite à l'étroit, & n'a que la portée
d'vn fauconneau de large, abõdante en poissons autant que riviere du
monde. Pour le pays il est beau à merveilles, & abondant en chasse.
Mais estant en pays plus froid que le port Royal, assavoir quatre
vingtz lieuës plus au Nort, aussi la pelleterie y est elle beaucoup
plus belle. Car (entre autres) les Renars y sont noirs, & d'vn poil si
beau, qu'il semble faire honte à la Martre. Les Sauvages du Port Royal
y peuvent aller en dix ou douze jours par le moyen des rivieres sur
lesquelles ils navigent préque jusques à la source, & de là portans
leurs petits canots d'écorce par quelque espace dans les bois, ils
gaignent vne autre riviere qui va tomber dans ledit fleuve de Canada,
& ainsi expedient bien-tot de lõgs voyages: ce que de nous-mémes ne
sçaurions faire en l'etat qu'est le païs. Et par mer audit Kebec il
y a dudit Port Royal plus de quatre cens lieuës en allant par le Cap
Breton. Ledit Sieur de Monts y auoit envoyé des vaches dés il y a deux
ans & demi, mais faute de quelque femme de village qui entendist le
[41] gouvernement d'icelles, on en a laissé mourir la pluspart en se
dechargeant de leurs veaux. [_Femmes combien necessaires._] En quoy
se reconoit combien vne femme est necessaire en vne maison, laquelle
ie ne sçay pourquoy tant de gens rejettent, & ne s'en peuvent passer.
Quant à moy ie seray toujours d'auis qu'en quelque habitation que ce
soit on ne fera jamais fruit sans la compagnie des femmes. Sans elles
la vie est triste, les maladies viennent, & meurt on sans secours.
C'est pourquoy ie me mocque de ces mysogames qui leur ont voulu tant
de mal, & particulierement i'en veux à ce fol qu'on a mis au nombre
des sept Sages, lequel disoit que la femme est vn mal necessaire, veu
qu'il n'y a bien au monde comparable à elle. [_Ecclesi._ 4 _vers._ 10.]
Aussi Dieu la il baillée _pour compagne à l'homme, afin de l aider
& consoler_: & le Sage dit que _Malheureux est l'hõme qui est seul,
car il n'a personne qui l echauffe, & s'il tombe en la fosse il n'a
personne pour le relever_. Que s'il y a des femmes folles, il faut
estimer que les hommes ne sont point sãs faute. De ce defaut de vaches
plusieurs se sont ressentis, car estant tombés malades ilz n'ont pas
eu toutes les douceurs [42] qu'autrement ils eussent euës, & s'en sont
allez promener aux champs Elisées. [_Conspiration chatiee._] Vn autre
qui auoit esté de nôtre voyage, n'eut point la patience d'attendre
cela, & voulut gaigner le ciel par escalade dés le commencement de
son arrivée, par vne conspiration contre le sieur Champlein son
Capitaine. Les complices furent condemnés aux galeres, & ramenés en
France. [_Voyage aux Iroquois._] L'Eté venu assavoir il y a vn an,
ledit Champlein desireux de voir le païs des Iroquois, afin qu'en
son absence les Sauvages ne se saisissent point de son Fort, il leur
persuada d'aller là faire la guerre, & partirent avec lui & deux autres
François, en nõbre de quatre-vingts ou cent, iusques au lac desdits
Iroquois, à deux c[~e]s lieües loin dudit Kebec. [_Peuples ennemis._]
De tout temps il y a eu guerre entre ces deux nations, comme entre les
Souriquois & Armouchiquois: & se sont quelquefois elevés les Iroquois
jusques au nõbre de huit mille hommes, pour guerroyer & exterminer
tous ceux qui habitoient la grande riviere de Canada: comme il est
à croire qu'ils ont fait, d'autant que là n'est plus aujourd'hui le
langage qui s'y parloit au [43] temps de Iacques Quartier, qui y fut
il y a quatre-vingts ans. [_Guerre._] Ledit Champlein avec ses troupes
arrivé là, ilz ne se peurent si bien cacher qu'ilz ne fussent apperceuz
de ces peuples, qui ont toujours des sentinelles sur les avenües de
leurs ennemis: & s'estans les vns & les autres bien remparés, il fut
convenu entre eux de ne point combattre pour ce jour là, mais de
remettre l'affaire au lendemain. Le temps lors estoit serein: si bien
que l'Aurore n'eut point plutot chassé les ombres de la nuit, que la
rumeur s'emeût par tout le camp. Quelque enfant perdu des Iroquois
ayant voulu sortir de ses rempars, fut transpercé non d'un trait
d'Apollon, ou de l'Archerot aux yeux bendés, mais d'un vray trait
materiel & bien poignant qui le mit à la renverse. Là dessus, la colere
monte au front des offensés & chacun se met en ordre pour attaquer &
se defendre. Comme la troupe des Iroquois s'avançoit, Champlein qui
avoit chargé son mousquet à deux balles, voyant deux Iroquois marcher
devant avec des panaches sur la tête, se douta que c'estoient deux
Capitaines, & voulut s'avancer [44] pour les mirer. Mais les Sauvages
de Kebec l'empecherent, disans: Il n'est pas bon qu'ilz te voyent,
car incontinent, n'ayans point accoutumé de voir telles gens, ilz
s'en fuiront. Mais retire toy derriere le premier rang des nôtres, &
puis quand nous serons prets, tu devanceras. Ce qu'il fit: & par ce
moyen furent les deux Capitaines tout ensemble emportés d'vn coup de
mousquet. [_Victorie._] Lors victoire gaignée. Car chacun se debende,
& ne restoit qu'à poursuivre. [_Tabagie, c'est fest[~i]._] Ce qui fut
fait avec peu de resistance, & emporterent environ cinquante têtes de
leurs ennemis, dont au retour ilz firent de merveilleuses fêtes en
Tabagies, danses, & chansons continuelles, selon leur coutume.
[7] The Conversion of the Savages who have been baptized in New France
during this year, 1610.
[_Matth. 24, verse 14._]