PAR grace & priuilege du Roy, il est permis à Iean Millot Marchant

Libraire en la ville de Paris, d'imprimer, ou faire imprimer,

vendre & distribuer par tout nostre Royaume tant de fois qu'il luy

plaira, en telle forme ou caractere que bon luy semblera, vn liure

intitulé LA CONVERSION DES SAVVAGES composé par MARC LESCARBOT

Advocat en la Cour de Parlement. Et ce jusques au temps & terme de

six ans finis & accomplis, à compter du jour que ledit livre sera

achevé d'imprimer. Pendant lequel temps defences sont faictes à

tous Imprimeurs, Libraires, & autres de quelque estat, qualité,

ou condition qu'ils soient, de non imprimer, vendre, contrefaire,

ou alterer ledit liure, ou aucune partie d'iceluy, sur peine de

confiscation des ex[~e]plaires, & de quinze cens livres d'amende

appliquable moitié à nous, & moitié aux pauvres de L'hostel Dieu

de cette ville de Paris, & despens dommages, & interests dudit

exposant: Nonobstant toute clameur de Haro, Chartre Normande,

Privileges, lettres ou autres appellations & oppositions formees à

ce contraires faictes ou a faire. Donné à Paris le neufiesme iour

de Septembre l'an de grace 1610. Et de nostre regne le premier.

Par le Roy en son Conseil.

Signé, BRIGARD.

[vi] Extract from the Royal License.

BY the grace and prerogative of the King, permission is granted

to Jean Millot, Bookseller in the city of Paris, to print or to

have printed, to sell and distribute throughout all our Kingdom,

as often as he may desire, in such form or character as he may see

fit, a book, entitled: THE CONVERSION OF THE SAVAGES, composed by

MARC LESCARBOT, Counsellor in the Court of Parliament. And this to

remain valid until the expiration of six complete years, counting

from the day on which the printing of said book shall be finished.

During said period of time all Printers, Booksellers, and other

persons of whatsoever rank, quality, or condition are prohibited

from publishing, selling, imitating, or changing said book or any

part thereof, under penalty of confiscation of the copies, and of

fifteen hundred livres fine, one-half of which is to be paid to

us, and one-half to the poor of the town hospital in this city

of Paris, together with the costs, damages, and interests of the

aforesaid petitioner: notwithstanding all cries of Haro, Norman

Charter,[4] Licenses, letters, or other appeals and counter-claims,

opposed to this now or in future. Given at Paris on the ninth day

of September, in the year of grace, 1610, and in the first of our

reign.

By the King in Council.

Signed, BRIGARD.

[7] La Conversion des Sauvages qui ont esté baptisez en la

Nouuelle-France, cette annee 1610.

[_Matth._ 24. _vers._ 14.]

LA parole immuable de nôtre Sauveur Iesus-Christ nous temoigne par

l'organe de sainct Matthieu que _l'Euangile du royaume des cieux sera

annoncé par tout le monde, pour estre en temoignage à toutes nations,

avant que la consommation vienne_. Nous scavons par les histoires que

la voix des Apôtres a eclaté par tout le monde de deça dés il y a

plusieurs siecles passez, quoy qu'aujourd'hui les royaumes Chrétiens

en soient la moindre partie. Mais quant au nouveau monde decouvert

depuis environ six-vingts ans, nous n'auons aucun vestige que la

parole de Dieu y ait onques [8] esté annoncée avant ces derniers

temps, si ce n'est que nous voulions adjouter quelque foy à ce que

Iehan de Leri rapporte, que comme il racontoit vn jour aux Bresiliens

les grandes merveilles de Dieu en la creation du monde, & mysteres

de nôtre redemption, vn vieillart lui dit qu'il auoit oui dire à son

grand pere qu'autrefois vn homme barbu (or les Bresiliens ne le sont

point) estoit venu vers eux, & leur avoit dit choses semblables: mais

qu'on ne le voulut point écouter, & depuis s'estoi[~e]t entre-tuez &

mangez les vns les autres. Quant aux autres nations de dela quelques

vns ont bien quelque sourde nouvelle du deluge, & de l'immortalité

des ames, ensemble dela beatitude des bi[~e]vivans apres cette vie,

mais ils peuvent avoir retenu cette obscure doctrine de main en main

par tradition depuis le cataclisme vniversel qui avint au temps de

Noé. Reste donc à deplorer la miserable condition de ces peuples

qui occupent vne terre si grande, que le monde de deça ne vient en

comparaison avec elle, si nous comprenons la terre qui est outre le

detroit de Magellan dite, [9] _Terra del fugo_, tant en son etenduë

vers la Chine, & le Iapan, que vers la Nouvelle Guinée: comme aussi

celle qui est outre la grande riviere de Canada, qui s'estend vers

l'Orient & est baignée de la grande mer Occidentale. Toutes lesquelles

contrees sont en vne miserable ignorance, & n'y a point d'apparence

qu'elles aient onques eu le v[~e]t de l'Evangile, sinon qu'en ce

dernier siecle l'Hespagnol parmi la cruauté & l'avarice y a apporté

quelque lumiere de la religion Chrétienne. Mais cela est si peu

de chose, qu'on n'en peut pas faire si grand estat qu'il pourroit

sembler, d'autant que par la confession méme de ceux qui en ont écrit

les histoires ils ont preque tué tous les naturels du païs, & en fait

nombre vn certain historien, de plus de vingt millions, dés il y a

soixante dix ans. L'Anglois depuis vingt-cinq ans a pris pié en vne

terre qui git entre la Floride, & le païs des Armouchiquois, laquelle

terre a esté appellée Virginie en l'honneur de la defuncte Royne

d'Angleterre. Mais cette nation fait ses affaires si secretement, que

peu de gens en sçauent de [10] nouvelles certaines. Peu apres que i'eu

publié mon Histoire de la Nouvelle France on fit vn embarquem[~e]t

de huit cens hommes pour y envoyer. Il n'est point mention qu'ils se

soient lavé les mains au sang de ces peuples. En quoy ils ne sont ni

à loüer, ni à blamer: car il n'y a aucune loy, ni aucun pretexte,

qui permette de tuer qui que ce soit, & méme ceux des biens desquelz

nous-nous emparons. Mais ils sont à priser s'ils montrent à ces

pauvres ignorans le chemin de salut par la vraye & non fardée doctrine

Evangelique. Quant à noz François ie me suis assez plaint en madite

Histoire de la poltronnerie du temps d'aujourd'huy, & du peu de zele

que nous avons soit à redresser ces pauvres errans, soit à faire que

le nom de Dieu soit coneu exalté & glorifié en ces terres d'outre mer,

où jamais il ne le fut. Et toutefois nous voulons que cela porte le

nom de France, nom tant auguste & venerable, que nous ne pouvons sans

honte nous glorifier d'vne France qui n'est point Chrétienne. Ie sçay

qu'il ne manque pas de gens de bõne volonté pour y aller. Mais pourquoy

[11] l'Eglise, qui possede tant de biens; mais pourquoy les Grands,

qui sont tant de depenses superflues, ne financent-ilz quelque chose

pour l'execution d'vn si sainct oeuvre? Deux Gentils-hommes pleins

de courage en ces derniers t[~e]ps se sont trouvez zelés à ceci, les

Sieurs de Monts, & de Poutrincourt, lesquels à leurs dépens se sont

enervés, & ont fait plus que leurs forces ne pouvoient porter. L'vn

& l'autre ont continué jusques à present leurs voyages. Mais l'vn a

esté deceu par deux fois, & est tombé en grand interest pour s'estre

rendu trop credule aux paroles de quelques vns. Or d'autant que les

dernieres nouvelles que nous avons de nôtre Nouvelle-France viennent

de la part du Sieur de Poutrincourt, nous dirons ici ce qui est de son

fait: & avons iuste sujet d'exalter son courage, entant que ne pouvant

viure parmi la tourbe des hommes oisifs, dont nous n'abondons que

trop; & voyant nôtre France comme languir au repos d'vn calme ennuieux

aux hõmes de travail: apres avoir en mille occasions fait preuve de

sa valeur depuis vingt quatre ans ença; il a voulu coroner [12] ses

labeurs vrayement Herculeens par la cause de Dieu, pour laquelle

il employe ses moyens & ses forces, & va hazardant sa vie, pour

accroitre le nombre des citoyens des cieux, & amener à la bergerie de

Iesus-Christ nôtre souverain Pasteur, les brebis egarées, lesquelles il

seroit bien-seant aux Prelats de l'Eglise d'aller recuillir (du moins

contribuer à cet effect) puis qu'ils en ont le moyen. Mais avec combien

de travaux s'est-il employé jusques ici à cela? Voici la troisieme

fois qu'il passe le grand Ocean pour parvenir à ce but. La premiere

année se passa avec le sieur de Monts à chercher vne demeure propre &

vn port asseuré pour la retraite des vaisseaux & des hommes. Ce qui

ne succeda pas bien. La seconde année fut employée à la mesme chose,

& lors il estoit en France. En la troisieme nous fimes epreuve de la

terre, laquelle nous rendit abondamment le fruict de nôtre culture:

Cette annee icy voyant par vne mauvaise experience que les hommes sont

trompeurs, il ne s'est plus voulu attendre à autre qu'à luy-méme, &

[s']est mis en mer le 26. Fevrier, ayant eu [13] temps fort contraire

en sa navigation, laquelle a esté la plus longue dont i'aye jamais ouï

parler. Certes la nôtre nous fut fort ennuieuse il y a trois ans, ayans

esté vagabons l'espace de deux mois & demi sur la mer avant qu'arriver

au Port Royal. Mais en cette-ci ils ont esté trois mois entiers. De

sorte qu'vn indiscret se seroit mutiné jusques à faire de mauvaises

conspirations: toutesfois la benignité dudit Sieur de Poutrincourt &

le respect du lieu où il demeuroit à Paris, lui ont serui de bouclier

pour luy garentir la vie. [_Terrir, c'est à dire decouvrir la terre._]

La premiere côte où territ iceluy Sieur de Poutrincourt fut au port au

Mouton. De là parmi les brouïllas qui sont fort frequens le long de

l'Eté en cette mer, il se trouva en quelques perils, principalement

vers le Cap de Sable, où son vaisseau pensa toucher sur les brisans.

[_Hist. de la Nouvelle-France liv._ 2. _chap._ 37. _p._ 527.] Depuis

voulant gaigner le Port Royal, il fut porté par la violence des vents

quarante lieuës par-dela, c'est à sçavoir à la riviere de Norombega

tant celebrée & fabuleusement décrite par les Geographes & Historiens,

ainsi que i'ay monstré en madite Histoire, là où se pourra voir cette

navigation par la Table geographique [14] que i'y ay mise. De-là il

vint à la riviere sainct Iehan qui est vis à vis du Port Royal pardela

la Baye Françoise, où il trouva vn navire de S. Malo, qui troquoit avec

les Sauvages du païs. Et là il eut plainte d'vn Capitaine Sauvage qu'vn

dudit navire lui auoit ravi sa femme, & en abusoit: dont ledit Sieur

fit informer, & print celui là prisonnier, & le navire aussi. Mais il

laissa aller ledit navire & les matelots se contentant de garder le

malfaiteur: lequel neantmoins s'evada dans vne chaloupe & se retira

avec les Sauvages, les detournant de l'amitié des François, comme nous

dirons ci-apres. En fin arriués audit Port Royal il ne se peut dire

avec combien de ioye ces pauvres peuples receurent ledit Sieur & sa

compagnie. Et de verité le sujet de cette ioye estoit d'autant plus

grand qu'ils n'avoient plus d'esperance de voir les François habiter

aupres d'eux, desquels ils auoient ressenti les courtoisies lors que

nous y estions, dont se voyans priués, aussi pleuroient ils à chaudes

larmes quand nous partimes de là il y a trois ans. En ce Port Royal est

la demeure [15] dudict sieur de Poutrincourt, le plus beau sejour que

Dieu ait formé sur la terre, remparé d'un rang de 12 ou 15. lieuës de

montagnes du côté du Nort, sur lesquelles bat le Soleil tout le iour: &

de cotaux au côte du Su, ou Midi: lequel au reste peut contenir vingt

milles vaisseaux en asseurance, ayant vingt brasses de profond à son

entrée, vne lieuë & demie de large, & quatre de long jusques à vne ile

qui a vne lieuë Françoise de circuit: dans lequel i'ay veu quelquefois

à l'aise noüer vne moyenne Baleine, qui venoit auec le flot à huict

heures au matin par chacun jour. Au reste dans ce port se peche en la

saison grande quantité de harens, d'eplans, (ou eperlans) sardines,

bars, moruës, loups-marins, & autre poissons: & quant aux coquillages,

on y recueille force houmars, crappes, palourdes, coques, moules,

escargots, & chatagines de mer. Mais qui voudra aller au dessus du

flot de la mer il pechera en la riviere force eturgeons & saumons, à

la dessaicte desquels il y a vn singulier plaisir. Or pour reprendre

nôstre fil, le Sieur de Poutrincourt arrivé [6 i.e. 16] là a trouvé

ses batimens tout entiers sans que les Sauvages (ainsi a-on appellé

ces peuples là iusques à maintenant) y eussent touché en aucune façon,

ny méme aux meubles qu'on y avoit laissé. Et soucieux de leurs vieux

amis ils demandoient comme vn chacun d'eux se portoit, les nommant

particulierement par leurs noms communs, & demandans pourquoy tels &

tels n'y estoient retournez. Ceci demontre vne grãde debõnaireté en

ce peuple, lequel aussi ayant en nous reconu toute humanité, ne nous

fuit point; comme il fait l'Hespagnol en tout ce grand monde nouveau.

Et consequemment par vne douceur & courtoisie, qui leur est aussi

familiere qu'à nous, il est aisé de les faire plier à tout ce que l'on

voudra, & particulierement pour ce qui touche le point de la Religion,

de laquelle nous leur avions baillé de bonnes impressiõs lors que nous

estions aupres d'eux, & ne desiroient pas mieux que de se ranger souz

la banniere de Iesus-Christ: à quoy ils eussent esté receuz dés lors,

si nous eussions eu vn pié ferme en la terre. Mais comme nous pensions

continuer, [17] avint que le sieur de Monts ne pouvant plus fournir à

la depense, & le Roy ne l'assistant point, il fut contraint de revoquer

tous ceux qui estoient pardelà, lesquels n'avoient porté les choses

necessaires à vne plus longue demeure. Ainsi c'eust esté temerité

& folie de conferer le baptéme à ceux qu'il eust fallu par apres

abandonner, & leur donner sujet de retourner à leur vomissement. Mais

maintenant que c'est à bon escient, & que ledit sieur de Poutrincourt

fait pardelà sa demeure actuelle, il est loisible de leur imprimer le

charactere Chrétien sur le front & en l'ame, apres les avoir instruit

és principaux articles de nôtre Foy. [_Aux Hebr._ 11. _vers._ 6.] Ce

qu'a eu soin de faire ledit Sieur, sachant ce que dit l'Apôtre, que

_celuy qui s'approche de Dieu doibt croire que Dieu est_: & apres cette

croyance, peu à peu on vient aux choses qui sont plus eloignées du sens

commun, comme de croire que d'vn rien Dieu ait fait toutes choses,

qu'il se soit fait homme, qu'il soit nay d'vne Vierge, qu'il ait voulu

mourir pour l'homme, &c. Et d'autant que les hommes Ecclesiastics qui

ont esté portés pardelà ne sont encore [18] instruits en la langue

de ces peuples, ledit Sieur a pris la peine de les instruire & les

faire instruire par l'organe de son fils ainé jeune Gentilhomme qui

entend & parle fort bien ladite langue, & qui s[~e]ble estre né pour

leur ouvrir le chemin des cieux. Les hommes qui sont au Port Royal, &

terres adjacentes tirant vers la Terre-neuve, s'appellent Souriquois,

& ont leur langue propre. Mais passée la Baye Françoise, qui a environ

40. lieuës de profond dans les terres, & 10. ou 12. lieuës de large,

les hommes de l'autre part s'appellent Etechemins, & plus loin sont

les Armouchiquois peuple distingué de langage de ceux-ci, & lequel

est heureux en quãtité de belles vignes & gros raisins, s'il sçavoit

conoitre l'vtilité de ce fruit, lequel (ainsi que nos vieux Gaullois)

il pense estre poison. [_Ammian Marcellin._] Il a aussi de la chãve

excellente que la nature lui donne, laquelle en beauté and bõté passe

de beaucoup la nôtre: & outre ce le Sassafras, force chenes, noyers,

pruniers, chataigniers, & autres fruits qui ne sont venus à nôtre

conoissance. Quant au Port Royal ie veux confesser qu'il n'y a pas

[19] tant de fruits: & neantmoins la terre y est plantureuse pour y

esperer tout ce que la France Gaulloise nous produit. Tous ces peuples

se gouvernent par Capitaines qu'ils appellent Sagamos, mot qui est

pris és Indes Orientales en méme signification, ainsi que i'ay leu

en l'histoire de Maffeus, & lequel i'estime venir du mot Hebrieu

_Sagan_, qui signifie Grand Prince, selon Rabbi David, & quelquefois

celui qui tient le second lieu apres le souverain Pontife. [_Esai._

41. _vers._ 25, _Ierem._ 51. _vers._ 23. _Santes Pagnin_, 9.] En

la version ordinaire de la Bible il est pris pour le Magistrat: &

neantmoins là méme les interpretes Hebrieux le tourn[~e]t Prince.

Et de fait nous lisons dans Berose que Noé fut appellé Saga tant

pour ce qu'il estoit grand Prince, que pour ce qu'il avoit enseigné

la Theologie, & les ceremonies du service divin, avec beaucoup de

secrets, des choses natureles, aux Scytes Armeniens, que les anciens

Cosmographes appellerent Sages du nom de Noé. Et paraventure pour

cette méme consideration ont esté appellés nos Tectosages, qui sont

les Tolosains. Car ce bon pere restaurateur du monde vint en Italie,

& envoya [20] repeupler les Gaulles apres le Deluge, donnant son nom

de Gaulois (car Xenophon dit qu'il fut aussi appellé de ce nom) à ceux

qu'il y envoya, par ce qu'il avoit esté echappé des eaux. Et n'est

pas inconvenient que lui-méme n'ait imposé le nom aux Tectosages.

Revenons à nôtre mot de Sagamos lequel est le tiltre d'honneur des

Capitaines en ces Terres neuves dont nous parlons. Au Port Royal le

Capitaine, ou Sagamos dudit lieu s'appelle en son nom Membertou. Il

est âgé de cent ans pour le moins, & peut naturellement vivre encore

plus de cinquante. Il a sous soy plusieurs familles, ausquelles il

commande, non point avec tant d'authorité que fait nôtre Roy sur ses

sujets, mais pour haranguer, donner conseil, marcher à la guerre, faire

raison à celui qui reçoit quelque injure, & choses s[~e]blables. Il

ne met point d'impost sur le peuple. Mais s'il y a de la chasse il

en a sa part sans qu'il soit tenu d'y aller. Vray est qu'on lui fait

quelquefois des presens de peaux de Castors, ou autre chose, quand il

est employé pour la guerison de quelque malade, ou pour interroger [21]

son dæmon (qu'il appelle _Aoutem_) afin d'auoir nouvelle de quelque

chose future, ou absente: car chaque village, ou compagnie de Sauvages,

ayant vn _Aoutmoin_, c'est à dire Devin, qui fait cet office, Membertou

est celui qui de grande ancienneté à prattiqué cela entre ceux parmi

lesquels il a conversé. Si bien qu'il est en credit pardessus tous les

autres Sagamos du païs, aiãt dés sa jeunesse esté grand Capitaine, &

parmi cela exercé l'office de Devin & de Medecin, qui sont les trois

choses plus efficaces à obliger les hommes, & à se rendre necessaire

en ceste vie humaine. Or ce Membertou aujourd'huy par la grace de Dieu

est Chrétien avec toute sa famille, aiant esté baptizé, & vingt autres

apres lui, le jour sainct Iehan dernier 24. Iuin. I'en ay lettres dudit

Sieur de Poutrincourt en datte du vnzieme jour de Iuillet ensuivant.

Ledit Membertou a esté nommé du nom de nôtre feu bon Roy HENRY IIII.

& son fils ainé du nom de Monseigneur le Dauphin aujourd'huy nôtre

Roy LOVIS XIII. que Dieu benie. Et ainsi consequemment la femme de

Membertou a [22] esté nommée MARIE du nom de la Royne Regente, & à sa

fille a esté imposé le nom de la Roine MARGVERITE. Le second fils de

Membertou dit Actaudin fut nommé PAVL du nom de nôtre sainct Pere le

Pape de Rome. La fille du susdit Louis eut nom CHRISTINE en l'honneur

de Madame la soeur ainee du Roy. Et consequemment à chacun fut imposé

le nom de quelque illustre, ou notable personnage de deça. Plusieurs

autres Sauvages estoient lors allez cabanner ailleurs (comme c'est

leur coutume de se disperser par bendes quand l'esté est venu) lors

de ces solennitez de regeneration Chrétienne, lesquels nous estimons

estre aujourd'huy enrollés en la famille de Dieu par le méme lavem[~e]t

du sainct bapteme. Mais le diable, qui iamais ne dort, en ceste

occurrence ici a témoigné la jalousie qu'il avoit du salut annoncé à

ce peuple, & de voir que le nom de Dieu fust glorifié en cette terre:

ayant suscité vn mauvais François, non François, mais Turc: non Turc,

mais Athée, pour detourner du sentier de salut plusieurs Sauvages qui

estoient Chrétiens en leur ame & de [23] volonté dés il y a trois ans:

& entre autres vn Sagamos nommé ChKoudun homme de grand credit, duquel

i'ay fait honorable m[~e]tion en mon Histoire de la Nouvelle-Frãce,

par ce que je l'ay veu sur tous autres aymer les François, & qu'il

admiroit nos inventions au pris de leur ignorance: mémes que s'estant

quelquefois trouvé aux remontrances Chrétiennes qui se faisoient par-de

là à noz Frãçois par chacun Dimanche, il s'y rendoit attentif, encores

qu'il n'y ent[~e]dist rien: & davantage avoit pendu devant sa poitrine

le signe de la Croix, lequel il faisoit aussi porter à ses domestics

& avoit à nôtre imitation planté vne grande Croix en la place de son

village dit _Oigoudi_, sur le port de la riuiere sainct Iehan, à dix

lieuës du port Royal. Or cet homme avec les autres, a esté détourné

d'estre Chrétien par l'avarice maudite de ce mauvais François que

i'ay touché ci-dessus, lequel ie ne veux nõmer pour cette heure pour

l'amour & reverence que ie porte à son pere, mais avec protestation de

l'eterniser s'il ne s'amende. Celui-là, di-ie, pour attraper quelques

Castors de ce Sagamos [24] ChKoudun, l'alla en Iuin dernier suborner,

apres s'estre euadé des mains dudit Sieur de Poutrincourt, disãt que

tout ce qu'icelui Poutrincourt leur disoit de Dieu n'estoit rien qui

vaille, qu'il ne le falloit point croire, & que c'estoit vn abuseur, &

qu'il les feroit mourir pour avoir leurs Castors. Ie laisse beaucoup

de mechans discours qu'il peut avoir adjouté à cela. S'il estoit de la

Religion de ceux qui se disent Reformez ie l'excuserois aucunement:

mais il mõtre bien qu'il n'est ni de l'vne, ny de l'autre. Si diray-ie

toutefois qu'il a sujet de remercier Dieu du dãger où il s'est veu en

nôtre voiage. Ce Sagamos pouvoit estant Chrétien en r[~e]dre bon nombre

semblables à lui, à son imitation. Mais ie veux esperer, ou plustot

croire pour certain qu'il ne demeurera plus gueres long t[~e]ps en cet

erreur, & que ledit Sieur aura trouvé moyen de l'attirer (avec beaucoup

d'autres) pres de soy, pour luy imprimer derechef les vives persuasions

dont il luy avoit autrefois touché l'ame en ma presence. Car l'esprit

de Dieu est puissant pour faire tõber sur ce champ vne nouvelle rousee,

qui fera regermer ce que la grele a desseché & abbatu. Dieu vueille par

sa grace conduire le tout en sorte que la chose reüssisse à sa gloire

& à l'edification de ce peuple, pour lequel tous Chrétiens doivent

faire continuelles prieres à sa divine bonté, à ce qu'il lui plaise

confirmer & avancer l'oeuvre qu'il lui a pleu susciter en ce temps pour

l'exaltation de son nom, & le salut de ses creatures.

FIN.

The Jesuit Relations and Allied Documents, Vol. 1: Acadia, 1610-1613 · 第 4 / 20 段