DES ESPRITS FORTS.

Les esprits forts savent-ils qu'on les appelle ainsi par

ironie? Quelle plus grande faiblesse que d'être incertain

quel est le principe de son être, de sa vie, de ses sens, de

ses connaissances, et quelle en doit être la fin? Quel

découragement plus grand que de douter si son âme n'est

point matière comme la pierre et le reptile, et si elle

n'est point corruptible comme ces viles créatures? N'y

a-t-il pas plus de force et de grandeur à recevoir dans

notre esprit l'idée d'un être supérieur à tous les êtres,

qui les a tous faits, et à qui tous se doivent rapporter,

d'un être souverainement parfait, qui est pur, qui n'a point

commencé et qui ne peut finir, dont notre âme est l'image,

et, si j'ose dire, une portion comme esprit et comme

immortelle....

Je sens qu'il y a un Dieu, et je ne sens pas qu'il n'y en

ait point; cela me suffit, tout le raisonnement au monde

m'est inutile; je conclus que Dieu existe. Cette conclusion

est dans ma nature; j'en ai reçu les principes trop

aisément, dans mon enfance, et je les ai conservés depuis

trop naturellement dans un âge plus avancé, pour les

soupçonner de fausseté: mais il y a des esprits qui se

défont de ces principes; c'est une grande question s'il s'en

trouve de tels; et quand il serait ainsi, cela prouve

seulement qu'il y a des monstres.

Il y a deux mondes: l'un où l'on séjourne peu, et dont l'on

doit sortir pour n'y plus rentrer; l'autre où l'on doit

bientôt entrer pour n'en jamais sortir. La faveur,

l'autorité, les amis, la haute réputation, les grands

biens, servent pour le premier monde; le mépris de toutes

ces choses sert pour le second. Il s'agit de choisir.

La religion est vraie, ou elle est fausse: si elle n'est

qu'une vaine fiction, voilà, si l'on veut, soixante années

perdues pour l'homme de bien, pour le chartreux ou le

solitaire; ils ne courent pas un autre risque: mais si elle

est fondée sur la vérité même, c'est alors un épouvantable

malheur pour l'homme vicieux; l'idée seule des maux qu'il se

prépare me trouble l'imagination; la pensée est trop faible

pour les concevoir, et les paroles trop vaines pour les

exprimer. Certes, en supposant même dans le monde moins de

certitude qu'il ne s'en trouve en effet sur la vérité de la

religion, il n'y a point pour l'homme un meilleur parti que

la vertu.

Il y a quarante ans que je n'étais point, et qu'il n'était

pas en moi de pouvoir jamais être, comme il ne dépend pas de

moi, qui suis une fois, de n'être plus; j'ai donc commencé,

et je continue d'être par quelque chose qui est hors de moi,

qui durera après moi, qui est meilleur et plus puissant que

moi; si ce quelque chose n'est pas Dieu, qu'on me dise ce

que c'est.

Littérature Française (Première Année) · 第 134 / 137 题