La guerre a pour elle l'antiquité; elle a été dans tous les
siècles: on l'a toujours vue remplir le monde de veuves et
d'orphelins, épuiser les familles d'héritiers, et faire
périr les frères à une même bataille. Jeune Soyecour,[60] je
regrette ta vertu, ta pudeur, ton esprit déjà mûr,
pénétrant, élevé, sociable; je plains cette mort prématurée,
qui te joint à ton intrépide frère, et t'enlève à une cour
où tu n'as fait que te montrer: malheur déplorable, mais
ordinaire! De tout temps les hommes, pour quelque morceau de
terre de plus ou de moins, sont convenus entre eux de se
dépouiller, se brûler, se tuer, s'égorger les uns les
autres; et, pour le faire plus ingénieusement, et avec plus
de sûreté, ils ont inventé de belles règles qu'on appelle
l'art militaire: ils ont attaché à la pratique de ces règles
la gloire, ou la plus solide réputation; et ils ont depuis
enchéri de siècle en siècle sur la manière de se détruire
réciproquement. De l'injustice des premiers hommes, comme de
son unique source, est venue la guerre, ainsi que la
nécessité où ils se sont trouvés de se donner des maîtres
qui fixassent leurs droits et leurs prétentions. Si content
du sien, on eût pu s'abstenir du bien de ses voisins, on
avait pour toujours la paix et la liberté....
[Footnote 60: Le chevalier de Soyecour, dont le
frère avait été tué à la bataille de Fleurus, 1690,
et qui mourut trois jours après lui des blessures
qu'il avait reçues à cette même bataille.]
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