(_Le théâtre représente la chambre où est le trône d'Assuérus._)
[Hydaspe, officier du palais d'Assuérus, informe Aman que le roi a été
réveillé la nuit passée par quelque songe effrayant, et, ne pouvant
plus se rendormir, s'est fait apporter et lire]
Ces annales célèbres
Où les faits de son règne, avec soin amassés,
Par de fidèles mains chaque jour sont tracés;
On y conserve écrits le service et l'offense,
Monuments éternels d'amour et de vengeance.
[Mais Hydaspe s'aperçoit qu'Aman aussi est agité, troublé. Pourquoi?]
L'heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis?
_Aman._ Peux-tu le demander dans la place où je suis?
Haï, craint, envié, souvent plus misérable
Que tous les malheureux que mon pouvoir accable!
_Hydaspe._ Hé! qui jamais du ciel eut des regards plus doux?
Vous voyez l'univers prosterné devant vous.
_Aman._ L'univers! Tous les jours un homme ... un vil esclave
D'un front audacieux me dédaigne et me brave.
_Hydaspe._ Quel est cet ennemi de l'État et du roi?
_Aman._ Le nom de Mardochée, est-il connu de toi?
_Hydaspe._ Qui? ce chef d'une race abominable, impie?
_Aman._ Oui, lui-même.
_Hydaspe._ Hé, seigneur! d'une si belle vie,
Un si faible ennemi peut-il troubler la paix?
_Aman._ L'insolent devant moi ne se courba jamais.
En vain de la faveur du plus grand des monarques
Tout révère à genoux les glorieuses marques;
Lorsque d'un saint respect tous les Persans touchés
N'osent lever leurs fronts à la terre attachés,
Lui, fièrement assis, et la tête immobile,
Traite tous ces honneurs d'impiété servile,
Présente à mes regards un front séditieux,
Et ne daignerait pas au moins baisser les yeux!
Du palais cependant il assiège la porte:
À quelque heure que j'entre, Hydaspe, ou que je sorte,
Son visage odieux m'afflige et me poursuit;
Et mon esprit troublé le voit encor la nuit.
Ce matin j'ai voulu devancer la lumière:
Je l'ai trouvé couvert d'une affreuse poussière,
Revêtu de lambeaux, tout pâle; mais son oeil
Conservait sous la cendre encor le même orgueil.
D'où lui vient, cher ami, cette impudente audace?
Toi, qui dans ce palais vois tout ce qui se passe,
Crois-tu que quelque voix ose parler pour lui?
Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui?
_Hydaspe._ Seigneur, vous le savez, son avis salutaire
Découvrit de Tharès le complot sanguinaire.
Le roi promit alors de le récompenser.
Le roi, depuis ce temps, paraît n'y plus penser.
[La vue de ce Juif insolent, dit Aman, lui gâte tout son bonheur: il
voudrait ne plus le voir.]
_Hydaspe._ Vous serez de sa vue affranchi dans dix jours:
La nation entière est promise aux vautours.
_Aman._ Ah! que ce temps est long à mon impatience!
C'est lui, je te veux bien confier ma vengeance,
C'est lui qui, devant moi refusant de ployer,
Les a livrés au bras qui les va foudroyer.
C'était trop peu pour moi d'une telle victime:
La vengeance trop faible attire un second crime.
Un homme tel qu'Aman, lorsqu'on l'ose irriter,
Dans sa juste fureur ne peut trop éclater.
Il faut des châtiments dont l'univers frémisse;
Qu'on tremble en comparant l'offense et le supplice;
Que les peuples entiers dans le sang soient noyés.
Je veux qu'on dise un jour aux siècles effrayés:
"Il fut des Juifs, il fut une insolente race;
Répandus sur la terre, ils en couvraient la face;
Un seul osa d'Aman attirer le courroux,
Aussitôt de la terre ils disparurent tous."
_Hydaspe._ Ce n'est donc pas, seigneur, le sang amalécite
Dont la voix à les perdre en secret vous excite?
_Aman._ Je sais que, descendu de ce sang malheureux,
Une éternelle haine a dû m'armer contre eux;
Qu'ils firent d'Amalec un indigne carnage;
Que, jusqu'aux vils troupeaux, tout éprouva leur rage;
Qu'un déplorable reste à peine fut sauvé;
Mais, crois-moi, dans le rang où je suis élevé,
Mon âme à ma grandeur tout entière attachée,
Des intérêts du sang est faiblement touchée.
Mardochée est coupable; et que faut-il de plus?
Je prévins donc contre eux l'esprit d'Assuérus,
J'inventai des couleurs, j'armai la calomnie,
J'intéressai sa gloire: il trembla pour sa vie.
Je les peignis puissants, riches, séditieux;
Leur Dieu même ennemi de tous les autres dieux.
[Enfin la race est condamnée à périr dans dix jours; le trépas différé
de ce traître fait souffrir son coeur:]
"Un je ne sais quel trouble empoisonne ma joie.
Pourquoi dix jours encor faut-il que je le voie?"
[Le roi venant Aman se retire. Assuérus reste seul avec Asaph, un de
ses officiers de service. On vient de lui lire l'histoire d'un complot
tramé contre sa vie et déjoué par la vigilance d'un sujet zélé. Ce
sauveur,]
"Par qui la Perse avec moi fut sauvée,
Quel honneur pour sa foi, quel prix a-t-il reçu?"
_Asaph._ On lui promit beaucoup: c'est tout ce que j'ai su.
[Le roi est confondu, indigné d'un pareil oubli: il veut le réparer.]
"Ah! que plutôt l'injure échappe à ma vengeance,
Qu'un si rare bienfait à ma reconnaissance!
Et qui voudrait jamais s'exposer pour son roi?
Ce mortel qui montra tant de zèle pour moi
Vit-il encore?"
[Il vit, dit Asaph.]
_Assuérus._ Quel pays reculé le cache à mes bienfaits?
_Asaph._ Assis le plus souvent aux portes du palais,
Sans se plaindre de vous ni de sa destinée,
Il y traîne, seigneur, sa vie infortunée.
_Assuérus._ Et je dois d'autant moins oublier la vertu,
Qu'elle-même s'oublie. Il se nomme, dis-tu?
_Asaph._ Mardochée est le nom que je viens de vous lire.
_Assuérus._ Et son pays?
_Asaph._ Seigneur, puisqu'il faut vous le dire,
C'est un de ces captifs à périr destinés,
Des rives du Jourdain sur l'Euphrate amenés.
_Assuérus._ Il est donc Juif? Ô ciel, sur le point que la vie
Par mes propres sujets m'allait être ravie,
Un Juif rend par ses soins leurs efforts impuissants!
Un Juif m'a préservé du glaive des Persans!
Mais, puisqu'il m'a sauvé, quel qu'il soit, il n'importe.
[Il demande qu'on fasse venir un grand de sa cour. Aman arrive.]
_Scène V._
_Assuérus._ Approche, heureux appui du trône de ton maître,
Âme de mes conseils, et qui seul tant de fois
Du sceptre dans ma main as soulagé le poids,
Un reproche secret embarrasse mon âme.
Je sais combien est pur le zèle qui t'enflamme:
Le mensonge jamais n'entra dans tes discours,
Et mon intérêt seul est le but où tu cours.
Dis-moi donc: que doit faire un prince magnanime
Qui veut combler d'honneurs un sujet qu'il estime?
Par quel gage éclatant, et digne d'un grand roi,
Puis-je récompenser le mérite et la foi?
Ne donne point de borne à ma reconnaissance:
Mesure tes conseils sur ma vaste puissance.
_Aman_ (tout bas.) C'est pour toi-même, Aman, que tu vas prononcer;
Et quel autre que toi peut-on récompenser?
_Assuérus._ Que penses-tu?
_Aman._ Seigneur, je cherche, j'envisage
Des monarques persans la conduite et l'usage:
Mais à mes yeux en vain je les rappelle tous;
Pour vous régler sur eux, que sont-ils près de vous?
Votre règne aux neveux doit servir de modèle.
Vous voulez d'un sujet reconnaître le zèle;
L'honneur seul peut flatter un esprit généreux:
Je voudrais donc, seigneur, que ce mortel heureux
De la pourpre aujourd'hui paré comme vous-même,
Et portant sur le front le sacré diadème,
Sur un de vos coursiers pompeusement orné,
Aux yeux de vos sujets dans Suse fût mené;
Que, pour comble de gloire et de magnificence,
Un seigneur éminent en richesse, en puissance,
Enfin de votre empire après vous le premier,
Par la bride guidât son superbe coursier;
Et lui-même marchant en habits magnifiques
Criât à haute voix dans les places publiques:
"Mortels, prosternez-vous: c'est ainsi que le roi
Honore le mérite, et couronne la foi."
_Assuérus._ Je vois que la sagesse elle-même t'inspire.
Avec mes volontés ton sentiment conspire.
Va, ne perds point de temps: ce que tu m'as dicté,
Je veux de point en point qu'il soit exécuté.
La vertu dans l'oubli ne sera plus cachée.
Aux portes du palais prends le Juif Mardochée;
C'est lui que je prétends honorer aujourd'hui.
Ordonne son triomphe, et marche devant lui;
Que Suse par ta voix de son nom retentisse,
Et fais à son aspect que tout genou fléchisse.
Sortez tous.
_Aman._ Dieux!
[Quand Assuérus est seul, Esther entre, s'appuyant sur Élise.]
_Assuérus._ Sans mon ordre on porte ici ses pas!
Quel mortel insolent vient chercher le trépas?
Gardes.... C'est vous, Esther? Quoi! sans être attendue?
_Esther._ Mes filles, soutenez votre reine éperdue:
Je me meurs,
(_Elle tombe évanouie._)
_Assuérus._ Dieux puissants! quelle étrange pâleur
De son teint tout-à-coup efface la couleur!
Esther, que craignez-vous? Suis-je pas votre frère?
Est-ce pour vous qu'est fait un ordre si sévère?
Vivez: le sceptre d'or, que vous tend cette main,
Pour vous de ma clémence est un gage certain.
[Esther revenant à elle, le roi la calme et la rassure. Il lui demande
ensuite ce qu'il peut faire pour elle.]
Osez donc me répondre, et ne me cachez pas
Quel sujet important conduit ici vos pas.
Quel intérêt, quels soins vous agitent, vous pressent?
Je vois qu'en m'écoutant vos yeux au ciel s'adressent.
Parlez: de vos désirs le succès est certain,
Si ce succès dépend d'une mortelle main.
_Esther._ Ô bonté qui m'assure autant qu'elle m'honore!
Un intérêt pressant veut que je vous implore:
J'attends ou mon malheur ou ma félicité,
Et tout dépend, seigneur, de votre volonté.
Un mot de votre bouche, en terminant mes peines,
Peut rendre Esther heureuse entre toutes les reines.
_Assuérus._ Ah! que vous enflammez mon désir curieux!
_Esther._ Seigneur, si j'ai trouvé grâce devant vos yeux,
Si jamais à mes voeux vous fûtes favorable,
Permettez, avant tout, qu'Esther puisse à sa table
Recevoir aujourd'hui son souverain seigneur,
Et qu'Aman soit admis à cet excès d'honneur.
J'oserai devant lui rompre ce grand silence,
Et j'ai pour m'expliquer besoin de sa présence.
_Assuérus._ Dans quelle inquiétude, Esther, vous me jetez!
Toutefois qu'il soit fait comme vous souhaitez.
(_À ceux de sa suite._)
Vous, que l'on cherche Aman; et qu'on lui fasse entendre
Qu'invité chez la reine il ait soin de s'y rendre.
[Assuérus alors invite Esther à venir entendre les sages de la Chaldée
lui expliquer un songe qui le préoccupe et auquel elle n'est pas
étrangère. Le choeur, seul en scène, exhale ses craintes et ses
espérances.]
_Élise._ Que vous semble, mes soeurs, de l'état où nous sommes?
D'Esther, d'Aman, qui le doit emporter?
Est-ce Dieu, sont-ce les hommes,
Dont les oeuvres vont éclater?
Vous avez vu quelle ardente colère
Allumait de ce roi le visage sévère.
[Mais ce courroux s'est évanoui.]
_Une des Israélites chante._ Un moment a changé ce courage inflexible:
Le lion rugissant est un agneau paisible.
Dieu, notre Dieu, sans doute a versé dans son coeur
Cet esprit de douceur.
_Le choeur chante._ Dieu, notre Dieu, sans doute a versé dans son coeur
Cet esprit de douceur.
_La même Israélite chante._ Tel qu'un ruisseau docile
Obéit à la main qui détourne son cours,
Et, laissant de ses eaux partager le secours,
Va rendre tout un champ fertile,
Dieu, de nos volontés arbitre souverain,
Le coeur des rois est ainsi dans ta main.
_Élise._ Ah! que je crains, mes soeurs, les funestes nuages
Qui de ce prince obscurcissent les yeux!
Comme il est aveuglé du culte de ses dieux!
* * * * *
_Une Israélite chante._ Dieu d'Israël, dissipe enfin cette ombre:
Des larmes de tes saints quand seras-tu touché?
Quand sera le voile arraché
Qui sur tout l'univers jette une nuit si sombre?
Dieu d'Israël, dissipe enfin cette ombre:
Jusqu'à quand seras-tu caché?
* * * * *
_Une Israélite._ Que ma bouche et mon coeur, et tout ce que je suis,
Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie.
Dans les craintes, dans les ennuis,
En ses bontés mon âme se confie.
Veut-il par mon trépas que je le glorifie?
Que ma bouche et mon coeur, et tout ce que je suis,
Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie.
_Élise._ Je n'admirai jamais la gloire de l'impie.
_Une autre Israélite._ Au bonheur du méchant qu'une autre porte envie.
_Élise._ Tous ses jours paraissent charmants;
L'or éclate en ses vêtements;
Son orgueil est sans borne ainsi que sa richesse;
Jamais l'air n'est troublé de ses gémissements;
Il s'endort, il s'éveille au son des instruments;
Son coeur nage dans la mollesse.
* * * * *
_Le choeur._ Heureux, dit-on, le peuple florissant
Sur qui ces biens coulent en abondance!
Plus heureux le peuple innocent
Qui dans le Dieu du ciel a mis sa confiance!
_Une Israélite, seule._ Pour contenter ses frivoles désirs
L'homme insensé vainement se consume:
Il trouve l'amertume
Au milieu des plaisirs.
_Une autre, seule._ Le bonheur de l'impie est toujours agité;
Il erre à la merci de sa propre inconstance.
Ne cherchons la félicité
Que dans la paix de l'innocence.
_La même, avec une autre._ Ô douce paix!
Ô lumière éternelle!
Beauté toujours nouvelle!
Heureux le coeur épris de tes attraits!
Ô douce paix!
Ô lumière éternelle!
Heureux le coeur qui ne te perd jamais!
* * * * *
Nulle paix pour l'impie: il la cherche, elle fuit;
Et le calme en son coeur ne trouve point de place:
Le glaive au dehors le poursuit;
Le remords au dedans le glace.
_Une autre._ La gloire des méchants en un moment s'éteint;
L'affreux tombeau pour jamais les dévore.
Il n'en est pas ainsi de celui qui te craint;
Il renaîtra, mon Dieu, plus brillant que l'aurore.
_Le choeur._ Ô douce paix!
Heureux le coeur qui ne te perd jamais!