Sur ce secret encor tient ma langue enchaînée.'

* * * * *

Son amitié pour moi le rend ingénieux,

Absent je le consulte, et ses réponses sages

Pour venir jusqu'à moi trouvent mille passages:

Un père a moins de soin du salut de son fils.

Déjà même, déjà, par ses secrets avis,

J'ai découvert au roi les sanglantes pratiques

Que formaient contre lui deux ingrats domestiques.

Cependant mon amour pour notre nation

A rempli ce palais de filles de Sion,

Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées,

Sous un ciel étranger comme moi transplantées.

Dans un lieu séparé de profanes témoins,

Je mets à les former mon étude et mes soins;

Et c'est là que, fuyant l'orgueil du diadème,

Lasse de vains honneurs, et me cherchant moi-même,

Aux pieds de l'Éternel je viens m'humilier,

Et goûter le plaisir de me faire oublier.

Mais à tous les Persans je cache leurs familles.

Il faut les appeler. Venez, venez, mes filles,

Compagnes autrefois de ma captivité,

De l'antique Jacob jeune postérité.

_Scène II._

_Une Israélite, chantant derrière le théâtre._ Ma soeur, quelle voix

nous appelle?

_Une autre._ J'en reconnais les agréables sons:

C'est la reine.

_Toutes deux._ Courons, mes soeurs, obéissons.

La reine nous appelle:

Allons, rangeons nous auprès d'elle.

* * * * *

_Esther._ Mes filles, chantez-nous quelqu'un de ces

cantiques,

Où vos voix si souvent se mêlant à mes pleurs

De la triste Sion célèbrent les malheurs.

_Une Israélite chante seule._ Déplorable Sion, qu'as-tu fait de ta

gloire?

Tout l'univers admirait ta splendeur:

Tu n'es plus que poussière; et de cette grandeur

Il ne nous reste plus que la triste mémoire.

Sion, jusques au ciel élevée autrefois,

Jusqu'aux enfers maintenant abaissée,

Puissé-je demeurer sans voix,

Si dans mes chants ta douleur retracée

Jusqu'au dernier soupir n'occupe ma pensée!

_Tout le choeur._ Ô rives du Jourdain! ô champs aimés des cieux!

Sacrés monts, fertiles vallées,

Par cent miracles signalées!

Du doux pays de nos aïeux

Serons-nous toujours exilées?

_Une Israélite seule._ Quand verrai-je, ô Sion, relever tes remparts,

Et de tes tours les magnifiques faîtes?

Quand verrai-je de toutes parts

Tes peuples en chantant accourir à tes fêtes?

_Tout le choeur._ Ô rives du Jourdain! ô champs aimés des cieux!

Sacrés monts, fertiles vallées,

Par cent miracles signalées!

Du doux pays de nos aïeux

Serons-nous toujours exilées?

_Scène III._

_Esther._ Quel profane en ce lieu s'ose avancer vers nous?

Que vois-je? Mardochée! Ô mon père, est-ce vous?

Un ange du Seigneur, sous son aile sacrée,

A donc conduit vos pas, et caché votre entrée?

Mais d'où vient cet air sombre, et ce cilice affreux,

Et cette cendre enfin qui couvre vos cheveux?

Que nous annoncez-vous?

_Mardochée._ Ô reine infortunée!

Ô d'un peuple innocent barbare destinée!

Lisez, lisez l'arrêt détestable, cruel...

Nous sommes tous perdus! et c'est fait d'Israël!

_Esther._ Juste ciel! tout mon sang dans mes veines se glace.

_Mardochée._ On doit de tous les Juifs exterminer la race.

Au sanguinaire Aman nous sommes tous livrés;

Les glaives, les couteaux sont déjà préparés;

Toute la nation à la fois est proscrite.

Aman, l'impie Aman, race d'Amalécite,

A, pour ce coup funeste, armé tout son crédit;

Et le roi, trop crédule, a signé cet édit.

Prévenu contre nous par cette bouche impure,

Il nous croit en horreur à toute la nature.

Ses ordres sont donnés; et, dans tous ses États,

Le jour fatal est pris pour tant d'assassinats.

Cieux, éclairerez-vous cet horrible carnage?

Le fer ne connaîtra ni le sexe ni l'âge;

Tout doit servir de proie aux tigres, aux vautours,

Et ce jour effroyable arrive dans dix jours.

_Esther._ Ô Dieu, qui vois former des desseins si funestes,

As-tu donc de Jacob abandonné les restes?

_Une des plus jeunes Israélites._ Ciel, qui nous défendra, si tu ne

nous défends?

_Mardochée._ Laissez les pleurs, Esther, à ces jeunes enfants.

En vous est tout l'espoir de vos malheureux frères;

Il faut les secourir; mais les heures sont chères.

Le temps vole, et bientôt amènera le jour

Où le nom des Hébreux doit périr sans retour.

Toute pleine du feu de tant de saints prophètes,

Allez, osez au roi déclarer qui vous êtes.

_Esther._ Hélas! ignorez-vous quelles sévères lois

Aux timides mortels cachent ici les rois?

Au fond de leur palais leur majesté terrible

Affecte à leurs sujets de se rendre invisible;

Et la mort est le prix de tout audacieux

Qui, sans être appelé, se présente à leurs yeux,

Si le roi, dans l'instant, pour sauver le coupable,

Ne lui donne à baiser son sceptre redoutable.

Rien ne met à l'abri de cet ordre fatal,

Ni le rang, ni le sexe, et le crime est égal.

Moi-même, sur son trône, à ses côtés assise,

Je suis à cette loi, comme une autre, soumise:

Et, sans le prévenir, il faut, pour lui parler,

Qu'il me cherche, ou du moins qu'il me fasse appeler.

_Mardochée._ Quoi! lorsque vous voyez périr votre patrie,

Pour quelque chose, Esther, vous comptez votre vie!

Dieu parle, et d'un mortel vous craignez le courroux!

Que dis-je? Votre vie, Esther, est-elle à vous?

N'est-elle pas au sang dont vous êtes issue?

N'est-elle pas à Dieu dont vous l'avez reçue?

Et qui sait, lorsqu'au trône il conduisit vos pas,

Si pour sauver son peuple il ne vous gardait pas?

Songez-y bien: ce dieu ne vous a pas choisie

Pour être un vain spectacle aux peuples de l'Asie,

Ni pour charmer les yeux des profanes humains:

Pour un plus noble usage il réserve ses saints.

S'immoler pour son nom et pour son héritage,

D'un enfant d'Israël voilà le vrai partage:

Trop heureuse pour lui de hasarder vos jours!

Et quel besoin son bras a-t-il de nos secours?

Que peuvent contre lui tous les rois de la terre?

En vain ils s'uniraient pour lui faire la guerre:

Pour dissiper leur ligue il n'a qu'à se montrer:

Il parle, et dans la poudre il les fait tous rentrer.

Au seul son de sa voix la mer fuit, le ciel tremble;

Il voit comme un néant tout l'univers ensemble;

Et les faibles mortels, vains jouets du trépas,

Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étaient pas.

S'il a permis d'Aman l'audace criminelle,

Sans doute qu'il voulait éprouver votre zèle.

C'est lui qui, m'excitant à vous oser chercher,

Devant moi, chère Esther, a bien voulu marcher;

Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles,

Nous n'en verrons pas moins éclater ses merveilles.

Il peut confondre Aman, il peut briser nos fers

Par la plus faible main qui soit dans l'univers;

Et vous, qui n'aurez point accepté cette grâce,

Vous périrez peut-être et toute votre race.

_Esther._ Allez: que tous les Juifs dans Suse répandus,

À prier avec vous jour et nuit assidus,

Me prêtent de leurs voeux le secours salutaire,

Et pendant ces trois jours gardent un jeûne austère.

Déjà la sombre nuit a commencé son tour:

Demain quand le soleil rallumera le jour,

Contente de périr, s'il faut que je périsse,

J'irai pour mon pays m'offrir en sacrifice.

Qu'on s'éloigne un moment.

(_Le choeur se retire vers le fond du théâtre._)

[Dans la quatrième scène Esther adresse à Dieu une belle prière. Elle

implore sa miséricorde et sa protection, et lui demande d'accompagner

ses pas devant le roi dont elle va affronter la présence:]

... accompagne mes pas

Devant ce fier lion qui ne te connaît pas;

Commande en me voyant que son courroux s'apaise,

Et prête à mes discours un charme qui lui plaise:

Les orages, les vents, les cieux te sont soumis:

Tourne enfin sa fureur contre nos ennemis.

[La cinquième et dernière scène est remplie par le choeur qui chante

ses plaintes et sa confiance en Dieu.]

_Une Israélite seule._ Pleurons et gémissons, mes fidèles compagnes;

À nos sanglots donnons un libre cours;

Levons les yeux vers les saintes montagnes

D'où l'innocence attend tout son secours.

Ô mortelles alarmes!

Tout Israël périt. Pleurez, mes tristes yeux:

Il ne fut jamais sous les cieux

Un si juste sujet de larmes.

* * * * *

Quel carnage de toutes parts!

On égorge à la fois les enfants, les vieillards,

Et la soeur et le frère,

Et la fille et la mère,

Le fils dans les bras de son père!

Que de corps entassés! Que de membres épars,

Privés de sépulture!

Grand Dieu! tes saints sont la pâture

Des tigres et des léopards.

_Une des plus jeunes Israélites._ Hélas! si jeune encore,

Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur?

Ma vie à peine a commencé d'éclore:

Je tomberai comme une fleur

Qui n'a vu qu'une aurore.

Hélas! si jeune encore,

Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur?

_Une autre._ Des offenses d'autrui malheureuses victimes,

Que nous servent, hélas! ces regrets superflus?

Nos pères ont péché, nos pères ne sont plus,

Et nous portons la peine de leurs crimes.

_Tout le choeur._ Le dieu que nous servons est le dieu des combats:

Non, non, il ne souffrira pas

Qu'on égorge ainsi l'innocence.

_Une Israélite, seule._ Hé quoi! dirait l'impiété,

Où donc est-il ce dieu si redouté

Dont Israël nous vantait la puissance?

_Une autre._ Ce dieu jaloux, ce dieu victorieux,

Frémissez, peuples de la terre,

Ce dieu jaloux, ce dieu victorieux

Est le seul qui commande aux cieux:

Ni les éclairs ni le tonnerre

N'obéissent point à vos dieux.

_Une autre._ Il renverse l'audacieux.

_Une autre._ Il prend l'humble sous sa défense.

_Tout le choeur._ Le dieu que nous servons est le dieu des combats:

Non, non, il ne souffrira pas

Qu'on égorge ainsi l'innocence.

_Deux Israélites._ Ô Dieu, que la gloire couronne,

Dieu, que la lumière environne,

Qui voles sur l'aile des vents,

Et dont le trône est porté par les anges!

_Deux autres des plus jeunes._ Dieu qui veux bien que de simples enfants

Avec eux chantent tes louanges!

_Tout le choeur._ Tu vois nos pressants dangers:

Donne à ton nom la victoire;

Ne souffre point que ta gloire

Passe à des dieux étrangers.

_Une Israélite, seule._ Arme-toi, viens nous défendre.

Descends tel qu'autrefois la mer te vit descendre;

Que les méchants apprennent aujourd'hui

A craindre ta colère:

Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère

Que le vent chasse devant lui.

_Tout le choeur._ Tu vois nos pressants dangers:

Donne à ton nom la victoire;

Ne souffre point que ta gloire

Passe à des dieux étrangers.

Littérature Française (Première Année) · 第 110 / 137 题